«--Fasse le ciel, reprit le vieillard en soupirant, que mes craintes

soient vaines! je vais chez le comte lui demander un éclaircissement

là-dessus; les yeux d'un père sont pénétrants: je verrai jusqu'au

fond de son âme; si je le trouve dans la disposition que je

souhaite, je vous pardonnerai le passé; mais, ajouta-t-il d'un ton

plus ferme, si dans ses discours je démêle un coeur perfide, vous

irez toutes deux dans une retraite pleurer votre imprudence le reste

de vos jours.» A ces mots, il ramassa son épée, et, les laissant se

remettre de la frayeur qu'il leur avait causée, il remonta dans son

appartement pour s'habiller.»

Asmodée, en cet endroit de son récit, fut interrompu par l'écolier,

qui lui dit: «Quelque intéressante que soit l'histoire que vous me

racontez, une chose que j'aperçois m'empêche de vous écouter aussi

attentivement que je le voudrais. Je découvre dans une maison une

femme qui me paraît gentille, entre un jeune homme et un vieillard.

Ils boivent tous trois apparemment des liqueurs exquises; et tandis

que le cavalier suranné embrasse la dame, la friponne par derrière

donne une de ses mains à baiser au jeune homme, qui sans doute est

son galant.--Tout au contraire, répondit le boiteux, c'est son mari,

et l'autre son amant. Ce vieillard est un homme de conséquence; un

commandeur de l'ordre militaire de Calatrava. Il se ruine pour cette

femme, dont l'époux a une petite charge à la cour: elle fait des

caresses par intérêt à son vieux soupirant, et des infidélités en

faveur de son mari, par inclination.

--Ce tableau est joli, répliqua Zambullo. L'époux ne serait-il pas

Français?--Non, répartit le diable, il est espagnol. Oh! la bonne

ville de Madrid ne laisse pas d'avoir aussi dans ses murs des maris

débonnaires; mais ils n'y fourmillent pas comme dans celle de Paris,

qui, sans contredit, est la cité du monde la plus fertile en pareils

habitants.--Pardon, seigneur Asmodée, dit don Cléofas, si j'ai coupé

le fil de l'histoire de Léonor: continuez-la, je vous prie; elle

m'attache infiniment; j'y trouve des nuances de séduction qui

m'enlèvent.» Le démon la reprit ainsi.

CHAPITRE V

_Suite et conclusion des amours du comte de Belflor._

Don Luis sortit de bon matin, et se rendit chez le comte, qui, ne

croyant pas avoir été découvert, fut surpris de cette visite. Il

alla au-devant du vieillard, et après l'avoir accablé d'embrassades:

«Que j'ai de joie, dit-il, de voir ici le seigneur don Luis!

viendrait-il m'offrir l'occasion de le servir?--Seigneur, lui

répondit don Luis, ordonnez, s'il vous plaît, que nous soyons

seuls.»

«Belflor fit ce qu'il souhaitait. Ils s'assirent tous deux; et le

vieillard prenant la parole: «Seigneur, dit-il, mon bonheur et mon

repos ont besoin d'un éclaircissement que je viens vous demander. Je

vous ai vu ce matin sortir de l'appartement de Léonor. Elle m'a tout

avoué: elle m'a dit....--Elle vous a dit que je l'aime, interrompit

le comte, pour éluder un discours qu'il ne voulait pas entendre;

mais elle ne vous a que faiblement exprimé tout ce que je sens pour

elle; j'en suis enchanté; c'est une fille tout adorable; esprit,

beauté, vertu, rien ne lui manque. On m'a dit que vous avez aussi un

fils qui achève ses études à Alcala: ressemble-t-il à sa soeur? S'il

en a la beauté, et pour peu qu'il tienne de vous d'ailleurs, ce doit

être un cavalier parfait; je meurs d'envie de le voir, et je vous

offre tout mon crédit pour lui.

«--Je vous suis redevable de cette offre, dit gravement don Luis;

mais venons à ce que....--Il faut le mettre incessamment dans le

service, interrompit encore le comte; je me charge de sa fortune: il

ne vieillira point dans la classe des officiers subalternes; c'est

de quoi je puis vous assurer.--Répondez-moi, comte, reprit

brusquement le vieillard, et cessez de me couper la parole.

