Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne
de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour.
Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est
traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles
robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe
par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une
chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit
entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre
redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques.
Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du
riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.
Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue
l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le
marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et
marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on
moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se
rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent
pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume
sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs
naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du
jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur
dignité et font corps avec la famille humaine.