Les agens de police pris parmi les forçats libérés, les voleurs,
les filles publiques et les souteneurs.--Le vol toléré.--Mollesse
des inspecteurs.--Coalition des mouchards.--Ils me
dénoncent.--Destruction de trois classes de voleurs.--Formation
d'une bande de nouvelle espèce.--Les frères Delzève.--Comment
découverts.--Arrestation de Delzève jeune.--Les étrennes d'un
préfet de police.--Je m'affranchis du joug des officiers de paix et
des inspecteurs.--On en veut à mes jours.--Quelques anecdotes.
Je n'étais pas le seul agent secret de la police de sûreté: un Juif
nommé Gaffré m'était adjoint. Il avait été employé avant moi, mais comme
ses principes n'étaient pas les miens, nous ne fûmes pas long-temps
d'accord. Je m'aperçus qu'il avait une mauvaise conduite, j'en avertis
le chef de division, qui, ayant reconnu la vérité de mon rapport,
l'expulsa et lui donna l'ordre de quitter Paris. Quelques individus sans
autre aptitude au métier que cette espèce de rouerie que l'on acquiert
dans les prisons, étaient également attachés à la police de sûreté,
mais ils n'avaient point de traitement fixe, et n'étaient rétribués que
par capture. Ces derniers étaient des condamnés libérés. Il y avait
aussi des voleurs en exercice, dont on tolérait la présence à Paris, à
la condition de faire arrêter les malfaiteurs qu'ils parviendraient à
découvrir: souvent, quand ils ne pouvaient mieux faire, il leur arrivait
de livrer leurs camarades. Après les voleurs tolérés, venaient en
troisième ou en quatrième ligne, toute cette multitude de méchants
garnements qui vivaient avec des _filles publiques mal famées_. Cette
caste ignoble donnait par fois des renseignements fort utiles pour
arrêter les filous et les escrocs; d'ordinaire, ils étaient prêts à
fournir toute espèce d'indications pour obtenir la liberté de leurs
maîtresses, lorsqu'elles étaient détenues. On tirait encore parti des
femmes qui vivaient avec ces voleurs connus et incorrigibles qu'on
envoyait de temps en temps faire un tour à Bicêtre: c'était là le rebut
de l'espèce humaine, et pourtant il avait été jusqu'alors indispensable
de s'en servir; car une expérience malheureusement trop longue avait
démontré que l'on ne pouvait compter ni sur le zèle ni sur
l'intelligence des inspecteurs. L'intention de l'administration n'était
pas d'employer à la recherche des voleurs des hommes non soudoyés, mais
elle était bien aise de profiter de la bonne volonté de ceux qui, par un
intérêt quelconque, ne se dévouaient à la police que sous la réserve
qu'ils resteraient derrière le rideau, et jouiraient de certaines
immunités. M. Henry avait compris depuis long-temps combien il était
dangereux de faire usage de ces couteaux à deux tranchants; depuis
long-temps il avait songé à s'en délivrer, et c'était dans cette vue
qu'il m'avait enrôlé dans la police, qu'il voulait purger de tous les
hommes dont le penchant au vol était bien avéré. Il est des cures que
les médecins n'opèrent qu'en faisant usage du poison: il peut se faire
que la lèpre sociale ne puisse se guérir que par des moyens analogues;
mais ici le poison avait été administré à trop forte dose; ce qui le
prouve, c'est que presque tous les agents secrets de cette époque ont
été arrêtés par moi en flagrant délit, et que la plupart sont encore
dans les bagnes.
Lorsque j'entrai à la police, tous ces agents secrets des deux sexes
durent naturellement se liguer contre moi: prévoyant que leur règne
allait finir, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour le prolonger.
Je passais pour inflexible et impartial; je ne voulais pas ce qu'ils
appelaient prendre des deux mains, il était juste qu'ils se déclarassent
mes ennemis. Ils n'épargnèrent pas les attaques pour me faire succomber:
inutiles efforts! je résistai à la tempête, comme ces vieux chênes dont
la tête se courbe à peine, malgré la violence de l'ouragan.