Avez-vous dessein ou non de tenir la promesse......?--Oui, sans

doute, interrompit Belflor pour la troisième fois, je tiendrai la

promesse que je vous fais d'appuyer votre fils de toute ma faveur:

comptez sur moi, je suis homme réel.--C'en est trop, comte, s'écria

Cespédes en se levant: après avoir séduit ma fille, vous osez encore

m'insulter! mais je suis noble, et l'offense que vous me faites ne

demeurera pas impunie.» En achevant ces mots, il se retira chez lui,

le coeur plein de ressentiment, et roulant dans son esprit mille

projets de vengeance.

«Dès qu'il y fut arrivé, il dit avec beaucoup d'agitation à Léonor

et à la dame Marcelle: «Ce n'était pas sans raison que le comte

m'était suspect; c'est un traître dont je veux me venger. Pour vous,

dès demain vous entrerez toutes deux dans un couvent; vous n'avez

qu'à vous y préparer; et rendez grâce au ciel que ma colère se borne

à ce châtiment.» En disant cela, il alla s'enfermer dans son

cabinet, pour penser mûrement au parti qu'il avait à prendre dans

une conjoncture aussi délicate.

«Quelle fut la douleur de Léonor, quand elle eut entendu dire que

Belflor était perfide! Elle demeura quelque temps immobile; une

pâleur mortelle se répandit sur son visage; ses esprits

l'abandonnèrent, et elle tomba sans mouvement entre les bras de sa

gouvernante, qui crut qu'elle allait expirer. Cette duègne apporta

tous ses soins pour la faire revenir de son évanouissement. Elle y

réussit. Léonor reprit l'usage de ses sens, ouvrit les yeux, et

voyant sa gouvernante empressée à la secourir: «Que vous êtes

barbare! lui dit-elle en poussant un profond soupir; pourquoi

m'avez-vous tirée de l'heureux état où j'étais? je ne sentais pas

l'horreur de ma destinée. Que ne me laissiez-vous mourir! Vous qui

savez toutes les peines qui doivent troubler le repos de ma vie,

pourquoi me la voulez-vous conserver?»

«Marcelle essaya de la consoler, mais ne fit que l'aigrir davantage.

«Tous vos discours sont superflus, s'écria la fille de don Luis; je

ne veux rien écouter: ne perdez pas le temps à combattre mon

désespoir; vous devriez plutôt l'irriter, vous qui m'avez plongée

dans l'abîme affreux où je suis: c'est vous qui m'avez répondu de la

sincérité du comte; sans vous je ne me serais pas livrée à

l'inclination que j'avais pour lui; j'en aurais insensiblement

triomphé: il n'en aurait jamais du moins tiré le moindre avantage.

Mais je ne veux pas, poursuivit-elle, vous imputer mon malheur, et

je n'en accuse que moi: je ne devais pas suivre vos conseils, en

recevant la foi d'un homme sans la participation de mon père.

Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor,

il fallait le mépriser, plutôt que de le ménager aux dépens de mon

honneur; enfin, je devais me défier de lui, de vous et de moi. Après

avoir été assez faible pour me rendre à ses serments perfides, après

l'affliction que je cause au malheureux don Luis et le déshonneur

que je fais à ma famille, je me déteste moi-même, et, loin de

craindre la retraite dont on me menace, je voudrais aller cacher ma

honte dans le plus horrible séjour.»

«En parlant de cette sorte, elle ne se contentait pas de pleurer

abondamment: elle déchirait ses habits, et s'en prenait à ses beaux

cheveux de l'injustice de son amant. La duègne, pour se conformer à

la douleur de sa maîtresse, n'épargna pas les grimaces: elle laissa

couler quelques pleurs de commande, fit mille imprécations contre

les hommes en général, et en particulier contre Belflor. «Est-il

possible, s'écria-t-elle, que le comte, qui m'a paru plein de

droiture et de probité, soit assez scélérat pour nous avoir trompées

toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise, ou plutôt je ne puis

encore me persuader cela.

«--En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux,

quelle fille ne se serait pas fiée à son air tendre, à ses serments

dont il prenait si hardiment le ciel à témoin, à ses transports qui

se renouvelaient sans cesse? Ses yeux me montraient encore plus

d'amour que sa bouche ne m'en exprimait; en un mot, il paraissait

charmé de ma vue. Non, il ne me trompait point; je ne puis le

penser. Mon père ne lui aura pas parlé peut-être avec assez de

ménagement; ils se seront piqués tous deux, et le comte lui aura

moins répondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi

peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude: je vais écrire

à Belflor, et lui mander que je l'attends ici cette nuit; je veux

qu'il vienne rassurer mon coeur alarmé, ou me confirmer lui-même sa

trahison.»

«La dame Marcelle applaudit à ce dessein: elle conçut même quelque

espérance que le comte, tout ambitieux qu'il était, pourrait bien

être touché des larmes que Léonor répandrait dans cette entrevue, et

se déterminer à l'épouser.

«Pendant ce temps-là, Belflor, débarrassé du bon homme don Luis,

rêvait dans son appartement aux suites que pourrait avoir la

réception qu'il venait de lui faire. Il jugea bien que tous les

Cespédes, irrités de l'injure, songeraient à la venger; mais cela ne

l'inquiétait que faiblement. L'intérêt de son amour l'occupait bien

davantage. Il pensait que Léonor serait mise dans un couvent, ou du

moins qu'elle serait désormais gardée à vue; que selon toutes les

apparences il ne la reverrait plus. Cette pensée l'affligeait, et il

cherchait dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur,

lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame

Marcelle venait de lui mettre entre les mains; c'était un billet de

Léonor, conçu en ces termes:

_Je dois demain quitter le monde, pour aller m'ensevelir dans une

retraite. Me voir déshonorée, odieuse à ma famille et à moi-même,

c'est l'état déplorable où je suis réduite pour vous avoir écouté.

Je vous attends encore cette nuit. Dans mon désespoir, je cherche de

nouveaux tourments: venez m'avouer que votre coeur n'a point eu de

part aux serments que votre bouche m'a faits, ou venez les justifier

par une conduite qui peut seule adoucir la rigueur de mon destin.

Comme il pourrait y avoir quelque péril dans ce rendez-vous, après

ce qui s'est passé entre vous et mon père, faites-vous accompagner

par un ami. Quoique vous fassiez tout le malheur de ma vie, je sens

que je m'intéresse encore à la vôtre._

Léonor.

«Le comte lut deux ou trois fois cette lettre, et se représentant la

fille de don Luis dans la situation où elle se dépeignait, il en fut

ému. Il rentra en lui-même: la raison, la probité, l'honneur, dont

sa passion lui avait fait violer toutes les lois, commencèrent à

reprendre sur lui leur empire. Il sentit tout d'un coup dissiper son

aveuglement; et comme un homme sorti d'un violent accès de fièvre

rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont

échappées, il eut honte de tous les lâches artifices dont il s'était

servi pour contenter ses désirs.

«Qu'ai-je fait, dit-il, malheureux! Quel démon m'a possédé? J'ai

promis d'épouser Léonor: j'en ai pris le ciel à témoin: j'ai feint

que le roi m'avait proposé un parti: mensonge, perfidie, sacrilége,

j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur! ne

valait-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour, qu'à

le satisfaire par des voies si criminelles? Cependant voilà une

fille de condition séduite; je l'abandonne à la colère de ses

parents que je déshonore avec elle, et je la rends misérable pour

prix de m'avoir rendu heureux: quelle ingratitude! Ne dois-je pas

plutôt réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je

veux, en l'épousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui

pourrait s'opposer à un dessein si juste? ses bontés doivent-elles

me prévenir contre sa vertu? non, je sais combien sa résistance m'a

coûté à vaincre. Elle s'est moins rendue à mes transports qu'à la

foi jurée... Mais d'un autre côté, si je me borne à ce choix, je me

fais un tort considérable. Moi qui puis aspirer aux plus nobles et

aux plus riches héritières de l'État, je me contenterai de la fille

d'un simple gentilhomme, qui n'a qu'un bien médiocre! Que

pensera-t-on de moi à la cour? On dira que j'ai fait un mariage

ridicule.»

«Belflor, ainsi partagé entre l'amour et l'ambition, ne savait à

quoi se résoudre; mais quoiqu'il fût encore incertain s'il

épouserait Léonor ou s'il ne l'épouserait point, il ne laissa pas de

se déterminer à l'aller trouver la nuit prochaine, et il chargea son

valet de chambre d'en avertir la dame Marcelle.

«Don Luis, de son côté, passa la journée à songer au rétablissement

de son honneur. La conjoncture lui paraissait fort embarrassante.

Recourir aux lois civiles, c'était rendre son déshonneur public,

outre qu'il craignait, avec grande raison, que la justice ne fût

d'une part et les juges de l'autre: il n'osait pas non plus s'aller

jeter aux pieds du roi. Comme il croyait que ce prince avait dessein

de marier Belflor, il avait peur de faire une démarche inutile; il

ne lui restait donc que la voie des armes, et ce fut à ce parti

qu'il s'arrêta.

