Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il
était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir
le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il
vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même
paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si
différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient
leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages
historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les
ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes
humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse
Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus
innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence
même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide
_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières
racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on
le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre
d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales
attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève
innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît
précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop
austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de
complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de
son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop
exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus
séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments
qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et
enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la
physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne
laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre
lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime
sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa
mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de
l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds
regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante
qui s'accuse de la mort d'une victime.
Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle
cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure,
par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la
passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie
de ses oeuvres.
C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la
conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le
portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_.