Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu
dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des
enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le
berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce
personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du
mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui
manquait plus, car un poëte anglais, _Marlow_, l'avait déjà inventé dans un
premier drame de Faust sous le nom de _Méphistophélis_. Goethe trouva ce
caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le
nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos
jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on
appelle _ricanement_ quand il dénigre l'enthousiasme, _envie_ quand il
salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_
quand il ridiculise la vertu, _force d'âme_ quand il nie Dieu en le
respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les
jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup
trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers
lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la
véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand
_Heyne_, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux
et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi
du _Faust_ dans les imprécations de _Job_ sur son fumier quand il
interpelle son Créateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend
l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il
pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du _Faust_ à grande
dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner
_Manfred_ devant un crâne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir
à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée
de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la
perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux
hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et
les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la
grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie;
ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins
sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte,
ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop
inspiré de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses
boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La
poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il
faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans
la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps.
Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se
fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. _Heyne_
lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et
ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire
des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même.
_Sese ipsum deserere turpissimum est!_
Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère?
Mais revenons à _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes
qu'à ses parodistes.