Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de
jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour
à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis
d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On
peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère
était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de
l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion
de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand
que nature, c'est-à-dire un demi-dieu.
On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené
sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et
cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode
de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup
de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa
langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand
les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce
qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux,
c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé
de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des
moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte
au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les
yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y
plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes
des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de
l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes
lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses
poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune
dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois
métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement
nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique
et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la
différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire
descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les
jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le
savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer
en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie
poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde.