LE COMTE DE SÉGUR.

Les écrivains polygraphes sont quelquefois difficiles à classer;

s'ils se sont répandus sur une infinité de genres et de sujets, sur

l'histoire, la politique du jour, la poésie légère, les essais de

critique et les jeux du théâtre, on cherche leur centre, un point de vue

dominant d'où l'on puisse les saisir d'un coup d'oeil et les embrasser.

Quelquefois ce point de vue manque; le jugement qu'on porte sur eux

s'étend alors un peu au hasard et demeure dispersé comme leur vie et les

productions mêmes de leur plume. Mais on est heureux lorsqu'à travers

cette variété d'emplois et de talents on arrive de tous les côtés,

on revient par tous les chemins au moraliste et à l'homme, à une

physionomie distincte et vivante qu'on reconnaît d'abord et qui sourit.

C'est ce qui doit nous rassurer aujourd'hui que nous avons à parler de

M. de Ségur. Sa longue vie, traversée de tant de vicissitudes, serait

intéressante à coup sûr, peu aisée pourtant à dérouler dans son étendue

et à rassembler: lui-même, en la racontant, il s'est arrêté après

la période brillante de sa jeunesse. Ses ouvrages littéraires sont

nombreux, divers, nés au gré des mille circonstances: ses oeuvres dites

complètes ne les renferment pas tout entiers. Mais à travers tout, ce

qui importe le plus, l'homme est là pour nous guider et nous rappeler;

il reparaît en chaque ouvrage et dans les intervalles avec sa nature

expressive et bienveillante, avec son esprit net, judicieux et fin, son

tour affectueux et léger, sa morale perpétuelle, touchée à peine, cette

philosophie aimable de tous les instants qui répand sa douce teinte sur

des fortunes si différentes, et qui fait comme l'unité de sa vie.

Ses _Mémoires_ nous le peignent à ravir durant les quinze dernières

années de l'ancienne monarchie jusqu'à l'heure où éclata la Révolution

de 89. Né en 1753, il avait vingt ans à l'avénement de Louis XVI au

trône. Lui, le vicomte de Ségur son frère, La Fayette, Narbonne, Lauzun,

et quelques autres, ils étaient ce que Fontanes appelait les _princes

de la jeunesse_. C'est toujours une belle chose d'avoir vingt ans; mais

c'est chose doublement belle et heureuse de les avoir au matin d'un

règne, au commencement d'une époque, de se trouver du même âge que son

temps, de grandir avec lui, de sentir harmonie et accord dans ce qui

nous entoure. Avoir vingt ans en 1800, à la veille de Marengo, quel

idéal pour une âme héroïque! avoir vingt ans en 1774, quand on tenait

à Versailles et à la cour, c'était moins grandiose, mais bien flatteur

encore: on avait là devant soi quinze années à courir d'une vive,

éblouissante et fabuleuse jeunesse.

M. de Ségur nous fait toucher en mainte page de ses _Mémoires_ la

réunion de circonstances favorables qui rendait comme unique dans

l'histoire ce moment d'illusion et d'espérance. La littérature du XVIIIe

siècle avait été presque en entier consacrée à établir dans l'opinion

les droits des peuples, à retrouver et à promulguer les titres du genre

humain. Les classes privilégiées avaient, les premières, accepté avec

ardeur ces doctrines grandissantes qui les atteignaient si directement:

c'était générosité à elles, et l'on aime en France à être généreux. La

jeune noblesse, en particulier, se piquait de marcher en avant et de

sacrifier de plein gré ce que nul, en fait, ne lui contestait à cette

heure et ce que cette bonne grâce en elle relevait singulièrement. Elle

manifestait son adoption des idées nouvelles par toutes sortes d'indices

plus ou moins frivoles, par l'anglomanie dans les modes, par la

simplicité du _frac_ et des costumes: «Consacrant tout notre temps, dit

M. de Ségur, à la société, aux fêtes, aux plaisirs, aux devoirs peu

assujettissants de la cour et des garnisons, nous jouissions à la fois

avec incurie, et des avantages que nous avaient transmis les anciennes

institutions, et de la liberté que nous apportaient les nouvelles

moeurs: ainsi ces deux régimes flattaient également, l'un notre vanité,

l'autre nos penchants pour les plaisirs.

«Retrouvant dans nos châteaux, avec nos paysans, nos gardes et nos

baillis, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal, jouissant à

la cour et à la ville des distinctions de la naissance, élevés par notre

nom seul aux grades supérieurs dans les camps, et libres désormais de

nous mêler sans faste et sans entraves à tous nos concitoyens pour

goûter les douceurs de l'égalité plébéienne, nous voyions s'écouler ces

courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions et dans une

sorte de bonheur qui, je crois, en aucun temps, n'avait été destiné qu'à

nous. Liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raison,

nouveauté, philosophie, tout se réunissait pour rendre nos jours

heureux, et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil

plus doux et par des songes plus séduisants.»

Ainsi on ne se privait de rien en cet âge d'or rapide; on était aisément

prodigue de ce qu'on n'avait pas perdu encore; on cumulait légèrement

toutes les fleurs. Les gentilshommes faisaient comme ces princes qui se

donnent les agréments de l'_incognito_, certains d'être d'autant plus

reconnus et honorés. Au sortir d'un duel où l'on avait blessé un ami,

on arrivait au déjeuner de l'abbé Raynal pour y guerroyer contre les

préjugés; on était le soir du quadrille de la Reine après avoir joui

d'une matinée patriarcale de Franklin; on courait se battre en Amérique,

et l'on en revenait colonel, pour assister au triomphe des montgolfières

ou aux baquets de Mesmer, et mettre le tout en vaudeville et en chanson.

Ce qu'il faut se hâter de dire à la louange de ces hommes aimables, de

ces courtisans-philosophes si élégants et si accomplis, c'est que,

quand vinrent les épreuves sérieuses, ils ne se trouvèrent pas trop

au-dessous: la fortune eut beau s'armer de ses foudres et de ses orages,

elle échoua le plus souvent contre leur humeur. On sait l'attitude

inaltérable de Lauzun au pied de l'échafaud, celle de Narbonne au milieu

des rigueurs fameuses de cette retraite glacée. Sans avoir eu à se

mesurer à ces conjonctures tout à fait extrêmes, les deux frères

Ségur, le comte et le vicomte, avec les nuances particulières qui les

distinguaient, surent garder, eux aussi, leur bonne grâce et toutes

leurs qualités d'esprit, plume en main, dans l'adversité.

Ce que ne gardèrent pas moins, en général, les personnages de cette

époque et de ce rang qui survécurent et dont la vieillesse honorée s'est

prolongée jusqu'à nous, c'est une fidélité remarquable, sinon à tous les

principes, du moins à l'esprit des doctrines et des moeurs dont s'était

imbue leur jeunesse; c'est le don de sociabilité, la pratique affable,

tolérante, presque affectueuse, vraiment libérale, sans ombre de

misanthropie et d'amertume, une sorte de confiance souriante et deux

fois aimable après tant de déceptions, et ce trait qui, dans l'homme

excellent dont nous parlons, formait plus qu'une qualité vague et était

devenu le fond même du caractère et une vertu, la bienveillance.

Mais ne devançons point les temps; nous sommes à ces années d'avant la

Révolution, lesquelles toutefois il ne faudrait pas juger trop frivoles.

Pour M. de Ségur, cette époque peut se partager en deux moitiés séparées

par la guerre d'Amérique. A son retour, il entre dans la vie déjà

sérieuse et dans la seconde jeunesse. Jusqu'alors il n'avait fait

qu'entremêler avec agrément les camps et la cour, cultiver la

littérature légère, et arborer les goûts de son âge, non sans profiter

vivement de toutes les occasions de s'éclairer ou de se mûrir au sein de

ces inappréciables sociétés d'alors, qu'il appelle si bien des écoles

brillantes de civilisation. C'est ce sérieux dissimulé sous des formes

aimables qui en faisait le charme principal, et dont le secret s'est

perdu depuis. On en retrouve le regret en même temps que l'expression en

plus d'une page des _Mémoires_ de M. de Ségur; car combien, sous cette

plume facile, d'aperçus historiques profonds et vrais! Le lecteur amusé

qui court est tenté de n'en pas saisir toute la réflexion, tant cela est

dit aisément.

M. de Ségur, au retour de sa campagne d'Amérique, rapportait en

portefeuille une tragédie en cinq actes de _Coriolan_, qu'il avait

composée dans la traversée à bord du _Northumberland_ et qui fut jouée

ensuite par ordre de Catherine sur le théâtre de l'Ermitage. Quelques

contes, des fables, de jolies romances, de gais couplets, lui avaient

déjà valu les encouragements du duc de Nivernais, du chevalier de

Bouflers, et les conseils de Voltaire lui-même, au dernier voyage du

grand poëte à Paris. Ce gracieux bagage de famille et de société[172]

offrait à la fin son étiquette et comme son cachet dans une spirituelle

approbation et un privilège en parodie qui étaient censés émaner de la

jeune épouse de l'auteur, petite-fille d'un illustre chancelier:

[Note 172: Une partie se trouve dans les _Mélanges_, et le reste dans

le _Recueil de Famille_, volume qui n'a eu qu'une demi-publicité.]

D'Aguesseau de Ségur, par la grâce d'amour,

L'ornement de Paris, l'ornement de la cour,

A tous les gens à qui nous avons l'art de plaire,

C'est-à-dire à tous ceux que le bon goût éclaire,

Salut, honneur, plaisir, richesse et volupté,

Presque point de raison et beaucoup de santé!

Notre époux trop enclin à la métromanie, etc., etc.

............................................

A ces causes voulant bien traiter l'exposant,

............................................

Nous défendons à tous confiseurs, pâtissiers,

Marchands de beurre ainsi qu'à tous les épiciers,

De rien envelopper jamais dans cet ouvrage,

Quoiqu'à vrai dire il soit tout propre à cet usage;

Ou bien paieront dix fois ce qu'alors il vaudra,

Modique châtiment qui nul ne ruinera.

Voulons que le précis du présent privilège

Soit écrit à la fin du livre qu'il protège;

Que l'on y fasse foi comme à l'original,

Et que les gens de bien n'en disent point de mal.

Ordonnons à celui de nos gens qui sait lire

De bien exécuter ce que l'on vient d'écrire;

De soutenir partout prose, vers et couplets,

Nonobstant les clameurs, nonobstant les sifflets:

Tel est notre plaisir et telle est notre envie.

Fait dans notre boudoir, bureau digne d'envie,

Le premier jour de l'an sept cent quatre-vingt-un,

Et de nos ans un peu plus que le vingt et un.

Signé d'Aguesseau, comtesse de Ségur.

Et plus bas, Laure de Ségur.

(C'était la fille de l'auteur, âgée alors de moins de trois ans.)

