H. D.

I

--Sans doute, Mademoiselle Dimbre?

--Elle-même, Monsieur.

--Je suis Georges Elpémor, Mademoiselle... Vous avez, je pense, d’autres

bagages que ces deux valises?

--Oui, Monsieur, j’ai une troisième valise et une petite malle.

--On viendra les chercher demain matin. Le paysan aujourd’hui avait à

faire. Voulez-vous m’accompagner, Mademoiselle?

Un tonneau attendait devant la gare. Elpémor gratifia de menue monnaie

le nonchalant commissionnaire adossé au mur qui tenait la bride sous son

bras et aida la jeune fille à s’installer.

--Nous en avons pour une demi-heure, annonça-t-il. Je déteste aller vite

quand il fait beau. D’ailleurs, la promenade n’est pas déplaisante!

Mlle Dimbre inclina distraitement la tête. L’équilibre de ses sacs la

préoccupait. Quand Georges fut monté, elle saisit les rênes et contint

l’impatience du petit cheval, tandis que son compagnon, debout près

d’elle, achevait de disposer le léger bagage.

Il faisait encore chaud, mais l’après-midi touchait à sa fin et le

soleil déjà n’était plus une gêne. Le poney partit d’un bon pas. Elpémor

le laissait user sa fougue, écoutant avec politesse la jeune fille qui

lui racontait son voyage, à demi tournée. Elle parlait posément, sans

aucun geste, en personne détachée d’un récit banal, cependant poursuivi,

faute de mieux. A Marseille, retardée par des achats, il s’en était

fallu de peu qu’elle manquât son train.

--C’eût été stupide! conclut-elle, sans même une allusion au vain

dérangement que sa négligence aurait pu imposer à Georges.

Puis elle se tut. Légèrement accoudée, le menton sur sa main gantée de

gris sombre, elle regardait filer les troncs des platanes, peu curieuse

en apparence de cette jolie ville où elle venait cependant pour la

première fois.

--Et la guerre, Mademoiselle? Que pense-t-on de la guerre, à Paris?

--Beaucoup de mal, Monsieur, quand il tombe des bombes.

--Et lorsque les gothas se tiennent tranquilles?

--Alors, c’est comme toujours: on n’y pense pas!...

Son sourire excusait cette indifférence.

--Moi, je n’y ai personne. Et vous, Monsieur?

--Je n’y ai eu que moi-même, répondit Georges, mais j’en ai fait plus

que ma part pendant deux années...

Il leva son bras gauche.

--Voyez! dit-il.

La main, labourée d’une cicatrice, se fermait difficilement et semblait

sans force.

--Vous avez été blessé?

--Oui, par une balle... Celui qui l’a tirée m’a rendu service! Je me

tiendrai jusqu’à ma mort pour son obligé.

Il avait baissé la tête en disant ces mots et sa voix tremblait de

passion. Après un court silence, il ajouta:

--La guerre est détestable et elle est partout. Dans ma propre maison,

Mademoiselle, entre ma femme et moi, la guerre existe. Rien ne donne à

présumer qu’elle touche à sa fin. Notre Alsace-Lorraine a huit ans et

elle s’appelle Claude!

--Je sais, dit la jeune fille d’un air entendu.

--Ah! vous êtes au courant? Allons, tant mieux.

Le tonneau, sorti d’Aix, roulait à petit bruit sur la route poudreuse et

le cheval soufflait dans la première côte. Elpémor désigna, du bout de

son fouet, le paysage étendu derrière lui.

--C’est joli, tout cela! murmura-t-il.

Puis, revenant à son idée sans nulle transition:

--Vous, Mademoiselle, je vous ai mandée comme renfort. Si vous passez du

côté de ma femme, je vous préviens d’avance que j’abandonne tout!

--Vous n’êtes pas opiniâtre, Monsieur, dit en se retournant Mlle Dimbre.

--Il se peut! Et surtout je ne suis plus joueur. Loin de stimuler mon

amour-propre, une partie qui se dessine contre moi ne m’intéresse plus.

--Je tâcherai de vous gagner celle-ci. Mais encore faudra-t-il que vous

m’y aidiez!

Appuyée de l’épaule au porte-guides, elle se présentait presque de face

au regard de Georges et il la vit alors pour la première fois.

Rien n’était plus orgueilleux que cette belle figure. Les yeux, tabac

d’Espagne, bordés de cils noirs, la bouche bien dessinée, peut-être un

peu grande, mais d’une expression majestueuse et d’une couleur vive,

animaient la froideur d’une chair de lait sous l’or d’une chevelure de

princesse danoise. L’oreille était charnue, le col flexible, et tout le

corps, sans doute, d’une charpente légère, à en juger par la souplesse

du buste élancé. Le regard surprenait par son énergie, l’attitude sans

nonchalance accusait la force. L’ensemble, harmonieux, avec, dans sa

noblesse et son équilibre, quelque chose de la grâce farouche d’une

panthère, paraissait susceptible des mêmes détentes.

