Quand il est question de Nelson amoureux, on songe tout de suite un peu
à la mignonne veuve de dix-sept ans qui devint mistress Nelson, et
beaucoup à la hautaine et brouillonne lady Hamilton, dont l'influence se
manifesta si regrettablement dans l'histoire du célèbre amiral. On
ignore généralement une idylle plus modeste, dont le grand marin
britannique fut le héros et qui eut pour cadre un coin de terre
française, la petite ville de Saint-Omer.
Après la paix de Versailles en 1783, Nelson, alors simple capitaine de
marine en demi-solde, était venu passer quelques mois en France avec le
capitaine Mac Namara, son ami. Les deux jeunes gens avaient donné comme
prétexte à ce voyage le désir de connaître la langue et la société
françaises. Pour ses débuts dans la société de notre pays, Nelson tomba
amoureux, avec toute l'ardeur de ses vingt-cinq ans, d'une jeune
femme... anglaise, la fille d'un pasteur qu'il avait rencontré à
Saint-Omer. Au début de l'idylle, Nelson écrivait à sa famille ces
lignes enthousiastes: «Saint-Omer me plaît tous les jours davantage et
j'y suis aussi heureux qu'on peut l'être éloigné du pays natal. Mon
coeur est tout à fait à l'épreuve de la beauté française; je voudrais
être aussi peu sensible aux charmes d'une jeune dame anglaise, fille
d'un ecclésiastique, avec laquelle je dois dîner aujourd'hui. Elle a
tant de perfections que si j'avais un million de fortune je n'hésiterais
pas à lui proposer de le partager avec moi. Par malheur, mes revenus
actuels sont trop restreints pour me permettre de songer au mariage et
cette belle personne n'a rien à elle...»
Il est à croire que cet attachement abrégea le séjour de Nelson à
Saint-Omer et que le jeune officier, peu renté, fort ambitieux déjà et
conscient de ses destinées, s'éloigna hâtivement de cette ville pour
fuir en même temps la tentation d'un mariage d'amour.