«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y
retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle
court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure
lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»
«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune
qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit,
couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes.
Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!
«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux
pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais
pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes
aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au
labour!
«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses
vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de
mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née
moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...
«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite,
vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse
vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais
boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!
«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein
brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours
pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui
revient tout à coup un conseil de Vincent.
«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me
dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme,
ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur
vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»
«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»
Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la
clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de
noyer, tout fleuri sous le ciselet.
«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première
fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie,
un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres
dans le sombre éloignement.
«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge
cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit
chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement
elle s'attife encore.
«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille,
qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses
cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches;
mais elle en saisit les boucles éparses,
«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une
dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi
étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte
bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais.
«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se
croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son
petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle
oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête...
«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de
bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de
la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la
nuit qui transit le coeur.
«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De
l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste,
sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps
était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char
des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée
brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres
regardaient passer le Char volant.
«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si
longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté
par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée.
«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se
rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et
les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant
les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on
entendait quelque brebis bêlant...
«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur.
Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles
gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs
traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil.
«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens,
blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans
les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande
embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis,
comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent.
Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre
les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.
«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle,
des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des
panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne
touchent pas le sol!»