J'ai pensé qu'il était bon de donner ici tout l'extrait de la lettre de
Naudé à Peiresc, où il est question de Campanella.--Naudé commence sa
lettre par des compliments et des excuses à Peiresc et parle de diverses
commissions; puis il ajoute:
«Je viens tout maintenant de recevoir lettre de Paris de M. Gaffarel qui
me parle entre autres choses de l'affaire de C. (Campanella); mais si la
lettre que je lui écrivis il y a environ quinze jours ou trois semaines
ne lui donne ouverture et occasion de travailler autrement, je ne pense
pas qu'il soit bastant pour terminer le différend, car il ne m'écrit
rien autre chose, sinon que _le Père proteste de n'avoir rien dit à mon
désavantage et qu'il veut mourir mon serviteur et ami_, qui sont les
caquets desquels il m'a repu jusqu'à cette heure, et desquels je ne puis
en aucune façon demeurer satisfait; et s'il ne m'écrit de sa propre main
de s'être licencié légèrement ou par inadvertance de certaines paroles
et imputations contre moi, lesquelles il voudroit n'être point dites,
et proteste maintenant qu'elles ne me doivent ni peuvent préjudicier en
aucune façon, je suis résolu, sous votre bon consentement néanmoins, de
ne pas endurer une telle calomnie sans m'en ressentir. Ceux qui ont le
plus de pouvoir à le persuader sont MM. Diodati et Gaffarelli, auxquels
je voudrois vous prier d'écrire confidemment que vous avez entendu
parler des différends qui se passent entre lui et moi, et que, sachant
assurément que le Père m'a donné juste sujet de me plaindre de lui, vous
les priez de le réduire et persuader à me donner quelque satisfaction
par lettre de sa propre main, conçue en telle sorte qu'il montre au
moins d'avoir regret de m'avoir offensé à tort et légèrement contre tant
de services que je lui avois rendus. Je crois que si vous voulez prendre
la peine de traiter cet accord de la sorte, il vous réussira. Je me
résous d'autant plus volontiers que je ne voudrois pas, par ma rupture
avec lui, vous engager à en faire autant de votre côté, comme il semble
que vous m'écriviez de vouloir faire. Mais je vous proteste, monsieur,
que, telle satisfaction que me donne ledit Père, je ne le tiendrai
jamais pour autre que pour un homme plus étourdi qu'une mouche, et moins
sensé ès-affaires du monde qu'un enfant; et si d'aventure il s'obstine
de ne vouloir entendre à tant de voies d'accord que je lui fais
présenter par mes amis en rongeant mon frein le plus qu'il m'est
possible, et qu'il veuille toujours persister en ses menteries
ordinaires et en ses impostures, j'en ferai une telle vengeance à
l'avenir que, s'il a évité les justes ressentiments du maître du palais
de Rome en s'enfuyant à Paris sous prétexte d'être poursuivi des
Espagnols qui ne pensoient pas à lui, il n'évitera pas pourtant les
miens. Au reste, je fusse toujours demeuré dans la promesse que je vous
avois faite de mépriser les médisances qu'il vous avoit faites de moi,
si trois ou quatre mois après je n'eusse reçu nouvel avis de Paris et de
la part de M. de _La Motte_[254] que je vous nomme confidemment, et depuis
encore par la bouche du Père Le Duc, minime, qu'il continuoit tous les
jours à vomir son venin contre moi; après quoi je vous avoue que la
patience m'est échappée, mais non pas néanmoins que j'aie encore rien
écrit contre ledit Père, sinon en général à ceux que je croyois le
pouvoir remettre en bon chemin; ce qui néanmoins n'a servi de rien
jusqu'à cette heure, à cause de son orgueil insupportable: et Dieu
veuille que vous ne soyez pas le quatrième de ses bienfaiteurs qui
éprouviez son étrange ingratitude! Je ne saurois mieux le comparer
qu'à un charlatan sur un théâtre. Il _chiarle[255]_ puissamment, il ment
effrontément, il débite des bagatelles à la populace; mais avec tout
cela c'est un fol enragé, un imposteur, un menteur, un superbe, un
impatient, un ingrat, un philosophe masqué qui n'a jamais su ce que
c'étoit de faire le bien ni de dire la vérité. J'ai regret d'y avoir
été attrapé par les persuasions de M. Diodati, mais j'ai encore plus de
regrets qu'il vous en soit arrivé de même, et que vous lui ayez fait
tant d'honneurs et de caresses; car je pénètre quasi que, depuis la
lettre que vous lui écrivîtes de M. Gassendi, il a commencé de ne vous
pas épargner. Mais si ce que l'on m'écrit de Paris est véritable,
j'espère qu'il en portera bientôt la peine, parce que l'on dit qu'il
n'est plus caressé que de M. Diodati, lequel encore beaucoup de ses amis
tâchent de désabuser; et il fait tous les jours tant de sottises que
l'on ne l'estime déjà plus bon à rien. Je ne sais si vous avez su que
l'on lui avoit retardé le payement de ses gages, à cause qu'il s'étoit
couvert impudemment devant le Cardinal et toute la Cour, sans que l'on
lui en eût fait signe, et que M. le maréchal d'Estrées dit publiquement
à Rome que ce n'est qu'un pédant, et qu'il s'étoit voulu mêler de lui
donner une instruction, à laquelle il n'y avoit ne sel ni sauge, ne rime
ni raison. Je suis tellement animé contre la méchanceté de cet homme,
laquelle je connois mieux que homme du monde, pour l'avoir expérimenté
sur moi et vu pratiquer en tant d'autres occasions, que je ne me
lasserois jamais d'en médire. C'est pourquoi je vous prie, monsieur,
de pardonner si je vous en parle si longtemps: _Ipse est catharma,
carcinoma, fex, excrementum_,--de tous les hommes de lettres auxquels il
fait honte et déshonneur...»
