«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui
la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit
ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut
que la bénédiction vienne d'en haut.
«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous
préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement.
Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut
mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises
qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que
sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui
l'honore.
«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la
flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre
bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile
alliage.
«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre
attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant
de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles,
pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le
sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette
couronne de métal et la fera vibrer au loin.
«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion.
Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le
mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine
et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant
bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le
sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées
pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de
tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une
flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite
avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le
bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui
la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard
pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il
erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et
pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est
apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles
fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier
amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la
félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune
amour!
«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la
voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant,
compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un
alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort.
«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la
tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à
tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est
l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce
aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent
aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le
terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la
ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane,
puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il
faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort,
par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens
affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses
domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne
la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle
de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons.
Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit
d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires
odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets
soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige;
elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose.
«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple
d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui
grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le
poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues
ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison,
ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur.
Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel,
et le malheur arrive d'un pas rapide.
«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il
apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une
prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde
l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant
dans l'enceinte du moule!
«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce
qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible
est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa
violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie
de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume
l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des
hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du
sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour,
gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre
n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur
dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en
distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante
comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent,
les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et
les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite,
cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau
circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des
gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme
pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du
grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait,
terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé
d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur,
son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le
domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des
fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres.
«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend
le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce
consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô
bonheur! il ne lui en manque pas une.
«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en
sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur?
Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant
que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait!
«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur
leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon
les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des
semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil
pour une meilleure vie.
«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons
lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du
voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse
chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de
son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle
nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais
brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la
mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante
sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer
désert.
«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail;
que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la
lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend
sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos.
«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver
à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les
génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le
chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la
guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à
la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de
la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville
roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la
nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois;
car l'oeil de la justice est ouvert.
«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres
unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as
fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant
dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le
plus précieux, l'amour de la patrie.
«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord,
et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et
le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la
liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le
travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du
travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre
travail.
«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne
vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée,
où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs
terribles de l'incendie des villes et des villages!
«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et
le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée!
Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour
que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux.
«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre
l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et
se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le
bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules
de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces
inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand
les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister.
«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé;
lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours
terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait
gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix.
«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible
saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes
d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et
se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent
le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une
réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices
marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est
effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son
délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la
lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains,
incendier les villes, ravager les campagnes.
«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal,
pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le
soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur.
Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche,
donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour
des réunions de paix et d'affection!
«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre
pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte
du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa
voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur
marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche
d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps
la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans
compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la
vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose
terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt
expire!
«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle
s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut,
elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers
accents soient des accents de paix.»