«Dans la chaleur de son ressentiment, il fut tenté de faire un appel

au comte; mais, venant à considérer qu'il était trop vieux et trop

faible pour oser se fier à son bras, il aima mieux s'en remettre à

son fils, dont il jugea les coups plus sûrs que les siens. Il envoya

donc un de ses domestiques à Alcala avec une lettre, par laquelle il

mandait à son fils de venir incessamment à Madrid, venger une

offense faite à la famille des Cespédes.

«Ce fils, nommé don Pèdre, est un cavalier de dix-huit ans,

parfaitement bien fait, et si brave, qu'il passe, dans la ville

d'Alcala, pour le plus redoutable écolier de l'université; mais vous

le connaissez, ajouta le diable, et il n'est pas besoin que je

m'étende sur cela.--Il est vrai, dit don Cléofas, qu'il a toute la

valeur et tout le mérite que l'on puisse avoir.

--Ce jeune homme, reprit Asmodée, n'était point alors à Alcala,

comme son père se l'imaginait. Le désir de revoir une dame qu'il

aimait l'avait amené à Madrid. La dernière fois qu'il y était venu

voir sa famille, il avait fait cette conquête au Prado. Il n'en

savait point encore le nom; on avait exigé de lui qu'il ne ferait

aucune démarche pour s'en informer, et il s'était soumis, quoique

avec beaucoup de peine, à cette cruelle nécessité. C'était une fille

de condition qui avait pris de l'amitié pour lui, et qui, croyant

devoir se défier de la discrétion et de la constance d'un écolier,

jugeait à propos de le bien éprouver avant de se faire connaître.

«Il était plus occupé de son inconnue que de la philosophie

d'Aristote, et le peu de chemin qu'il y a d'ici à Alcala était cause

qu'il faisait souvent, comme vous, l'école buissonnière, avec cette

différence, que c'était pour un objet qui le méritait mieux que

votre dona Thomasa. Pour dérober la connaissance de ses amoureux

voyages à don Luis son père, il avait coutume de loger dans une

auberge à l'extrémité de la ville, où il avait soin de se tenir

caché sous un nom emprunté. Il n'en sortait que le matin à certaine

heure, qu'il lui fallait aller à une maison où la dame qui lui

faisait si mal faire ses études avait la bonté de se rendre,

accompagnée d'une femme de chambre. Il demeurait donc enfermé dans

son auberge pendant le reste du jour; mais, en récompense, dès que

la nuit était venue, il se promenait partout dans la ville.

«Il arriva qu'une nuit, comme il traversait une rue détournée, il

entendit des voix et des instruments qui lui parurent dignes de son

attention. Il s'arrêta pour les écouter: c'était une sérénade; le

cavalier qui la donnait était ivre et naturellement brutal. Il n'eut

pas si tôt aperçu notre écolier, qu'il vint à lui avec

précipitation, et sans autre compliment: «Ami, lui dit-il d'un ton

brusque, passez votre chemin: les gens curieux sont ici fort mal

reçus.--«Je pourrais me retirer, répondit don Pèdre choqué de ces

paroles, si vous m'en aviez prié de meilleure grâce; mais je veux

demeurer pour vous apprendre à parler.--Voyons donc, reprit le

maître du concert, en tirant son épée, qui de nous deux cédera la

place à l'autre.»

«Don Pèdre mit aussi l'épée à la main, et ils commencèrent à se

battre. Quoique le maître de la sérénade s'en acquittât avec assez

d'adresse, il ne put parer un coup mortel qui lui fut porté, et il

tomba sur le carreau. Tous les acteurs du concert, qui avaient déjà

quitté leurs instruments et tiré leurs épées pour accourir à son

secours, s'avancèrent pour le venger. Ils attaquèrent tous ensemble

don Pèdre, qui, dans cette occasion, montra ce qu'il savait faire.

Outre qu'il parait avec une agilité surprenante toutes les bottes

qu'on lui portait, il en poussait de furieuses, et occupait à la

fois tous ses ennemis.

«Cependant ils étaient si opiniâtres et en si grand nombre, que,

tout habile escrimeur qu'il était, il n'aurait pu éviter sa perte,

si le comte de Belflor, qui passait alors par cette rue, n'eût pris

sa défense. Le comte avait du coeur et beaucoup de générosité: il ne

put voir tant de gens armés contre un seul homme sans s'intéresser

pour lui. Il tira son épée, et, courant se ranger auprès de don

Pèdre, il poussa si vivement avec lui les acteurs de la sérénade,

qu'ils s'enfuirent tous, les uns blessés, et les autres de peur de

l'être.

«Après leur retraite, l'écolier voulut remercier le comte du secours

qu'il en avait reçu; mais Belflor l'interrompit: «Laissons là ces

discours, lui dit-il; n'êtes-vous point blessé?--Non, répondit don

Pèdre.--Eloignons-nous d'ici, reprit le comte: je vois que vous avez

tué un homme; il est dangereux de vous arrêter plus longtemps dans

cette rue: la justice vous y pourrait surprendre.» Ils marchèrent

aussitôt à grands pas, gagnèrent une autre rue, et quand ils furent

loin de celle où s'était donné le combat, ils s'arrêtèrent.

«Don Pèdre, poussé par les mouvements d'une juste reconnaissance,

pria le comte de ne lui pas cacher le nom du cavalier à qui il avait

tant d'obligation. Belflor ne lui fit aucune difficulté de le lui

apprendre, et il lui demanda aussi le sien; mais l'écolier, ne

voulant pas se faire connaître, répondit qu'il s'appelait don Juan

de Matos, et l'assura qu'il se souviendrait éternellement de ce

qu'il avait fait pour lui.

«Je veux, lui dit le comte, vous offrir dès cette nuit une occasion

de vous acquitter envers moi. J'ai un rendez-vous qui n'est pas sans

péril; j'allais chercher un ami pour m'y accompagner: je connais

votre valeur; puis-je vous proposer, don Juan, de venir avec

moi?--Ce doute m'outrage, répartit l'écolier; je ne saurais faire un

meilleur usage de la vie que vous m'avez conservée, que de l'exposer

pour vous. Partons, je suis prêt à vous suivre.» Ainsi Belflor

conduisit lui-même don Pèdre à la maison de don Luis, et ils

entrèrent tous deux par le balcon dans l'appartement de Léonor.»

«Don Cléofas, en cet endroit, interrompit le diable: «Seigneur

Asmodée, lui dit-il, comment est-il possible que don Pèdre ne

reconnût point la maison de son père?--Il n'avait garde de la

reconnaître, répondit le démon; c'était une nouvelle demeure: don

Luis avait changé de quartier, et logeait dans cette maison depuis

huit jours, ce que don Pèdre ne savait pas: c'est ce que j'allais

vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Vous êtes trop vif: vous

avez la mauvaise habitude de couper la parole aux gens:

corrigez-vous de ce défaut-là.

«Don Pèdre, continua le boiteux, ne croyait donc pas être chez son

père: il ne s'aperçut pas non plus que la personne qui les

introduisait était la dame Marcelle, puisqu'elle les reçut sans

lumière dans une antichambre, où Belflor pria son compagnon de

rester, pendant qu'il serait dans la chambre de sa dame. L'écolier y

consentit, et s'assit sur une chaise, l'épée nue à la main, de peur

de surprise. Il se mit à rêver aux faveurs dont il jugea que l'amour

allait combler Belflor, et il souhaitait d'être aussi heureux que

lui: quoiqu'il ne fût pas maltraité de sa dame inconnue, elle

n'avait pas encore pour lui toutes les bontés que Léonor avait pour

le comte.

«Pendant qu'il faisait là-dessus toutes les réflexions que peut

faire un amant passionné, il entendit qu'on essayait doucement

d'ouvrir une porte qui n'était pas celle des amants, et il vit

paraître de la lumière par le trou de la serrure. Il se leva

brusquement, s'avança vers la porte qui s'ouvrit, et présenta la

pointe de son épée à son père: car c'était lui qui venait dans

l'appartement de Léonor pour voir si le comte n'y serait point. Le

bonhomme ne croyait pas, après ce qui s'était passé, que sa fille et

Marcelle eussent osé le recevoir encore; c'est ce qui l'avait

empêché de les faire coucher dans un autre appartement: il s'était

toutefois avisé de penser que, devant entrer le lendemain dans un

couvent, elles auraient peut-être voulu l'entretenir pour la

dernière fois.