[Note 254: La Mothe-Le-Vayer.]
[Note 255: _Ciarla_, en italien, d'où _charlatan_.]
Le reste de la lettre est sur d'autres sujets; elle est datée de «Riète,
ce 30 juin 1636.» On y peut joindre cette note que Guy Patin écrivait
vers le même temps dans son Index ou Journal:
«1635.--Le 19 mai, un samedi après midi, ai visité aux Jacobins réformés
du faubourg Saint-Honoré un Père italien, réputé fort savant homme,
nommé Campanella, avec lequel j'ai parlé de disputes plus de deux
heures. De quo vere possum afïirmare quod Petrarcha quondam de Roma:
_Multa suorum debet mendociis_. Il sait beaucoup de choses, mais
superficiellement: _Multa quidem scit, sed non multum_.»
J'ai cru qu'il n'était pas inutile, dans un temps où l'on est en train
d'exagérer sur Campanella, de faire connaître cette opinion secrète
de Naudé et du monde de Naudé. Puisque leur témoignage extérieur est
souvent invoqué en l'honneur du philosophe calabrois, il était juste
qu'on eût le témoignage intime et confidentiel.
Je mets de mes pensées où je puis, et à chaque édition nouvelle d'un
ouvrage j'en profite comme d'un convoi qui part pour envoyer au public,
à mes amis et même à mes ennemis (dussent-ils se servir de cette clé
comme d'une arme, selon leur usage) quelques mots qu'il m'importe de
dire sur moi-même et sur ce que j'écris. Voici une de ces remarques qui
porte sur l'ensemble de mon oeuvre critique:
«J'ai beaucoup écrit, on écrira sur moi, on fera ma biographie, et
les critiques chercheront à se rendre compte de mes ouvrages fort
différents; je veux leur épargner une partie de la peine et leur abréger
la besogne, en expliquant ma vie littéraire telle que je l'ai entendue
et pratiquée.
J'ai mené assez volontiers ma vie littéraire avec ensemble et activité,
selon le terrain et l'heure, avec tactique en un mot, comme on fait pour
la guerre, et je la divise en campagnes.--Je ne parle ici que de ma
critique.
De 1824 à 1827, au _Globe_; ce ne sont que des essais sans importance:
je ne suis pas encore officier supérieur, j'apprends mon métier.
En 1828, j'entame ma première campagne, toute romantique, par mon
_Ronsard_ et mon _Tableau du seizième Siècle_.
En 1829, je fais ma campagne critique à la _Revue de Paris_; toute
romantique également.
En 1831, et pendant près de dix-sept ans, je fais ma critique de _Revue
des Deux Mondes_, une longue campagne, avec de la polémique de temps en
temps et beaucoup de portraits analytiques et descriptifs;--une guerre
savante, manoeuvrière, mais un peu neutre, encore plus défensive et
conservatrice qu'agressive. (Les _Portraits littéraires_, pour la
plupart, et les _Portraits contemporains_ en sont sortis.)
Cette longue suite d'opérations critiques est coupée par mon expédition
de Lausanne en 1837-1838, où je fais _Port-Royal_ et le bâtis
entièrement, sauf à ne le publier qu'avec lenteur. C'est ma première
campagne comme professeur.
En 1848, je fais ma campagne de Liège (de Sambre-et-Meuse, comme me le
disait Quinet assez gaîment), ma seconde comme professeur: de là sortent
_Chateaubriand et son Groupe_, publié plus tard.
En 1849, j'entreprends ma campagne des _lundis_ au _Constitutionnel_,
trois années, et je la continue un peu moins vivement depuis, au
_Moniteur_, pendant huit années.
Elle est coupée par ma tentative de professorat au _Collège de France_,
une triste campagne où je suis empêché, dès le début, par la violence
matérielle: il en sort pourtant mon _Étude sur Virgile_.
Je répare cette campagne manquée, par quatre années de professorat
à l'_École normale_; mais ç'a été une entreprise toute à huis clos,
quoique très-active. Je n'en ai rien tiré jusqu'ici (ou très-peu) pour
le public.
Je recommence, en septembre 1861, plus activement que jamais, une
campagne de _lundis_ au _Constitutionnel_, en tâchant de donner à
celle-ci un caractère un peu différent de l'ancienne.--_En Avant_: un
dernier coup de collier; _en Avant_!
Toutes ces campagnes et expéditions littéraires veulent être jugées en
elles-mêmes et comme formant des touts différents.»