JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Huit heures du soir. Boulevard de Strasbourg; à droite, à gauche, des

façades illuminées; tout autour, un grouillement de vie joyeuse:

embarras de voitures, cohue de piétons, trompes mugissantes de tramways

dont on obstrue le chemin; et, parmi ce tumulte, en ce fouillis de

choses et de gens, deux ou trois _notes_ amusantes qui ont, au lendemain

de la «rentrée», une valeur de symbole: à côté des bourriches amoncelées

d'une marchande d'huîtres, le petit fourneau noir de l'Auvergnat, tout

noir aussi, qui dispose en rond sur le feu, à la clarté d'un bec de gaz,

les premiers marrons de l'année. Plus loin, sur la chaussée, la voiture

à bras, pleine d'oranges, où deux lanternes vénitiennes répandent leur

lumière de fête; et, devant le théâtre Antoine--où les affiches ont

l'air de crier aux passants, joyeusement, la dernière victoire de

Gandillot--une file de voitures, d'automobiles aux portières desquelles

on voit se ruer, casquettes à la main, l'ordinaire troupe des pauvres

diables, des chasseurs de pièces de deux sous. Marchand de marrons,

marchande d'huîtres, marchande d'oranges, ouvreur de portières: et voilà

le décor de l'hiver parisien reconstitué pour neuf mois. D'où viennent

ces gens? Que faisaient-ils aux temps chauds? comme dit le fabuliste. On

ne sait pas. Ils exerçaient, en attendant l'hiver, de petits métiers

vagues; ils guettaient l'heure où Paris, réveillé d'une léthargie de dix

semaines, allait recommencer à vivre, à vouloir pleurer et rire sous des

lustres électriques, devant des paysages de carton; et les revoici tous,

immuablement fidèles au rendez-vous d'octobre, installés, comme de bons

soldats, aux postes de l'année dernière, où nous les retrouverons l'an

prochain. J'admire cette solidarité mystérieuse qui unit, comme à leur

insu, les pauvres hommes, et grâce à quoi--l'automne à peine revenu--je

me sens assurée d'y revivre à ma guise toutes les petites joies des

automnes passés...

Le théâtre surtout nous les prodigue, ces joies-là. Où aller? La grande

écluse s'est ouverte et voilà le torrent lâché: au théâtre

Sarah-Bernhardt, à l'Oeuvre, à l'Odéon, à la Comédie-Française, au

Palais-Royal, aux Variétés, les titres de six pièces nouvelles me

sollicitent en même temps; c'était hier le tour des Nouveautés; ce sera

tout à l'heure celui du Gymnase; d'autres leur succéderont et deux ou

trois fois par semaine (ou davantage), pendant la saison qui va venir,

mon journal me servira tout chaud le récit de ces aventures diverses; en

une ou plusieurs colonnes, il me racontera la pièce d'hier, la

commentera, n'omettra aucun nom de la liste de ceux qui l'interprètent,

ne voudra pas me faire grâce d'un détail de mise en scène ou de costume.

Si l'auteur est un favori du public, ou si quelque prestige s'attache à

sa signature, l'article où sa pièce doit m'être copieusement contée sera

précédé d'un autre long article, d'une «avant-première» où sera célébré

par provision le mérite de l'ouvrage qu'on ne connaît pas encore, et

glorifié le génie du jeune ou vieux maître qui l'a écrit; et ce compte

rendu sera suivi d'un troisième article où l'auteur, discrètement

interviewé au lendemain de la victoire remportée ou de l'échec subi,

sera prié de juger ses juges, de nous faire connaître ce qu'il pense de

ce qu'on vient de penser de lui. Entre temps, d'habiles «échos de

théâtres» entretiendront autour de l'ouvrage nouveau la curiosité des

passants. Ce n'est pas des pièces heureuses qu'on pourrait dire qu'elles

n'ont pas d'histoire. Heureuses ou malheureuses, toutes les pièces en

ont une, et dont le détail peut fournir, jour à jour, la matière d'aussi

longs développements qu'on voudra. Car, après que l'oeuvre nouvelle m'a

été annoncée, puis racontée et critiquée, cent petites nouvelles restent

encore à propager à son sujet: on m'apprend que les rôles viennent d'en

être distribués en double; que les recettes des dix premières

représentations ont atteint le chiffre le plus haut qu'aucune pièce ait

réalisé, dans le même temps, depuis la réouverture des théâtres; qu'on y

a, tel soir, aperçu le roi des Belges et, dimanche, en matinée, la reine

Ranavalo... Six semaines se passent; l'oeuvre va doubler le «cap de la

cinquantième», et mon journal m'en fait part; atteint-elle la centième

représentation? C'est du délire. Fête au foyer; souper par petites

tables; comptes rendus où ne sont oubliés ni le menu du festin, ni le

nom des convives de marque. On n'a pas omis non plus, le jour où fut

lancée la pièce en librairie, de nous communiquer le texte des dédicaces

émues rédigées par l'auteur à l'adresse de ses interprètes, et l'on ne

négligera pas davantage, dans quelques semaines, de nous parler de la

grande «tournée» que prépare l'imprésario Z..., grâce à quoi sera

promenée triomphalement, en province et à l'étranger, l'oeuvre dont il

était trop injuste, vraiment, que les Parisiens fussent seuls à savourer

les délices.

Et M. le directeur Antoine se plaint! Tant de facile gloire ne suffit

pas à le satisfaire. Ce directeur ne revendique pas seulement le droit

(incontestable) de ne point inviter à sa table tel convive hostile qu'il

sait ou croit résolu, quoi qu'il arrive, à trouver chez lui le potage

trop salé, l'entremets fade, ou le rôti mal cuit; M. Antoine dit: «Je

prétends interdire, s'il me plaît, qu'on parle de ma cuisine, même pour

dire qu'on la trouve bonne!» M. Antoine souhaiterait apparemment que les

journaux s'occupassent moins des choses de théâtre... «En ce cas, me

disait hier mon libraire, que n'édite-t-il des livres, au lieu de monter

des pièces? On le laisserait bien tranquille.»

Mon libraire exprimait là, mélancoliquement, une pensée juste.

Infortunés auteurs de livres! Ils peinent dans l'ombre, eux; la foule

les ignore, ou ne jette, en passant, à leurs couvertures neuves, qu'un

regard distrait, presque dédaigneux. Je ne comprends pas bien cette

inégalité de traitement et j'aimerais qu'on m'en fît connaître les

causes. J'aimerais qu'on m'expliquât pourquoi la plus mince des

opérettes, signée du nom le plus obscur, est à Paris une sorte

d'événement que tout le monde guette et vers le dénouement duquel il

semble que, pendant une soirée au moins, tous les esprits soient tendus

anxieusement; et pourquoi l'apparition en librairie de telle oeuvre où

l'homme du talent le plus noble et du plus haut savoir versa lentement,

après des mois de méditation, d'application, d'efforts, le meilleur de

sa pensée, semble à tout le monde un incident si dénué d'importance? Je

suis sûre que S. A. R. le prince de Bulgarie n'ignorait rien, en

arrivant chez nous, lundi dernier, des nouvelles théâtrales de la

quinzaine; qu'il savait au juste quelles sont les pièces «qu'il faut

voir», à cette heure, à Paris! Je suis moins sûre qu'on ne l'eût pas

embarrassé un peu en lui demandant quels sont, parmi les derniers livres

parus, ceux «qu'il faut lire»... Ce n'est pas sa faute, s'il l'ignore.

Ce prince lit les journaux, comme nous, et ne sait de ce qui se passe en

littérature que ce qu'ils nous en disent. Or, ils ne nous en disent à

peu près rien... Tant d'autres sujets plus «amusants», en dehors du

théâtre même, requièrent l'attention de nos nouvellistes!

Les peintres, par exemple, seraient désolés qu'on les négligeât au

profit de la littérature, et déjà--la saison à peine commencée--ils nous

appellent à eux. Ils ne nous lâcheront plus. Le Salon d'automne a

ouvert, cette semaine, au Petit Palais, le cortège annuel des

expositions d'art: en voilà pour dix mois;-dix mois pendant lesquels va

défiler sans répit, aux «cimaises» de la rue Laffitte, de la rue de

Sèze, du Cours-la-Reine ou des Champs-Elysées, la torrentielle

production des aquarellistes, aqua-fortistes, lithographes,

miniaturistes et pastellistes; des classiques et des «indépendants»; des

Sociétés d'art «nationales» ou «internationales»; des unions de femmes

artistes; des paysagistes, des portraitistes, des céramistes; de ceux

qui _font_ la fleur, la caricature ou la montagne; défilé sans fin, où

toutes les spécialités, toutes les compétences réclament leur place au

bon soleil de la réclame...

Et les musiciens, non plus, ne sauraient souffrir qu'on les oublie.

Colonne et Chevillard ont, depuis huit jours déjà, posé leurs affiches

et sonné le rassemblement; dix, vingt autres suivront: quintettes et

quatuors renommés; cantatrices, virtuoses fameux de chez nous et

d'ailleurs. Aux murs d'Erard et de Pleyel s'étalent les affiches

multicolores, annonciatrices des régals musicaux de l'hiver. Rude

concurrence à la littérature que tout cela!

La saison des concerts s'est même fort brillamment ouverte cette

semaine, et nous devons aux pauvres Calabrais l'un des plus prestigieux

programmes qui aient été depuis longtemps placardés dans Paris. Les

amateurs de bonne musique se sont donc rués au secours des Calabrais;

tant il est vrai que tout finit en France par des chansons, même les

tremblements de terre.

C'est décidément une belle invention que celle des fêtes de charité et

celui qui en eut le premier l'idée fut un psychologue de génie. Il

comprit que les infortunes lointaines nous émeuvent difficilement, mais

qu'en échange d'un plaisir rare nous ne résistons guère à la joie de les

soulager. Entre l'aumône qui hésite et la misère qui supplie, il s'avisa

d'interposer une cantatrice et un monologuiste... Et l'aumône n'hésita

plus.

Moyen simple; mais il fallait le trouver.

L'Illustration, No. 3269, 21 Octobre 1905 · 第 4 / 41 题