Les caisses d'épargne sont accessibles sans distinction à tous ceux qui,
pauvres ou riches, veulent momentanément déposer des sommes plus ou
moins fortes, qu'ils peuvent retirer à volonté. Or, nous voyons par les
comptes rendus de leur administration que la moyenne des versements pour
Paris varie entre 150 et 160 fr. par individu, ce qui suppose une
économie d'au moins 60 fr. par an, économie que peuvent rarement faire
ceux qui vivent au jour le jour de leurs salaires.
D'autre part, les _Sociétés particulières de secours mutuels_ ont
spécialement pour but d'assurer un secours journalier à ceux qu'un
chômage, une maladie, privent momentanément de leurs ressources,
quelquefois de rembourser les frais de maladie, les frais de sépulture
en cas de décès, etc.; mais, ainsi que nous le dit un homme qui a voué à
ces importantes questions une élude toute particulière, M. Maquet, dans
un travail dont nous parlerons tout à l'heure, «les ouvriers peuvent
d'autant moins s'y associer, qu'indépendamment des versements annuels
plus ou moins forts, le souscripteur est encore obligé de payer d'avance
5 pour 100 pour frais d'administration _sur le montant des annuités
capitalisées._»
Aussi, beaucoup de ces sociétés; n'ont pu se soutenir longtemps, et,
après d'infructueux efforts, se sont vues dans la nécessité de se
dissoudre. En nous confirmant ces tristes résultats, un philanthrope
bien digne de regrets, M. de Gérando, nous les a expliqués dans les
lignes suivantes empruntées à son ouvrage sur la _Bienfaisance
publique_: «Ces sociétés, dit-il, dont le quart réunit à peine trente à
cinquante membres, procèdent suivant des modes très-différents; aucune
loi, aucun acte du gouvernement, ne sont venus leur assurer une
protection, leur donner des règles ou des garanties. Il est impossible,
ajoute-t-il dans un autre passage, que des associations si peu
nombreuses puissent faire une application solide du calcul des
probabilités, et qu'elles garantissent aucun secours avec une certitude
quelconque. Trente-deux d'entre elles se sont dissoutes dans ces
derniers temps, et cinq dans la seule année 1837; vingt-une n'ont plus
fourni de renseignements à la caisse philanthropique de Paris depuis
1829, et ont peut-être subi le même sort.»
Il restait donc à trouver une combinaison qui, sans nuire aux caisses
d'épargne, pût exister à côté d'elles ainsi qu'à côté des sociétés
temporaires de secours mutuels, et réaliser ce que ni les unes ni les
autres ne pouvaient faire, c'est-à-dire créer chaque jour pour le
prolétaire des ressources qui s'accumuleraient sans cesse, et
garantiraient d'une manière certaine l'avenir contre toutes les
éventualités. C'est le plan qu'a voulu réaliser un honorable citoyen, M.
Maquet, en fondant _des caisses de pensions de retraite pour les classes
laborieuses de l'un et de l'autre sexe_.
M. Maquet, qui mûrissait depuis longtemps cette idée généreuse, avait
consulté tous les précédents qui peuvent exister; car l'idée qu'il a
émise et qu'il veut faire passer dans la réalité n'est nouvelle, à
proprement parler, que dans son application. Sans mentionner la _caisse
des invalides de la marine_, dont les résultats ont été si admirables,
et qui fonctionne avec tant de succès depuis près de deux siècles, il
nous suffira de dire qu'un plan analogue à celui proposé aujourd'hui par
M. Maquet a été exposé pour la première fois en 1772 en Angleterre,
adopté deux fois, à une grande majorité, par la Chambre des Communes en
1773 et 1796, deux fois repoussé par la Chambre des Lords, et enfin
accueilli le 18 juin 1833 par les deux chambres du Parlement.
Cet acte législatif stipulait que tout individu âgé de quinze ans au
moins pouvait, soit par un seul paiement, soit par une prime annuelle,
acquérir de l'État une rente viagère annuelle ou différée au maximum de
20 liv. st., au minimum de 1 liv. st., à la charge de déposer cette
prime dans une caisse d'épargne ou paroissiale, ou dans toute autre
société autorisée à se former à cet effet.
Le même acte disposait en même temps (art. 19) que les certificats et
registres relatifs à ce service seraient exempts de timbre.