Chaque jour j'étais dénoncé, mais la voix de mes calomniateurs était
impuissante. M. Henry, qui avait l'oreille du préfet, lui répondait de
mes actions, et il fut décidé que toute dénonciation dirigée contre moi
me serait immédiatement communiquée, et qu'il me serait permis de la
réfuter par écrit. Cette marque de confiance me fit plaisir, et sans me
rendre ni plus dévoué ni plus attaché à mes devoirs, elle me prouva du
moins que mes chefs savaient me rendre justice, et rien au monde
n'aurait été capable de me faire déroger au plan de conduite que je
m'étais tracé.
En toutes choses, pour réussir, il faut un peu d'enthousiasme. Je
n'espérais pas rendre honorable la qualité d'_agent secret_; mais je me
flattais d'en remplir les fonctions avec honneur. Je voulais que l'on
me jugeât intègre, incorruptible, intrépide, infatigable; j'aspirais
aussi à paraître en toute occasion capable et intelligent: le succès de
mes opérations contribua à donner de moi cette opinion. Bientôt M. Henry
ne fit plus rien sans me consulter; nous passions ensemble les nuits à
combiner des moyens de répression, qui devinrent si efficaces, qu'en peu
de temps le nombre des plaintes en vol fut considérablement diminué:
c'est que le nombre des voleurs de tout genre s'était réduit en
proportion. Je puis même dire qu'il y eut un moment où les voleurs
d'argenterie dans l'intérieur des maisons, ceux qui dévalisent les
voitures et chaises de poste, ainsi que les filous faisant la montre et
la bourse, ne donnaient plus signe de vie. Plus tard, il devait s'en
former une génération nouvelle, mais pour la dextérité il était
impossible qu'elle égalât jamais les Bombance, les Marquis, les
Boucault, les Compère, les Bouthey, les Pranger, les Dorlé, les La Rose,
les Gavard, les Martin, et autres rusés coquins, que j'ai réduits à
l'inaction. Je n'étais pas décidé à laisser à leurs successeurs le
loisir d'acquérir une si rare habileté.
Depuis environ six mois, je marchais seul, sans autres auxiliaires que
quelques femmes publiques, qui s'étaient dévouées, lorsqu'une
circonstance imprévue vint me faire sortir de la dépendance des
officiers de paix, qui jusqu'alors avaient su adroitement faire
rejaillir sur eux le mérite de mes découvertes. Cette circonstance eut
l'avantage pour moi de mettre en évidence la mollesse et l'ineptie des
inspecteurs, qui s'étaient plaint avec tant d'amertume de ce que je leur
donnais trop d'occupations. Pour arriver au fait, je vais reprendre la
narration de plus haut.
En 1810, des vols d'un genre nouveau et d'une hardiesse inconcevable
vinrent tout à coup donner l'éveil à la police sur l'existence d'une
bande de malfaiteurs d'une nouvelle espèce.
La presque totalité des vols avait été commise à l'aide d'escalade et
d'effraction; des appartements situés au premier et même au deuxième
étage avaient été dévalisés par ces voleurs extraordinaires, qui
jusqu'alors ne s'étaient attaqués qu'aux maisons riches: il était même
aisé de remarquer que ces coquins s'y prenaient de manière à indiquer
qu'ils avaient une parfaite connaissance des localités.
Tous mes efforts pour découvrir ces adroits voleurs étaient restés sans
succès, lorsqu'un vol dont l'exécution semblait présenter
d'insurmontables obstacles fut commis rue Saint-Claude, près celle de
Bourbon-Villeneuve, dans un appartement au deuxième au-dessus de
l'entresol, dans la maison même où demeurait le commissaire de police du
quartier. La corde de la lanterne suspendue à la porte de ce
fonctionnaire avait servi d'échelle.
Une musette (petit sac de toile dans lequel on donne l'avoine aux
chevaux stationnaires) avait été laissée sur le lieu du crime; ce qui
fit présumer que les voleurs pouvaient être des cochers de fiacre, ou
tout au moins que des fiacres avaient aidé à l'expédition.
