XXV

«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y

retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle

court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure

lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»

«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune

qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit,

couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes.

Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!

«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux

pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais

pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes

aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au

labour!

«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses

vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de

mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née

moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...

«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite,

vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse

vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais

boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!

«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein

brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours

pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui

revient tout à coup un conseil de Vincent.

«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me

dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme,

ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur

vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»

«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»

Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la

clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de

noyer, tout fleuri sous le ciselet.

«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première

fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie,

un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres

dans le sombre éloignement.

«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge

cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit

chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement

elle s'attife encore.

«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille,

qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses

cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches;

mais elle en saisit les boucles éparses,

«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une

dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi

étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte

bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais.

«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se

croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son

petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle

oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête...

«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de

bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de

la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la

nuit qui transit le coeur.

«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De

l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste,

sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps

était serein et calme et resplendissant d'étoiles.

«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char

des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée

brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres

regardaient passer le Char volant.

«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si

longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté

par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée.

«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se

rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et

les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant

les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on

entendait quelque brebis bêlant...

«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur.

Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles

gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs

traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil.

«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens,

blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans

les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande

embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.

«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis,

comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent.

Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre

les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.

«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle,

des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des

panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne

touchent pas le sol!»

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 268 / 326 题