Posément, de sa voix grave, la jeune fille exigeait pour réussir un

abandon total du futur élève. Elle entendait gouverner sans les parents.

Leurs influences ne pouvant que se contrarier, il importait qu’elle se

sentît affranchie des deux.

--Si je devais être discutée, si surtout je devais voir mon action

contrainte, j’aimerais mieux, Monsieur, ne rien entreprendre.

--Vous serez libre, Mademoiselle, promit Elpémor. Pour moi, je m’y

engage, et je compte seul!

Elle le remercia d’un sourire et, détournant la tête presqu’aussitôt,

sembla s’intéresser au paysage.

La voiture arrivait au haut d’une côte. Devant elle, se présentait une

longue descente droite, unie, plutôt rapide, assez encaissée. A cinq

cents mètres, un pont enjambait la route; un village ensuite s’étendait.

--Luynes! dit Elpémor.

Il désigna sur la droite un fort bouquet d’arbres.

--Et par ici la Cagne, ajouta-t-il... Nous serons arrivés dans trois

minutes.

Le chemin de traverse était mauvais et le petit cheval dut marcher au

pas. Le bruit de ses sabots, le roulement heurté de la charrette souple

troublaient seuls, avec des cris résonnant au loin, la pacifique

splendeur pleine de promesses de cette fin de jour provençale.

Légèrement inclinée vers la croupe du cob, la jeune fille, dont les

doigts tourmentaient une fleur, essayait de distinguer une habitation

dans la masse touffue du bosquet. Elpémor alluma une cigarette et

s’adossa nonchalamment au fond du tonneau.

Bientôt ils atteignirent une allée couverte. Il y faisait obscur et

presque frais. Après deux ou trois coudes à peine sensibles, elle

débouchait sur une terrasse également plantée où déjà la petite voiture

s’engageait lorsqu’enfin la demeure se dessina.

--Ma chère amie, voici Mademoiselle Lola Dimbre, dit Elpémor à une jeune

femme qui s’était levée et venait à leur rencontre à travers les arbres.

Lola reçut dans la sienne une main timide et répondit au beau sourire

d’un visage pensif. Les valises l’empêchaient de sauter par terre.

Debout dans la charrette, tandis qu’un domestique supprimait l’obstacle,

elle rassura, en quelques mots, Denise Elpémor qui craignait que le

voyage ne l’eût fatiguée.

--Et Claude, demanda Georges, où donc est-il? Peut-être aurait-il pu se

trouver présent. C’eût été, de sa part, simplement poli!

--Il a attendu, dit la jeune femme; mais la patience, tu sais, n’est pas

son fort et il s’est décidé tout à l’heure à retourner jouer.

--Ah! parfait!... Dès l’instant qu’il s’est décidé!...

Elpémor fit entendre un petit rire sec. Puis, haussant les épaules, il

s’éloigna.

--Mademoiselle, dit Denise sans marquer d’humeur, si vous voulez prendre

la peine de m’accompagner, je vais vous conduire à votre chambre.

La maison était basse, toute en longueur, avec des contrevents vert

foncé sur une façade ocre. Des arbres épars l’ombrageaient, la cime d’un

marronnier dépassait son toit. Un pas donnait accès dans le vestibule où

prenait naissance l’escalier. A l’unique étage, un corridor mal éclairé

desservait les chambres.

Celle où Lola fut introduite était assez grande et occupait un angle de

la bastide. Elle communiquait avec la pièce attribuée à Claude, changé

d’appartement le matin même pour être désormais sous sa surveillance

immédiate.

--Ici, Mademoiselle, vous êtes chez vous! Si la moindre des choses vous

fait défaut, n’hésitez surtout pas à me le faire dire.

La jeune fille remercia, chercha ses clés et se mit aussitôt à sa

toilette.

Quand elle redescendit, au bout d’un quart d’heure, Claude était près de

sa mère sous le marronnier. Il avait fallu le relancer au fond du jardin

et le ramener presque de force. Les yeux maussades sous la broussaille

des cheveux défaits, il regarda venir l’étrangère.

--Bonjour, petit ami, lui dit Lola.

Il répondit: «Bonjour», et tendit son front.

--C’est un affreux sauvage! gronda Denise. Mademoiselle, ne faites pas

attention à lui: vous le verrez bientôt s’apprivoiser.

Le dîner fut servi sur la terrasse. Elpémor ne parut qu’après le potage.

Il jugeait inutile, n’en prenant jamais, de s’attabler devant une

assiette vide. A son arrivée, Denise interrompit la conversation pour

lui poser avec tendresse une question banale qu’il fit d’ailleurs

semblant de ne pas entendre.