M. Henry m'engagea à prendre des renseignements sur les cochers, et je
parvins à savoir que la musette avait appartenue à un nommé _Husson_,
conduisant le fiacre nº 712; je fis mon rapport, Husson fut arrêté, et
par lui on eut des notions sur deux frères nommés _Delzève_, dont l'aîné
ne tarda pas non plus à être sous la main de la police: ce dernier,
interrogé par M. Henry, fut amené à faire quelques révélations
importantes, qui firent arrêter le nommé _Métral_, employé en qualité
de frotteur dans la maison de l'impératrice Joséphine. Ce dernier était
signalé comme le recéleur de la bande, composée presqu'en entier de
Savoyards, nés dans le département du Léman. La continuation de mes
recherches me conduisit à m'assurer de la personne des frères _Pissard_,
de _Grenier_, de _Lebrun_, de _Piessard_, de _Mabou_, dit
l'_Apothicaire_, de _Serassé_, de _Durand_, enfin de vingt-deux, qui
plus tard furent tous condamnés aux fers.
Ces voleurs étaient pour la plupart commissionnaires, frotteurs ou
cochers, c'est-à-dire qu'ils appartenaient à une classe d'individus dans
laquelle la probité était une tradition, et qui de temps immémorial
était réputée honnête parmi les Parisiens; tous dans leur quartier
étaient regardés comme des hommes éprouvés, incapables de convoiter même
le bien d'autrui, et cette considération qu'on leur accordait les
rendait d'autant plus redoutables que les personnes qui les employaient,
soit à scier le bois, soit à tout autre ouvrage, étaient sans défiance à
leur égard, et les laissaient s'introduire partout. Quand on sut qu'ils
étaient impliqués dans une affaire criminelle, à peine osait-on croire
qu'ils fussent coupables; moi-même je balançai quelque temps à le
supposer. Cependant, il fallut se rendre à l'évidence des faits, et la
vieille renommée des Savoyards, dans une capitale ou elle était restée
intacte durant des siècles, s'évanouit sans retour.
Dans le courant de 1812, j'avais livré à la justice les principaux
membres de la bande. Cependant Delzève jeune n'avait pas encore été
atteint, et continuait de se dérober aux investigations de la police,
lorsque, le 31 décembre, M. Henry me dit: «Je crois que si nous nous y
prenions bien, nous viendrions à bout d'arrêter l'_Écrevisse_ (surnom de
Delzève); voici le jour de l'an, il ne peut manquer d'aller voir la
blanchisseuse qui lui a si souvent donné asile, ainsi qu'à son frère:
j'ai le pressentiment qu'il y viendra, soit ce soir, soit dans la nuit,
soit enfin demain dans la matinée.»
Je fus de l'avis de M. Henry, et il m'ordonna en conséquence d'aller,
avec trois inspecteurs, me placer en surveillance à proximité du
domicile de la blanchisseuse, qui restait rue des Grésillons, faubourg
Saint-Honoré, à la Petite-Pologne.
Je reçus cet ordre avec cette satisfaction qui m'a constamment présagé
la réussite. Accompagné des trois inspecteurs, je me rends à sept
heures du soir au lieu indiqué. Il faisait un froid excessif; la terre
était couverte de neige, l'hiver n'avait pas encore été si rigoureux.
Nous nous postons aux aguets: après plusieurs heures, les inspecteurs
transis, et ne pouvant plus résister, me proposent de quitter la
station; j'étais moi-même à moitié gelé, n'ayant pour me garantir qu'un
vêtement fort léger de commissionnaire; je fis d'abord quelques
observations, et quoiqu'il m'eût été fort agréable de me retirer, il fut
convenu que nous resterions jusqu'à minuit. A peine cette heure fixée
pour notre départ a-t-elle sonné, ils me somment de tenir ma promesse,
et nous voilà abandonnant un poste qu'il nous était prescrit de garder
jusqu'au jour.
Nous nous dirigeons vers le Palais-Royal, un café est encore ouvert;
nous entrons pour nous réchauffer, et après avoir pris un bol de vin
chaud, nous nous séparons, chacun dans l'intention de gagner notre
logis. Tout en m'acheminant vers le mien, je réfléchis à ce que je viens
de faire: «eh quoi! me disais-je, oublier si vite les instructions qui
m'ont été données! tromper de la sorte la confiance du chef, c'est une
lâcheté impardonnable! Ma conduite me semblait non-seulement
répréhensible, mais encore je pensais qu'elle méritait la punition la
plus sévère. J'étais au désespoir d'avoir suivi l'impulsion des
inspecteurs: décidé à réparer ma faute, je prends le parti de retourner
seul au poste qui m'était assigné, bien résolu à y passer la nuit,
dussé-je mourir sur la place. Je reviens donc à la Pologne, et me
blottis dans un coin pour ne pas être aperçu par Delzève, dans le cas où
il lui prendrait fantaisie de venir.
Il y avait une heure et demie que j'étais dans cette position; mon sang
se congelait; je sentais faiblir mon courage, tout à coup il me vient
une idée lumineuse: non loin de là est un dépôt de fumier et d'autres
immondices, dont la vapeur révèle un état de fermentation: ce dépôt est
ce que l'on nomme la voierie; j'y cours, et après avoir creusé dans un
endroit une fosse assez profonde pour y descendre jusqu'à hauteur de la
ceinture, je m'enfonce dans le trou, où une douce chaleur rétablit la
circulation dans mes veines.
A cinq heures du matin, je n'avais pas quitté ma retraite, où, sauf
l'odeur, j'étais assez bien. Enfin la porte de la maison qui m'était
signalée s'ouvre pour donner passage à une femme qui ne la referme pas.
Aussitôt, sans faire de bruit, je m'échappe de la voierie, et peu
d'instants après j'entre dans la cour; j'examine, mais je ne vois de
lumière nulle part.
Je savais que les associés de Delzève avaient une manière de s'appeler
en sifflant; leur coup de sifflet qui était celui des cochers, m'était
connu; je l'imite, et à la deuxième fois j'entends crier: «_Qui
appelle?_
--»C'est le _Chauffeur_ (cocher de qui Delzève avait appris à conduire)
qui siffle l'_Écrevisse_.
--»Est-ce toi, me crie encore la même voix (c'était Delzève).
--»Oui, c'est le Chauffeur qui te demande, descends.
--»J'y vais, attends-moi une minute.
--»Il fait trop froid, lui répliquai-je; je vais t'attendre chez le
rogomiste du coin, dépêche-toi, entends-tu?»
Le rogomiste avait déjà ouvert: on sait qu'un premier jour de l'an, ils
ont des pratiques matinales. Quoi qu'il eu fût, je n'étais pas tenté de
boire. Afin de tromper Delzève par une feinte, j'ouvre la porté de
l'allée, et l'ayant laissée bruyamment retomber sans sortir, je vais me
cacher sous un escalier dans la cour. Bientôt après Delzève descend, je
l'aperçois: marchant alors droit à lui, je le saisis au collet, et lui
mettant le pistolet sur la poitrine, je lui notifie qu'il est «mon
prisonnier. Suis-moi, lui dis-je, et songe bien qu'au moindre geste je
te casse un membre: au surplus, je ne suis pas seul.»
Muet de stupéfaction, Delzève ne répond mot et me suit machinalement; je
lui ordonne de me remettre ses bretelles, il obéit: dès ce moment je fus
maître de lui, il ne pouvait plus me résister ni fuir.
Je me hâtai de l'emmener. L'horloge frappait six heures comme nous
entrions dans la rue du Rocher, un fiacre vint à passer, je lui fis
signe d'arrêter; l'état où le cocher me voyait dut lui inspirer quelque
crainte pour la propreté de sa voiture; mais j'offris de lui payer
double course; et, séduit par l'appât du gain, il consentit à nous
recevoir. Nous voici donc roulant sur le pavé de Paris. Pour être plus
en sûreté, je garrotte mon compagnon, qui, ayant repris ses sens,
pouvait avoir le désir de s'insurger: j'aurais pu, comptant sur ma
force, ne pas employer ce moyen, mais comme je me proposais de le
confesser, je ne voulais pas me brouiller avec lui, et des voies de
fait, lors même qu'il les aurait provoquées par une rébellion, auraient
eu infailliblement ce résultat.