Après avoir longtemps mûri son plan, et réfléchi à la possibilité
d'organiser une caisse de pensions de retraite pour les classes
laborieuses, M. Maquet songea à demander pour lui le patronage du
public, de la presse et des hommes éclairés. A cet effet, une réunion
solennelle fut convoquée; elle eut lieu le 11 mai 1812, dans la grande
salle de la mairie du 5e arrondissement. C'est devant un nombreux
auditoire que M Maquet, fort de ses études et de ses convictions, exposa
son plan d'organisation. Nous allons en donner brièvement un aperçu
d'après ses propres travaux.
Étendre aux classes ouvrières, par une association appliquée à tous les
degrés de l'échelle sociale, le principe suivi par le gouvernement, qui,
au moyen des retenues opérées sur leurs traitements d'activité, même les
plus minimes, alloue des pensions de retraite, non-seulement aux
employés de ses administrateurs, mais encore aux officiers des armées de
terre et de mer, ainsi qu'aux marins et aux ouvriers des ports; tel
était le problème que M. Maquet s'était proposé de résoudre.
Pour y parvenir, rien ne lui semble préférable à la création d'un
établissement fondé sur le model de la caisse des invalides de la
marine. Cette caisse, qui, depuis deux siècles, fonctionne avec un
succès toujours croissant, et que prospérité a mise à même de pouvoir
payer plus de 7 millions de pensions pour services mixtes rendus à
l'État et au commerce, s'écarte (comme doit du reste le faire, à son
exemple, la casse des pensions de retraite) autant de la règle commune
des anciennes routines que des établissements nouveaux d'un caractère
analogue. Elle n'aliène aucune partie de son capital; elle n'en fait pas
comme certaines sociétés particulières, le privilège exclusif d'un
partage entre les survivants lors des répartitions; son fonds est un
trésor qui s'augmente sans cesse pour soulager dans l'avenir les
infirmités ou la vieillesse de ses économes et prudents souscripteurs.
«En effet, dit M. Richelot, cette caisse pourvoit à tout pour le marin;
la marine n'abandonne point, comme l'industrie, ses vieux serviteurs;
les bras employés par elle, et que l'âge a affaiblis, elle ne les réduit
pas au pénible effort de demander l'aumône; elle établit une admirable
solidarité de famille, et récompense dans la veuve et dans l'enfant en
bas âge les services du mari et du père.»
Ce serait une position analogue que M. Maquet, en organisant la caisse
des pension de retraite, voudrait créer en faveur de ces ouvriers vieux
et infirmes, de ces invalides de l'industrie qui, après une vie entière
passée dans de pénibles travaux, n'ont d'autre perspective que le
dénûment dans l'infirmité.
Jusqu'ici, en effet, qu'a-t-on fait pour l'ouvrier? Le gouvernement, ce
tuteur-né des intérêts généraux, qui impose d'autorité une économie sur
le traitement de l'officier ou du bureaucrate, qui les rend prévoyants
par ordre, a-t-il songé à assurer à l'ouvrier un morceau de pain à la
fin de sa carrière? Souvent même se croit-il bien généreux quand,
l'arrachant à la municipalité, il l'envoie cacher ses infirmités
derrière les murs d'un de ces hôpitaux qu'il entretient avec les sueurs
du malheureux, avec le produit des charges publiques, surtout des
octrois, qui pèsent bien plus sur le pauvre que sur le riche.
Différente des caisses d'épargne, la caisse des pensions de retraite ne
rend les épargnes qu'elle à reçues par fractions que sous forme de
pensions, ou tout au moins de secours qu'on pourrait appeler des
pensions temporaires, et après un laps de temps qui ne peut être moindre
de vingt-cinq ans. Ces pensions doivent être le résultat de versements
ou de retenues volontaires de 6, 12 ou 21 francs par an, à percevoir par
fractions de 12, 25 ou 30 centimes par semaine, suivant l'âge ou la
progression du salaire.
Le minimum des versements pendant vingt-cinq ans est de 450 francs; le
maximum, de 20 centimes par jour.
Toute personne de l'un ou de l'autre sexe, de dix ans et au-dessus, peut
faire partie de la caisse, sur la présentation de son acte de naissance.