Elle en rougit et la jeune fille se sentit gênée. Leur entretien reprit

sans gaîté, ni suite. Georges, de temps en temps, plaçait un mot, le

plus souvent désagréable et toujours jeté d’un ton sec. Son visage

exprimait la mauvaise humeur. Il mangeait peu, sans appétit, avec

correction, et parut sur le point de s’impatienter parce que l’entremets

se faisait attendre.

Le dîner s’acheva à la lumière. Des papillons venaient rôder autour de

la lampe, tombaient sur la nappe, les ailes brûlées, et remuaient leurs

petites pattes dans une convulsion jusqu’à ce que, d’une chiquenaude, on

les eût chassés. Claude essayait de les atteindre avec son couteau et se

reculait sur sa chaise en poussant un cri toutes les fois que quelque

vol lourd l’effleurait.

--Dodo, Bouzou! lui dit sa mère lorsqu’il fut neuf heures.

L’institutrice se leva avec l’enfant.

--Oh! non, Mademoiselle, je vous en prie! Vous devez avoir besoin de

vous reposer. Laissez-moi le mettre au lit pour le dernier soir!

Elpémor eut un geste impatienté et ne put réprimer un léger sourire en

s’apercevant qu’il avait été surpris par Lola.

Le menton entre les doigts, les paupières baissées, il entreprit de

rassembler en tas symétriques les cendres écrasées du cigare en train.

La femme de chambre, en desservant, ôta son assiette. Il dut alors

chercher une autre attitude, se renversa sur sa chaise, fuma plus vite

et feignit d’observer avec attention les capricieuses volutes que

soufflaient ses lèvres.

Mais sa mauvaise humeur n’était plus sincère. Il arrivait à ce point de

ses sourdes crises où ses nerfs, à l’excès tendus, s’apaisaient et où il

ne prolongeait plus que par artifice un état qui pour lui n’était pas

sans charme.

Profitant d’une absence de la servante:

--Mademoiselle, murmura-t-il, il faut m’excuser! Je suis insupportable

et m’en rends compte. Mon caractère, hélas! est ainsi fait que je n’ai

jamais pu dissimuler mes contrariétés.

Une boutade qu’il ajouta et dont elle put rire épargna à la jeune fille

l’ennui d’une réponse. Il en lança coup sur coup deux ou trois autres et

paraissait en voie de se dérider tout à fait lorsque Denise redescendit

avec un ouvrage. Alors, nonchalamment, il quitta la table et alla

s’installer un peu plus loin sur le siège canné d’une chaise longue.

--Le Bouzou m’a chargé, Mademoiselle, de vous dire bonsoir. Il a ajouté,

en se couchant, que vous lui étiez déjà «sympathique»: mais vous l’avez

beaucoup intimidé!

La lèvre supérieure de la jeune fille se releva sur ses dents, qu’elle

avait fort belles, et l’expression que prit alors son sérieux visage

aurait glacé Denise si elle l’avait vue. Mais déjà, les yeux baissés,

surveillant ses points, pour tenir une promesse qu’elle s’était faite,

elle avait entrepris de définir Claude, de suggérer à son égard une

ligne de conduite. Il avait assurément de légers défauts. Il était même

sujet à des caprices. Le mieux était pourtant de ne pas l’aigrir. Chez

lui, le cœur, parfait, conduisait la tête, l’empêchait de dépasser, dans

l’espièglerie, une limite en somme tolérable. C’était surtout à sa

tendresse qu’il fallait parler: on était alors surpris de ses prompts

retours, de la sincérité de ses confusions, de l’ingéniosité, de la

gentillesse qu’il mettait à réparer et à se faire pardonner ses fautes.

Lola, bien que donnant par politesse des signes d’attention, écoutait

distraitement ce panégyrique. Dans son esprit se dessinait une image

morale qui n’était pas du tout celle de Claude. Elle faisait son affaire

de celui-ci. L’intransigeant, le fantasque Elpémor l’intéressait seul,

maintenant tout à fait énigmatique, étendu dans l’ombre, et dont la

proche présence ne se révélait que par le feu mobile de sa cigarette.

Nul doute qu’il n’entendît et ne l’observât. Elle devinait son regard

sombre attaché sur elle, sa finesse appliquée à lire sur ses traits

l’ennui que lui causait la conversation. Aussi, se gardait-elle d’en

marquer aucun: toute flatterie à son égard l’aurait humiliée comme une

reconnaissance de sa condition dépendante.

Un peu après dix heures, elle se leva. Denise aimablement lui tendit la

main, puis posa son ouvrage, et elles firent quelques pas sur la

terrasse. Elpémor cependant n’avait pas bougé.

--Bonsoir, Monsieur! jeta-t-elle en passant.

Il répondit de sa voix sèche:

--Bonsoir, Mademoiselle!

Mais elle ne le vit pas sortir de l’ombre et elle n’aurait pu affirmer

qu’il avait pris la peine d’incliner la tête.

L'impudente · 第 3 / 14 题