La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre,
filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur
son propre sort:
Adieu mes jours de paix!
Mon âme est navrée! etc.
Où il n'est pas,
Là est ma tombe! etc.
C'est lui qu'à ma fenêtre
Je cherche à l'horizon! etc.
Et son air noble!
Et sa parole pénétrante!
Et sa main qui presse la mienne!
Ô ciel! Et son baiser! etc.
Adieu mes jours de paix!
Mon âme est navrée! etc.
Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans
le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin
de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce
dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et
l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa
vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses
aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve
tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français
trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre,
a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies
d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation
théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du
coeur.
MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.