Pourtant les dépêches écrites par M. de Ségur durant sa campagne

d'Amérique avaient donné de sa prudence et de sa finesse d'observation

une assez haute idée, pour qu'au retour M. de Vergennes songeât à

le demander au maréchal son père, et à le lancer activement dans la

carrière des négociations. Le poste qu'on lui destinait au début était

des plus importants: il s'agissait de représenter la France auprès de

l'impératrice Catherine. Les études sérieuses et positives auxquelles

dut se livrer à l'instant le jeune colonel devenu diplomate,

témoignaient des ressources de son esprit et marquèrent pour lui

l'entrée des années laborieuses. Ces années furent bien brillantes

encore durant tout le cours de cette ambassade, où il sut se concilier

la faveur de l'illustre souveraine et servir efficacement les intérêts

de la France. Profitant de l'aigreur naissante qu'excitait contre les

Anglais la politique toute prussienne et électorale de leur roi, usant

avec adresse de l'accès qu'il s'était ouvert dans l'esprit du prince

Potemkin, il parvint à signer, vers les premiers jours de l'année 1787,

avec les ministres russes, un traité de commerce qui assurait à

la France tous les avantages dont jusqu'alors les Anglais avaient

exclusivement joui. Ce succès fut, en quelque sorte, personnel à M. de

Ségur, qui, dans ses _Mémoires_ et dans ses divers écrits, a pu s'en

montrer fier à bon droit. Effacé à son arrivée par les ministres

d'Angleterre et d'Allemagne, il n'avait dû qu'à lui-même, à cet heureux

accord de décision et de bonne grâce qui ne se rencontre qu'aux

meilleurs moments, de se conquérir de plain-pied une considération dont

l'effet s'étendit par degrés jusque sur ses démarches politiques. Si

quelque intérêt s'attache aujourd'hui pour nous à cette négociation, il

tient tout entier, on le conçoit, à la façon dont le négociateur nous

la raconte, et au jeu subtil des mobiles qu'il nous fait toucher. La

bizarrerie capricieuse du prince Potemkin ne fut pas le moindre ressort

au début de cette petite comédie. Il était grand questionneur, se

piquant fort d'érudition, surtout en matière ecclésiastique. Ce faible

une fois découvert, M. de Ségur n'avait qu'à le mettre sur son sujet

favori, qui était l'origine et les causes du schisme grec, et,

l'entendant patiemment discourir durant des heures entières sur les

conciles oecuméniques, il faisait chaque jour de nouveaux progrès dans

sa confiance. Les autres personnages de la cour ne sont pas moins

agréablement dessinés. «En s'étendant un peu longuement sur ce séjour

en Russie, écrivions-nous il y a plus de quinze ans déjà, lors de

l'apparition des _Mémoires_, l'auteur ou mieux le spirituel causeur a

cédé sans doute à plus d'un attrait: là où lui-même a rencontré tant de

plaisirs et de faveurs qu'il se plaît à redire, d'autres qui lui sont

chers ont recueilli dans les dangers d'assez glorieux sujets à célébrer.

Il y a dans ce rapprochement de famille de quoi faire naître plus

d'une idée et sur la différence des époques et sur celle des manières

littéraires. En se rappelant les éloquents, les généreux récits du fils,

on aime à y associer par comparaison les mérites qui recommandent ceux

du père, la mesure insensible du ton, ce style d'un choix si épuré,

d'une aristocratie si légitime, et toute cette physionomie, si rare

de nos jours, qui caractérise dans les lettres la postérité, prête à

s'éteindre, des Chesterfield, des Nivernais, des Bouflers[173].»

[Note 173: _Globe_, 16 mai 1826.]

_Prête à s'éteindre!_ ainsi pouvions-nous écrire il y a quelques années

encore. Le temps depuis a fait un pas, et cette postérité dernière est à

jamais éteinte aujourd'hui.

Une partie intéressante des _Mémoires_ de M. de Ségur est consacrée aux

détails du voyage en Crimée où l'ambassadeur de France eut l'honneur

d'accompagner Catherine. Ce voyage romanesque et même mensonger, tout

rempli d'illusions et de prestiges, eut des résultats positifs et des

effets historiques. Potemkin n'avait songé, en le combinant, qu'à ses

intérêts de favori; il voulait, à l'aide de cette marche triomphale,

enlever sa souveraine à ses rivaux, la fasciner et l'enorgueillir par le

spectacle d'une puissance imaginaire, l'_enguirlander_, c'est bien le

mot, je crois. Mais ce motif unique et tout particulier ne fut pas

compris de loin ni même de près; on en supposa d'autres plus graves. Les

cabinets étrangers, et même les ambassadeurs qui étaient de la partie,

crurent voir des intentions menaçantes sous ces airs de fête, et à force

de craindre une agression des Russes contre la Porte, on la fit naître à

l'inverse de la part de celle-ci. M. de Ségur sait nous intéresser à

ce jeu dont il nous montre au doigt point par point le dessous; il

en ranime à ravir dans son récit le divertissement et les mille

circonstances.

Est-ce avant, est-ce après ce voyage, qu'il eut à poser lui-même

une limite dans les degrés de cette faveur personnelle qu'il avait

ambitionnée auprès de l'illustre souveraine, faveur précieuse et qu'il

ne voulait pourtant pas épuiser? Je crois bien que ce fut avant le

voyage et dans l'été qui précéda la signature de son traité de commerce.

On sait que la glorieuse impératrice n'avait pas seulement des pensées

hautes, et qu'elle conserva jusqu'au bout le don des caprices légers.

Aimable, jeune, empressé de plaire, il était naturel que M. de Ségur

traversât à un moment l'idée auguste et mille fois conquérante.

Lorsqu'on le questionnait en souriant là-dessus, il répondait par un

de ces récits qui ne font qu'effleurer. Il avait été invité par

l'impératrice à l'une des résidences d'été, Czarskozélo ou toute autre,

et divers indices, jusqu'au choix de l'appartement qu'on lui avait

assigné, semblaient annoncer ce qu'avec les reines il est toujours un

peu plus difficile de comprendre. Or M. de Ségur, chargé d'une mission

délicate qui était en bonne voie, tenait apparemment à y réussir sans

qu'on pût attribuer son succès à une habileté trop en dehors de la

politique. Il avait de plus quelques autres raisons sans doute, comme

on peut supposer qu'en suggère aisément la morale ou la jeunesse. Mais

comment avertir à temps et avec convenance une fantaisie impérieuse

qui d'ordinaire marchait assez droit à son but? Comment conjurer sans

offense cette bonne grâce imminente et son charme menaçant? Chaque

après-midi, à une certaine heure, dans les jardins, l'impératrice

faisait sa promenade régulière: deux allées parallèles étaient séparées

par une charmille; elle arrivait d'ordinaire par l'une et revenait par

l'autre. Un jour, à cette heure même de la promenade impériale, M. de

Ségur imagina de se trouver dans la seconde des allées au moment du

détour, et de ne pas s'y trouver seul, mais de se faire apercevoir,

comme à l'improviste, prenant ou recevant une légère, une très-légère

marque de familiarité d'une des jolies dames de la cour qu'il n'avait

sans doute pas mise dans le secret.--Au dîner qui suivit, le front de

Sémiramis apparut tout chargé de nuages et silencieux; vers la fin,

s'adressant au jeune ambassadeur, elle lui fit entendre que ses goûts

brillants le rappelaient dans la capitale, et qu'il devait supporter

impatiemment les ennuis de cette retraite monotone. A quelques

objections qu'il essaya, elle coupa court d'un mot qui indiquait sa

volonté.--M. de Ségur s'inclina et obéit; mais lorsqu'il revit ensuite

l'impératrice, toute bouderie avait disparu: la souveraine et la

personne supérieure avaient triomphé de la femme. C'est plus que n'en

faisaient aux temps héroïques les déesses elles-mêmes: _Spretoeque

injuria formoe_[174].

[Note 174: S'il est vrai, comme on l'a dit, que plus tard, les

circonstances européennes étant changées, Catherine, pour mieux déjouer

la mission de M. de Ségur à Berlin, ait envoyé au roi de Prusse les

billets confidentiels dans lesquels l'ambassadeur de France avait

autrefois raillé les amours de ce neveu du grand Frédéric, elle ne fit

en cela sans doute que suivre les pratiques constantes d'une politique

peu scrupuleuse; mais elle put bien y mêler aussi tout bas le plaisir

de se venger d'un ancien dédain. Il y a de, ces retours tardifs de

l'amour-propre blessé.]

Lorsque M. de Ségur rentra dans sa patrie après cinq années d'absence,

la Révolution de 89 venait d'éclater: un autre ordre d'événements et de

conjonctures s'ouvrait au milieu de bien des espérances déjà compromises

et de bien des craintes déjà justifiées. Pour la plupart des hommes de

la période précédente, les rêves éblouissants allaient s'évanouir; les

rivages d'Utopie et d'Atlantide s'enfuyaient à l'horizon: les voyages

en Crimée étaient terminés. Les _Mémoires_ de M. de Ségur finissent là

aussi, comme s'il avait voulu les clore sur les derniers souvenirs de sa

belle et vive jeunesse. Son rôle pourtant en ces années agitées ne fut

pas inactif; il suivit honorablement la ligne constitutionnelle

où plusieurs de ses amis le précédaient. Nommé au mois d'avril 91

ambassadeur extraordinaire à Rome en remplacement du cardinal de Bernis,

la querelle flagrante avec le Saint-Siège l'empêcha de se rendre à sa

destination. Il refusa bientôt le ministère des affaires étrangères qui

lui fut offert à la sortie de M. de Montmorin; mais il accepta de la

part de Louis XVI une mission particulière à Berlin auprès du roi

Frédéric-Guillaume. Il ne s'agissait de rien moins qu'après les

conférences de Pilnitz, de détacher doucement le monarque prussien

de l'alliance autrichienne, et de le détourner de la guerre. Dans un

intéressant ouvrage publié en 1801 sur les dix années de règne de

Frédéric-Guillaume, M. de Ségur a touché les circonstances de cette

négociation délicate où il crut pouvoir se flatter, un très-court

moment, d'avoir réussi. Les _Mémoires d'un Homme d'État_ sont venus

depuis éclairer d'un jour nouveau et par le côté étranger toute cette

portion longtemps voilée de la politique européenne; les mille causes

qui déjouèrent la diplomatie de M. de Ségur, et qui auraient fait

échouer tout autre en sa place, y sont parfaitement définies[175]. Le

moment était arrivé où dans ce déchaînement de passions violentes et

de préventions aveugles, il n'y avait certes aucun déshonneur pour

les hommes sages, pour les esprits modérés, à se sentir inhabiles, et

impuissants.

[Note 175: _Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État_, t. 1, p.

180-194.--Un adversaire et sans aucun doute un ennemi personnel du

comte de Ségur, Senac de Meilhan, a écrit, à ce sujet, cette page peu

connue: «... La présomption que l'homme est porté à avoir de ses

talents et de son esprit faisait croire à plusieurs jeunes gens qu'ils

joueraient (en 1789) un rôle éclatent; mais la Révolution, en mettant en

quelque sorte l'homme à nu, faisait évanouir promptement cette illusion,

qu'il était aisé de se faire à l'homme de cour, à celui du grand monde,

qui se flattait d'obtenir dans l'Assemblée les mêmes succès que dans la

société. Le ton, les manières, une certaine élégance qui cache le défaut

de solidité, l'art des à-propos, tout cela se trouve sans effet au

milieu d'hommes étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le

comte de Ségur est un exemple frappant de médiocrité démasquée, de

présomption déjouée, d'infidélité punie. Les succès qu'il avait eus dans

la société avaient enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution

une occasion de s'élever promptement, et se flattant, d'être l'oracle

de l'Assemblée, il quitta une Cour (la Cour de Russie) où quelques

_agréments_ dans l'esprit et des connaissances en littérature lui

avaient obtenu un accueil flatteur. Il s'empressa de venir à Paris, armé

de sa tragédie de _Coriolan_, d'une douzaine de fables et de cinq à six

chansons. Madame de Staël alla au-devant du futur premier ministre,

_Jeanne Gray_ à la main, et tous deux s'électrisèrent en faveur de la

démocratie; mais bientôt le mérite du comte fut apprécié à sa valeur, et

il fut trop heureux d'obtenir d'être ministre à Berlin. Traité avec le

plus grand mépris dans cette Cour, et privé de l'espoir de jouer un rôle

à Paris, la mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur

lui une main mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour

achever... L'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le

comte prouva qu'il ne savait ni vivre ni mourir.» Quand on a eu affaire

dans sa vie à des haines aussi cruelles et aussi envenimées que cette

page en fait supposer, on a quelque mérite à n'avoir jamais pratiqué

qu'indulgence et bienveillance, comme l'a fait M. de Ségur.]

Les événements se précipitaient; M. de Ségur et les siens demeurèrent

attachés au sol de la la France lorsqu'il n'était déjà plus qu'une arène

embrasée. Son père le maréchal fut incarcéré à la Force, et lui détenu

avec sa famille dans une maison de campagne à Châtenay, celle même où

l'on dit qu'est né Voltaire. Le volume intitulé _Recueil de Famille_

nous le montre, en ces années de ruine, plein de sérénité et de

philosophie, adonné aux vertus domestiques, égayant, dès que le grand

moment de Terreur fut passé, les tristesses et les misères des êtres

chéris qui l'entouraient. Son esprit n'avait jamais plus de vivacité que

quand il servait son coeur. Chaque événement, chaque anniversaire de

cette vie intérieure était célébré par de petites comédies, par des

vaudevilles qu'on jouait entre soi, par de gais ou tendres couplets

qui parfois circulaient au delà: quelques personnes de cette société

renaissante se rappellent encore la chanson qui a pour titre: _les

Amours de Laure_. En même temps, dès qu'il le put, M. de Ségur reprit

son rôle de témoin attentif aux choses publiques; de Châtenay il

accourait souvent à Paris; il voyait beaucoup Boissy-d'Anglas et les

hommes politiques de cette nuance. S'il ne fut point lui-même à

cette époque membre des assemblées instituées sous le régime de la

Constitution de l'an III, s'il n'eut point l'honneur de compter parmi

ceux qui, comme les Siméon, les Portalis, luttèrent régulièrement pour

la cause de l'ordre, de la modération et des lois, et qui, eux aussi,

suivant une expression mémorable, faisaient alors au civil leur

_Campagne d'Italie_[176], il la fit au dehors du moins et comme en

volontaire dans les journaux. Plus d'une fois, m'assure-t-on, dans les

moments d'urgence, il prêta sa plume aux discours de Boissy-d'Anglas et

de ses autres amis. En 1801 enfin, il contribua au rétablissement des

saines notions historiques et au redressement de l'opinion par deux

publications importantes et qui méritent d'être rappelées.

[Note 176: _Éloge de M. Siméon_, par M. le comte Portalis, p. 24.]

_La Politique de tous les Cabinets de l'Europe_ sous Louis XV et sous

Louis XVI, contenant les écrits de Favier et la correspondance secrète

du comte de Broglie, avait déjà paru en 93; mais M. de Ségur en donna

une édition plus complète, accompagnée de notes et de toutes sortes

d'additions qui en font un ouvrage nouveau où il mit ainsi son propre

cachet. La politique extérieure de la France avait subi un changement

décisif de système lors du traité de Versailles (1756), au début de

la guerre de Sept Ans: de la rivalité jusqu'alors constante avec

l'Autriche, on avait passé à une étroite alliance en haine du roi de

Prusse et de sa grandeur nouvelle. Les principaux chefs et agents de la

diplomatie secrète que Louis XV entretenait à l'insu de son ministère

étaient très-opposés à cette alliance, selon eux décevante et inféconde,

avec le cabinet de Vienne, et ils ne cessaient de conseiller le retour

aux anciennes traditions où la France avait puisé si longtemps gloire

et influence. Ils n'avaient pour cela qu'à énumérer, comme résultats du

système contraire, les pertes de la dernière guerre, le partage honteux

de la Pologne, et à constater une sorte d'abaissement manifeste du

cabinet de Versailles dans les conseils de l'Europe. D'une autre part,

il était incontestable que d'habiles ministres, tels que M. de Choiseul

et M. de Vergennes, avaient su tirer de cette situation nouvelle, l'un

par le Pacte de famille, l'autre à l'époque de la guerre d'Amérique,

des ressources imprévues qui avaient balancé les désavantages et réparé

jusqu'à un certain point l'honneur de notre politique. Élevé à l'école

de ces deux ministres, M. de Ségur oppose fréquemment ses vues modérées

et judicieuses aux raisonnements un peu exclusifs du comte de Broglie

et de Favier, et il en résulte d'heureux éclaircissements. Il nous

est toutefois impossible de ne pas admirer la sagacité et presque la

prophétie de Favier, quand il insiste sur les inconvénients constants

de cette alliance autrichienne qu'on a vue depuis encore si fertile en

erreurs et en déceptions: «Il faut, écrivait-il en faisant allusion au

mariage du Dauphin (Louis XVI) et de Marie-Antoinette, il faut avoir peu

de connaissance de l'histoire pour croire qu'on puisse en politique se

reposer sur les assurances amicales qu'on se prodigue, ou au moment de

la formation d'une alliance, ou à celui d'une union faite ou resserrée

par des mariages. La prudence exige de n'y compter qu'autant que les

intérêts communs s'y trouvent, et l'expérience de tous les siècles

apprend que ces liaisons de parenté sont souvent plus embarrassantes

qu'utiles quand les intérêts sont naturellement opposés.»--Un des soins

de M. de Ségur dans ses notes est de rejoindre, autant que possible,

la morale et la politique, et de ne plus les vouloir séparer. Voeu

honorable, mais qui est plus de mise dans les livres que dans la

pratique, même depuis qu'on croit l'avoir renouvelée! De telles maximes,

d'ailleurs, qui n'ont pas pour principe unique l'agrandissement, avaient

peu le temps de prendre racine au lendemain du grand Frédéric et au

début de Napoléon.

Une autre publication de M. de Ségur, qui date de la même année (1801),

est sa _Décade historique_, ou son tableau des dix années que comprend

le règne du roi de Prusse Frédéric-Guillaume II (1786-1797). Sous ce

titre un peu indécis, l'auteur n'avait sans doute cherché qu'un cadre

pour retracer l'histoire des préliminaires de notre Révolution, ses

diverses phases au dedans et ses contre-coups au dehors jusqu'à l'époque

de la paix de Bâle. On peut soupçonner toutefois qu'en y rattachant si

expressément en tête le nom assez disparate du roi de Prusse, en serrant

de près avec une exactitude sévère le règne de ce champion si empressé

de la coalition, qui fut le premier à rengainer l'épée et à déserter

dans l'action ses alliés compromis, M. de Ségur prenait à sa manière, et

comme il lui convenait, sa revanche de la non-réussite de Berlin. Si ce

roi eut avec lui des torts de procédé, comme on l'a dit et comme vient

de le répéter un écrit récent[177], il les paya dans ce tableau fidèle;

une plume véridique est une arme aussi. M. de Ségur ne l'a jamais eue si

ferme, si franchement historique. Ici d'ailleurs comme toujours (est-il

besoin de le dire?), et soit qu'il jugeât les affaires du dehors, soit

qu'il déroulât les crises révolutionnaires du dedans, il usait d'une

équitable mesure. Marie-Joseph Chénier, en parlant de cet écrit en son

_Tableau de la Littérature_, lui a rendu une justice à laquelle ses

réserves mêmes donnent plus de prix. Placé à son point de vue modéré et

purement constitutionnel de 91, l'auteur eut le mérite d'exposer les

faits intérieurs et de faire ressortir ses vues sans trop irriter les

passions rivales. Quant au point de vue extérieur et européen, ce livre

d'un diplomate instruit et qui avait tenu en main quelques-uns des

premiers fils, commençait pour la première fois en France à tirer un

coin du voile que les _Mémoires d'un Homme d'État_ ont, bien plus tard,

soulevé par l'autre côté. M. d'Hauterive, l'année précédente, avait

publié son ouvrage de l'_État de la France à la fin de l'an VIII_.

Au sein de cette régénération universelle d'alors qui s'opérait

simultanément dans les lois, dans la religion, dans les lettres, les

publications de MM. de Ségur et d'Hauterive eurent donc leur part; elles

contribuèrent à remettre sur un bon pied et à restaurer, en quelque

sorte, la connaissance historique et diplomatique contemporaine.

[Note 177: La Russie en 1839, par M. le marquis de Custine, lettre

deuxième.]

Un Gouvernement glorieux s'inaugurait, avide de tous les services

brillants et des beaux noms: la place de M. de Ségur y était à l'avance

marquée. Successivement nommé au Corps législatif, à l'Institut, au

Conseil d'État et au Sénat, grand maître des cérémonies sous l'Empire,

nous le perdons de vue à cette époque au milieu des grandeurs qui

le ravissent aux lettres, mais non pas à leur amour ni à leur

reconnaissance: une élégie de madame Dufrenoy a consacré le souvenir

d'un bienfait, comme il dut en répandre beaucoup et avec une délicatesse

de procédés qui n'était qu'à lui. Il aimait, en donnant, à rappeler

ces années de détresse, ces journées d'humble et intime jouissance où

lui-même il avait dû au travail de sa plume la subsistance de tous les

siens. La première Restauration traita bien M. de Ségur: Louis XVIII,

étant comte de Provence, avait voulu être pour lui un ami, que dis-je?

un _frère d'armes_[178]. Dans les Cent-Jours, M. de Ségur n'eut d'autre

tort que celui de croire qu'il pourrait revoir en face l'Empereur et se

délier. Lorsqu'on veut rompre avec une maîtresse impérieuse et longtemps

adorée, il ne faut pas affronter sa présence: sinon, un geste, un coup

d'oeil suffisent, et l'on a repris ses liens. M. de Ségur, le lendemain

du merveilleux retour de l'île d'Elbe, s'était rendu aux Tuileries pour

y porter ses hommages et comptant bien y faire agréer ses excuses: il

en revint ce qu'il avait été auparavant, c'est-à-dire grand-maître des

cérémonies. La seconde Restauration se vengea avec dureté, et durant

trois années M. de Ségur, dépouillé de ses dignités, de ses pensions, de

son siége à la Chambre des pairs, dut recourir de nouveau à sa plume

qui ne lui fit point défaut. C'est alors qu'il composa son _Histoire

universelle_, simple, nette, instructive, antérieure à bien des systèmes

et à bon droit estimée. Dans une _Lettre à mes enfants et à mes

petits-enfants_, placée en tête du manuscrit de cette Histoire tout

entier écrit de la main de madame de Ségur, on lit ces paroles

touchantes:

[Note 178: On peut voir dans les _Mémoires_ l'anecdote du bal de

l'Opéra.]

Paris, ce 1er décembre 1817.

«Je n'ai pas de fortune à vous léguer; celle que je tenais de mes pères

m'a été enlevée par la Révolution, et j'ai été privé par le Gouvernement

royal de presque toute celle que je devais à mes travaux et aux services

rendus à ma patrie...

«Je vous lègue ce manuscrit: il est tel que je l'ai dicté du premier

jet, sans ponctuation, sans corrections; le public a l'ouvrage tel que

je l'ai corrigé; mais j'ai voulu déposer dans vos mains ce manuscrit

comme je l'ai dicté, et je désire que l'aîné de ma famille le conserve

toujours religieusement.

«C'est un legs précieux, honorable, sacré... J'avais perdu par une

goutte sereine un oeil dans la guerre d'Amérique; de longs travaux

avaient affaibli l'autre; les médecins me menaçaient de le perdre, si je

l'exerçais trop. Cependant la ruine de ma fortune me rendait le travail

indispensable; je me décidai à écrire cet ouvrage; et, pour me conserver

la vue, ma femme, votre tendre et vertueuse mère,... élevée dans toutes

les délicatesses du grand monde, âgée de soixante ans, presque toujours

souffrante,... me servant de secrétaire avec une constance et une

patience inimitables, a écrit de sa main, d'abord toutes les notes qui

m'ont servi à rédiger, et ensuite tout ce livre: ainsi toute cette

_Histoire universelle_ a été tracée par sa main...»

Cette _Histoire universelle_ qui aboutissait à la fin du Bas-Empire

avait pour suite naturelle une _Histoire de France_, et M. de Ségur

se décida à l'entreprendre: il l'a poussée jusqu'au règne de Louis XI

inclusivement. En louant les qualités saines de jugement, de composition

et de diction qui ne cessent de recommander ce long et utile travail,

nous n'essayerons pas de le discuter par comparaison avec tant d'autres

plus modernes qui ont eu pour but et même pour prétention de renouveler

presque tous les aspects d'un si vaste champ. Mais ce nous est un vif

regret que l'auteur, eût-il dû courir sur certains intervalles, n'ait

pu mener son oeuvre jusqu'à travers le XVIIIe siècle; nul n'était plus

désigné que lui pour retracer la suite et l'ensemble politique de ce

temps encore neuf à peindre par cet aspect; il s'y fût montré original

en restant lui-même.

M. de Ségur se délassait de ces travaux sévères par des morceaux plus

courts, par des Essais d'observation et de causerie qui, insérés d'abord

dans plusieurs journaux, ont été recueillis sous le titre de _Galerie

morale et politique_ (1817-1823): cet ouvrage, où l'auteur apparaît

aussi peu que possible et où l'homme se découvre au naturel, était aussi

celui des siens qu'il préférait. Nous partageons de grand coeur cette

prédilection. M. de Ségur prend là sa place au rang de nos moralistes

les plus fins et les plus aimables; on a comme la monnaie, la petite

monnaie blanche de Montaigne, du Saint-Évremond sans afféterie, du

Nivernais excellent. Je ne sais qui a dit de Nicole qu'il réussissait

particulièrement dans les sujets moyens qui ne fourniraient pas tout à

fait la matière d'un sermon. M. de Ségur réussit volontiers de même dans

quelques-uns de ces petits sujets qui feraient aussi bien le refrain

d'un couplet philosophique et qui lui fournissent un Essai:--_Rien de

trop!_--_Arrêtez-vous donc!_--On est embarrassé avec lui de citer,

parce que cette causerie plaît surtout par sa grâce courante et qu'elle

s'insinue plus qu'elle ne mord. Son frère le vicomte, avec moins de

fond, avait plus de trait et de pointe: M. de Ségur est plutôt un

esprit uni, orné, nuancé; il ne sort pas des tons adoucis. N'allez rien

demander non plus de bien imprévu, de bien surprenant, à la morale qu'il

propose; Horace, Voltaire et bien d'autres y ont passé avant lui; c'est

celle d'un Aristippe non égoïste et affectueux. Il ne croit pas pouvoir

changer l'homme, il ne se pique même pas de le sonder trop à fond; mais

il le sent tel qu'il est, et il tâche d'en tirer parti. Il sait le mal,

mais il y glisse plutôt que d'enfoncer, et il vous incline au mieux,

au possible. Sa morale est surtout usuelle. A côté des exemples à la

Plutarque dont il l'autorise, et qui feraient un peu trop lieu-commun en

se prolongeant, arrive un souvenir d'hier, un mot de Catherine, une de

ces anecdotes de XVIIIe siècle que M. de Ségur conte si bien; on passe

avec lui d'Épaminondas à l'abbé de Breteuil, et le tout s'assaisonne, et

l'on rentre en souriant dans le réel de la vie. Un des Essais nous le

résume surtout et nous le rend dans sa physionomie habituelle et

dans l'esprit qui ne cessait de l'animer; c'est le morceau sur la

_Bienveillance_: «Il est une vertu, dit-il, la plus douce et la plus

éclairée de toutes, un sentiment généreux plus actif que le devoir, plus

universel que la bienfaisance, plus obligeant que la bonté...» Qu'on

lise le reste de l'Essai, on l'y trouvera tout entier. La bienveillance,

comme il l'entend, n'est autre que la _charité_ sécularisée, se

souvenant et se rapprochant de son étymologie de _grâce_, telle qu'il

l'avait entrevue dans sa jeunesse chez madame Geoffrin, telle qu'il

l'eût pu désigner non moins heureusement par un nom plus moderne de

femme dont c'est le don accompli et l'immortelle couronne[179].

[Note 179: Madame Récamier.]

Ces pages agréables et sensibles de la Galerie eurent leur récompense

que les livres de morale n'obtiennent pas toujours. Si elles firent

alors plaisir à beaucoup, elles firent du bien à quelques-uns.

L'indulgence pratique et communicative qu'elles respirent ne fut pas

toute stérile. Un jour, en avril 1822, M. de Ségur reçut une lettre

timbrée de Montpellier dont voici quelques extraits:

«Monsieur le comte,

Souffrez qu'un inconnu vous rende un hommage qui doit au moins avoir

cela de flatteur pour vous, que vous y reconnaîtrez, j'en suis sûr, le

langage de la vérité. Jouet d'une basse et odieuse intrigue... (et ici

suivent quelques détails particuliers)...,--le temps me vengera, me

disais-je, c'est inévitable; et je brûlais du désir de voir ce temps

s'écouler, et mon âme se livrait à un sentiment haineux, à un espoir, à

un désir de vengeance qui troublaient toutes mes facultés morales, qui

minaient, qui consumaient toutes mes facultés physiques... j'étais

malheureux, bien malheureux. J'eus occasion de lire votre _Galerie

morale et politique_: bientôt un peu de calme entra dans mon sein; je

suivais avec intérêt le voyageur que vous guidez dans l'orageux passage

de la vie; j'aurais voulu l'être, ce voyageur, je le devins. Je reconnus

aisément avec vous que les maladies de l'âme, plus cruelles que celles

du corps, nous ôtent toute tranquillité; je ne l'éprouvais que trop.

Bientôt vous m'apprîtes qu'_il était douteux que ma haine fit à mes

ennemis le mal que je leur souhaitais, que ce qui était seulement

certain était le mal qu'elle me faisait à moi-même_. Vous m'exhortâtes

à pardonner, à rendre le bien pour le mal, à _montrer à ceux qui me

haïssaient leur injustice, en leur prouvant mes vertus, à les forcer

ainsi à l'admiration, à la reconnaissance_, et vous m'assurâtes du plus

beau triomphe qu'une âme généreuse pût souhaiter... J'eus le bonheur de

pleurer et bientôt le courage de combattre. Ce combat ne fut pas long,

ni même bien pénible... Je l'ai remporté, ce triomphe, il est complet.

La sérénité rentrée dans mon âme se peignit bientôt dans mes regards,

et je vois déjà dans les yeux de ceux que j'appelais mes ennemis

un étonnement et un sentiment de regret, de honte et de compassion

bienveillante qui va presque à l'admiration et au respect... je suis

heureux, bien heureux. Un seul regret eût encore un peu altéré ce

bonheur; ma reconnaissance pour mon guide, pour mon bienfaiteur, m'eût

pesé, si je n'avais pu la lui faire connaître...»

Rentré à la Chambre des pairs au moment où M. Decazes usait de sa faveur

pour ramener du moins quelque conciliation entre tant de violences

contradictoires, M. de Ségur passa les onze dernières années de sa vie

dans un loisir occupé, dans les travaux ou les délassements littéraires,

entremêlés aux devoirs politiques que les circonstances d'alors

imposaient à tous les hommes d'un libéralisme éclairé. Le succès de

ses _Mémoires_ fut grand et dut le tenter à une continuation que tous

désiraient: ce fut peut-être bon goût à lui de laisser les lecteurs sur

ce regret et d'en rester pour son compte aux années brillantes et sans

mélange. Ce fut à coup sûr une noble action que de se refuser à quelques

instances plus pressantes; le libraire-éditeur ne lui demandait qu'un

quatrième volume qu'il aurait intitulé _Empire_. La somme qu'il offrait

était telle que le permettaient alors les ressources opulentes de la

librairie et le concert merveilleux de l'intérêt public: trente billets

de 1,000 fr. le jour de la remise du manuscrit. M. de Ségur n'hésita

point un moment: «Je dois tout à l'Empereur, disait-il dans l'intimité;

quoique je n'aie que du bien personnel à en dire, il y aurait des

faits toutefois qui seraient inévitables; il y en aurait d'autres qui

seraient mal interprétés et qui pourraient actuellement servir d'arme

à ses ennemis et tourner contre sa mémoire.--Oh! plus tard, je ne dis

pas.»

M. de Ségur mourut[180] au lendemain du triomphe de Juillet. Quinze jours

auparavant, un matin, sur son canapé, quatre vieillards étaient

assis, lui, le général La Fayette, le général Mathieu Dumas et M.

de Barbé-Marbois; le plus jeune des quatre était septuagénaire; ils

causaient ensemble de la situation politique et de leurs craintes, des

révolutions qu'ils avaient vues et de celles qu'ils présageaient

encore. C'était un spectacle touchant et inexprimable pour qui l'a pu

surprendre, que cet entretien prudent, fin et doux, que ces vieillesses

amies dont l'une allait être bien jeune encore, et dont aucune n'était

lassée.

[Note 180: Le 27 août 1830.]

Mais j'aime mieux finir sur un trait plus humble, plus assorti à la

morale familière dont M. de Ségur n'était un si fidèle et si persuasif

organe que parce qu'il la pratiqua. Sa bonté de coeur attentive et

délicate ne se démentit pas un seul jour au milieu des souffrances

souvent très-vives qui précédèrent sa fin. Un jour qu'il dictait selon

sa coutume, son secrétaire distrait peut-être, ou entendant mal la voix

déjà altérée, lui fit répéter le même mot deux et trois fois; à la

troisième, un mouvement de vivacité et d'humeur échappa. La dictée

continuant, M. de Ségur eut soin d'adresser à plusieurs reprises la

parole au jeune homme, comme pour couvrir ce mouvement involontaire;

mais il put deviner, à l'accent un peu ému des réponses, l'impression

pénible qu'il avait causée. La dictée s'achevait et le secrétaire

finissait d'écrire, lorsque tout d'un coup il aperçut le vieillard de

soixante-dix-huit ans qui s'était levé du canapé où il reposait et qui

s'approchait de lui en tâtonnant: «Mon ami, je vous ai fait tout

à l'heure de la peine, pardonnez-moi.» Ce furent ses paroles. Le

secrétaire, bien digne d'ailleurs d'un tel témoignage, ne put que saisir

cette main vénérable qui le cherchait, en la baignant de larmes. Je ne

sais si je m'abuse, mais un tel trait bien simple, si on l'omettait

quand on en a connaissance, ferait faute au portrait du moraliste, et

l'on n'aurait pas tout entier devant les yeux l'auteur de l'Essai sur la

Bienveillance.

Portraits littéraires, Tome II · 第 27 / 38 题