Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la
confiance de sa richesse et la dureté de son métier.
«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour
de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien
de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes?
Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur
le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce
qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son
nourrisson entre les jeunes pins?»
Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de
pareilles images?
Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le
poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes
de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il
a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en
la demandant pour épouse.
Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des
Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine.
«Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la
source ses pieds au gué!»
Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui
seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire
en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la
Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins.
«Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le
bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain
un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande
rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier,
donnez-moi votre amour!
«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces
orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de
fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on
ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!»