«Qui que tu sois, lui dit l'écolier, n'entre point ici, ou bien il

t'en coûtera la vie.» A ces mots, don Luis envisage don Pèdre, qui

de son côté le regarde avec attention. Ils se reconnaissent. «Ah!

mon fils, s'écrie le vieillard, avec quelle impatience je vous

attendais! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait avertir de votre

arrivée? Craigniez-vous de troubler mon repos? Hélas! je n'en puis

prendre dans la cruelle situation où je me trouve!--O mon père! dit

don Pèdre tout éperdu, est-ce vous que je vois? mes yeux ne sont-ils

point déçus par une trompeuse ressemblance?--D'où vient cet

étonnement, reprit don Luis? N'êtes-vous pas chez votre père? ne

vous ai-je pas mandé que je demeure dans cette maison depuis huit

jours?--Juste ciel, répliqua l'écolier, qu'est-ce que j'entends? je

suis donc ici dans l'appartement de ma soeur?»

«Comme il achevait ces paroles, le comte, qui avait entendu du

bruit, et qui crut qu'on attaquait son escorte, sortit l'épée à la

main de la chambre de Léonor. Dès que le vieillard l'aperçut, il

devint furieux, et, le montrant à son fils: «Voilà, s'écria-t-il,

l'audacieux qui a ravi mon repos, et porté à notre honneur une

mortelle atteinte. Vengeons-nous. Hâtons-nous de punir ce traître.»

En disant cela, il tira son épée, qu'il avait sous sa robe de

chambre, et voulut attaquer Belflor; mais don Pèdre le retint.

«Arrêtez, mon père, lui dit-il; modérez, je vous prie, les

transports de votre colère...--Quel est votre dessein, mon fils?

répondit le vieillard; vous retenez mon bras! vous croyez sans doute

qu'il manque de force pour nous venger. Hé bien! tirez donc raison

vous-même de l'offense qu'on nous a faite; aussi bien est-ce pour

cela que je vous ai mandé de revenir à Madrid. Si vous périssez, je

prendrai votre place; il faut que le comte tombe sous nos coups, ou

qu'il nous ôte à tous deux la vie, après nous avoir ôté l'honneur.

«--Mon père, reprit don Pèdre, je ne puis accorder à votre

impatience ce qu'elle attend de moi. Bien loin d'attenter à la vie

du comte, je ne suis venu ici que pour la défendre. Ma parole y est

engagée; mon honneur le demande. Sortons, comte, poursuivit-il en

s'adressant à Belflor.--Ah! lâche, interrompit don Luis, en

regardant don Pèdre d'un oeil irrité, tu t'opposes toi-même à une

vengeance qui devrait t'occuper tout entier! Mon fils, mon propre

fils est d'intelligence avec le perfide qui a suborné ma fille! mais

n'espère pas tromper mon ressentiment; je vais appeler tous mes

domestiques; je veux qu'ils me vengent de sa trahison et de ta

lâcheté.

«--Seigneur, répliqua don Pèdre, rendez plus de justice à votre

fils; cessez de le traiter de lâche; il ne mérite point ce nom

odieux. Le comte m'a sauvé la vie cette nuit. Il m'a proposé, sans

me connaître, de l'accompagner à son rendez-vous. Je me suis offert

à partager les périls qu'il y pouvait courir, sans savoir que ma

reconnaissance engageait imprudemment mon bras contre l'honneur de

ma famille. Ma parole m'oblige donc à défendre ici ses jours: par-là

je m'acquitte envers lui; mais je ne ressens pas moins vivement que

vous l'injure qu'il nous a faite, et dès demain vous me verrez

chercher à répandre son sang avec autant d'ardeur que vous m'en

voyez aujourd'hui à le conserver.»

«Le comte, qui n'avait point parlé jusque-là tant il avait été

frappé du merveilleux de cette aventure, prit alors la parole: «Vous

pourriez, dit-il à l'écolier, assez mal venger cette injure par la

voie des armes: je veux vous offrir un moyen plus sûr de rétablir

votre honneur. Je vous avouerai que jusqu'à ce jour je n'ai pas eu

dessein d'épouser Léonor; mais ce matin j'ai reçu de sa part une

lettre qui m'a touché, et ses pleurs viennent d'achever l'ouvrage;

le bonheur d'être son époux fait à présent ma plus chère envie.--Si

le roi vous destine une autre femme, dit don Luis, comment vous

dispenserez-vous...?--Le roi ne m'a proposé aucun parti, interrompit

Belflor en rougissant. Pardonnez, de grâce, cette fable à un homme

dont la raison était troublée par l'amour. C'est un crime que la

violence de ma passion m'a fait commettre, et que j'expie en vous

l'avouant.

Le diable boiteux, tome I · 第 4 / 12 段