XVII

Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on

veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes,

atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là

qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des

sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et

universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie,

la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces

philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique

d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon,

tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis

d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient

de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.

_Herman et Dorothée_, pastiche admirable d'_Homère_, poëme qui a la

simplicité des scènes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragédie moderne;

enfin _Faust_, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du

génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses

chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans

un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme,

toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est

le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est

le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle

l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à

l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie

du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu:

ou, Je suis la victime de ce démon.

L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un

pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y

assister.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 67 / 326 题