Delzève réduit à l'impossibilité de s'évader, je tâchai de lui faire
entendre raison; afin de l'amadouer, je lui offre de se rafraîchir, il
accepte; le cocher nous procure du vin, et sans avoir de but fixe, nous
continuons de nous promener en buvant.
Il était encore de bonne heure: persuadé qu'il y aurait quelque avantage
pour moi à prolonger le tête-à-tête, je propose à Delzève de l'emmener
déjeuner dans un endroit où nous trouverons des cabinets particuliers.
Il était alors tout-à-fait apaisé et paraissait sans rancune; il ne
repousse pas l'invitation, et je le conduis au _Cadran bleu_. Mais avant
d'y arriver, il m'avait déjà donné de précieux renseignements sur bon
nombre de ses affidés, encore libres dans Paris, et j'étais convaincu
qu'à table, il se déboutonnerait complétement. Je lui fis entendre que
le seul moyen de se rendre intéressant aux yeux de la justice, était de
faire des révélations; et afin de fortifier sa résignation, je lui
décochai quelques arguments d'une certaine philosophie que j'ai toujours
employée avec succès pour la consolation des prévenus; enfin, il était
parfaitement disposé quand la voiture s'arrêta à la porte du
restaurateur. Je le fis aussitôt monter devant moi, et au moment de
faire ma carte, je lui dis que, désirant pouvoir manger avec
tranquillité, je le priais de me permettre de l'attacher à ma manière.
Je consentais à lui laisser dans toute sa plénitude le jeu des bras et
de la fourchette, à table on ne saurait désirer d'autre liberté. Il ne
s'offensa point de la précaution, et voici ce que je fis: avec les deux
serviettes, je lui liai chaque jambe aux pieds de sa chaise, à trois ou
quatre pouces du parquet, ce qui l'empêchait de tenter de se mettre
debout, sans risquer de se briser la tête.
Il déjeûna avec beaucoup d'appétit, et me promit de répéter en présence
de M. Henry tout ce qu'il m'avait confessé. A midi, nous prîmes le café;
Delzève était en pointe de vin, et nous repartîmes en fiacre,
tout-à-fait réconciliés et bons amis: dix minutes après, nous étions à
la préfecture. M. Henry était alors entouré de ses officiers de paix,
qui lui faisaient leur cour du jour de l'an. J'entre et lui adresse ce
salut: «J'ai l'honneur de vous souhaiter la bonne et heureuse année,
accompagné du fameux Delzève.»
»Voilà ce qu'on appelle des étrennes, me dit M. Henry, en apercevant le
prisonnier.» Puis s'adressant aux officiers de paix et de sûreté: «Il
serait à désirer, messieurs, que chacun de vous en eût de semblables à
offrir à M. le préfet.» Immédiatement après, il me remit l'ordre de
conduire Delzève au dépôt, et me dit avec bonté: «Vidocq, allez vous
reposer, je suis content de vous.»
L'arrestation de Delzève me valut d'éclatants témoignages de
satisfaction; mais en même-temps elle ne fit qu'augmenter la haine que
me vouaient les officiers de paix, et leurs agents. Un seul, M. Thibaut,
ne cessa pas de me rendre justice.
Faisant chorus avec les voleurs, et les malveillants, tous les employés
qui n'étaient pas heureux en police, jetaient feu et flamme contre moi:
à les entendre, c'était un scandale, une abomination, d'utiliser mon
zèle pour purger la société des malfaiteurs qui troublent son repos.
J'avais été un voleur célèbre, il n'y avait sorte de crimes que je
n'eusse commis: tels étaient les bruits qu'ils se plaisaient à
accréditer. Peut-être en croyaient-ils une partie; les voleurs du moins
étaient persuadés que j'avais, comme eux, exercé le métier; en le disant
ils étaient de bonne foi. Avant de tomber dans mes filets, il fallait
bien qu'ils pussent supposer que j'étais un des leurs; une fois pris,
ils me regardaient comme un faux-frère; mais je n'en étais pas moins, à
leurs yeux, _un grinche de la haute pègre_ (voleur du grand genre);
seulement je volais avec impunité, parce que la police avait besoin de
moi: c'était là le conte que l'on faisait dans les prisons. Les
officiers de paix et les agents en sous-ordre n'étaient pas fâchés de le
répandre comme une vérité, et puis peut-être, en devenant l'écho des
misérables qui avaient à se plaindre de moi, ne présumaient-ils pas
mentir autant qu'ils le faisaient; car, en ne se donnant pas la peine de
vérifier mes antécédents, jusqu'à un certain point, ils étaient
excusables de penser que j'avais été voleur, puisque de temps
immémorial, tous les agents secrets avaient exercé cette noble
profession. Ils savaient qu'ainsi avaient commencé les _Goupil_, les
_Compère_, les _Florentin_, les _Lévesque_, les _Coco-Lacour_, les
_Bourdarie_, les _Cadet Herriez_, les _Henri Lami_, les _César-Vioque_,
les _Bouthey_, les _Gafré_, les _Manigant_, enfin tous ceux qui
m'avaient précédé ou qui m'étaient adjoints; ils avaient vu la plupart
de ces agents tomber en récidive, et comme je leur semblais, avec
raison, beaucoup plus rusé, beaucoup plus actif, beaucoup plus
entreprenant qu'eux, ils en conclurent que j'étais le plus adroit des
mouchards, c'est que si j'avais été le plus adroit des voleurs. Cette
erreur de raisonnement, je la leur pardonne; il n'en est pas de même de
cette assertion, intentionnellement calomnieuse, que je volais tous les
jours.
M. Henry, frappé de l'absurdité d'une pareille imputation, leur répondit
par cette observation: «S'il est vrai, leur dit-il, que Vidocq commet
journellement des vols, c'est une raison de plus pour vous accuser
d'incapacité: il est seul, vous êtes nombreux, vous êtes instruits qu'il
vole, comment se fait-il que vous ne le preniez pas sur le fait? seul il
est parvenu à saisir en flagrant délit plusieurs de vos collègues, et
vous ne pouvez, à vous tous, lui rendre la pareille!!!»
Les inspecteurs auraient été fort embarrassés de répondre, ils se
turent; mais comme il était trop évident que l'inimitié qu'ils me
portaient irait toujours croissant, le préfet de police prit le parti de
me rendre indépendant. Dès ce moment, je fus libre d'agir comme je le
jugerais convenable au bien du service, je ne reçus plus d'ordre direct
que de M. Henry, et ne fus astreint à rendre compte de mes opérations
qu'à lui seul.
J'eusse redoublé de zèle, s'il eût été possible. M. Henry ne craignait
pas que mon dévouement se ralentit; mais comme déjà il se trouvait des
gens qui en voulaient à mes jours, il me donna un auxiliaire qui fut
chargé de me suivre à distance, et de veiller sur moi, afin de prévenir
les coups qu'on aurait eu l'intention de me porter dans l'ombre.
L'isolement dans lequel on m'avait placé favorisa singulièrement mes
succès; j'arrêtai une multitude de voleurs qui auraient encore
long-temps échappé aux recherches, si je n'eusse pas été affranchi de la
tutelle des officiers de paix et du cortége des inspecteurs; mais plus
souvent en action, je finis aussi par être plus connu. Les voleurs
jurèrent de se défaire de moi: maintes fois je faillis tomber sous leurs
coups; ma force physique, et, j'ose dire, mon courage, me firent sortir
victorieux des guets-apens les mieux combinés. Plusieurs tentatives,
dans lesquelles les assaillants furent toujours maltraités, leur
apprirent que j'étais décidé à vendre chèrement ma vie.