Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront
de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le
cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance
divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au
meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval
pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus
fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit
d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il
veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.
Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme,
qui le portent au mas des Micocoules.
«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles
pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube
humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux
et ranimé la vie dans ses veines froides.»
Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect
de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des
Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan,
qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent
ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes
ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!»
Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont
pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les
bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour
la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa
blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en
coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même
ne soupçonne pas le pieux mensonge.
Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du
peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans
le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du
pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses
de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous,
nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme.
Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont
refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans
Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer.
Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité.