La chaleur du récit semblait désormais emporter le conteur, et ce fut
sous l'empire d'une émotion croissante qu'il en reprit la suite. Édouard
lui-même devenait de plus en plus attentif, et l'intérêt qu'il prenait à
cette histoire n'était pas entièrement exempt de préoccupation.
«Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition.
A la vue de cet homme et des éclairs funèbres qui s'échappaient de ses
yeux, je compris que nous étions menacés d'une affreuse catastrophe. Un
instant il hésita, se tint comme en arrêt devant sa proie, en la
dévorant du regard; mais bientôt la colère prit le dessus, il se
précipita vers le lit où gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces
mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au
moment critique, je prévins ce furieux et fis à sa victime un rempart de
mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.
«--Arriére, pékin! s'écriait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expédier
d'abord la complice.
«--Non, dis-je avec énergie, vous n'approcherez pas de cette couche que
la douleur rend sacrée.
«--Infâme! continuait-il tout en cherchant à me repousser et en
brandissant le poing vers l'accouchée, voilà ou t'ont conduite tes
déportements! Tu as déshonoré mon nom; il n'y a que le sang qui puisse
laver cette injure. Et toi, misérable, ajoutait-il en me secouant de
toute sa force, tu paieras cher ta trahison.
«Aux cris de ce forcené, le docteur était accouru et s'interposa. Agathe
venait de tomber dans un évanouissement profond; il invoqua les égards
dus à tout malade, et les devoirs de son ministère. Poussepain ne
voulait entendre à rien: il avait soif de carnage; les remontrances de
l'ami qui l'accompagnait étaient elles-mêmes impuissantes.
«--Major, disait-il au médecin, ce n'est pas à vous que j'en veux, mais
il faut que je dépèce cet homme et cette femme. Ôtez-vous de là.
«Enfin, quelques villageois étant survenus, on put se rendre maître de
l'énergumène, et on l'entraîna de force dans une chaumière voisine, où
il fut gardé à vue jusqu'à ce que l'accès de colère fut passé. J'étais à
peine remis de cette émotion, qu'une nouvelle épreuve vint m'assaillir.
L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un
geste à la fois mystérieux et hautain auquel il était impossible de se
méprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.
«--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majesté, vous comprenez
que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des
cuirassiers ne se dérange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit
de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant à
l'épouse légitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment
viendrait où il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le coeur?
«Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au
pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais joué le rôle d'un
spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes
derniers retranchements, jamais je ne recule. C'était ici le cas; aussi
ma réponse ne se fit-elle pas attendre.
«--Je suis prêt, monsieur, dis-je à l'ex-major.
«--A la bonne heure, jeune homme, voilà qui est parler, répliqua-t-i! Et
avez-vous quelqu'un pour vous assister?
«--J'emmènerai le docteur, répondis-je; il peut nous être utile.
«--Très-bien, monsieur, poursuivit l'ancien cuirassier, que mon ton
ferme rendait plus poli; il ne reste plus qu'à régler le choix des
armes. Ces lattes sont-elles de votre goût?
«En même temps il déboutonnait sa redingote à brandebourgs, et me
montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n'avais aucune idée de la
manière dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais
préféré tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-major s'aperçut de
mon hésitation.
«--Qu'à cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes
poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux
petits brûlots qui feront tout aussi bien notre affaire.
«Ces petits brûlots consistaient en une paire de pistolets d'arçon du
plus fort calibre, et chargés jusqu'à la gueule.
«--Soit, dis-je, je préfère ceci.
«--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les
choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?
«Comme vous l'entendrez, major.
«--Bravo! alors ce sera quarante pas à marcher l'un sur l'autre. Quant à
l'heure, mettons demain matin à la pointe du jour. D'ici là, je
veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.
«Nous nous séparâmes sur ces mots, et je retournai près d'Agathe. La
syncope avait cessé; mais une fièvre violente venait de se déclarer, et
il s'y mêlait un tel délire, qu'il fallait surveiller les mouvements de
la malade. Deux fois elle s'était, précipitée hors de son lit en
poussant des cris d'effroi et de désespoir. Une vision fatale
l'obsédait; son oeil égaré se promenait dans tous les coins de la
chambre, comme s'il eût cherché un spectre. La nuit se passa ainsi, sans
autre relâche que de légers intervalles d'un assoupissement mêlé de
soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer à notre
rendez-vous. J'avais prévenu le docteur; il consentait à m'accompagner;
mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'était emparée de l'une de mes
mains, et ne semblait pas vouloir s'en désaisir. A mesure que je faisais
un effort pour la dégager, je sentais ses doigts exercer une pression
plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fiévreuse. Pour
m'arracher à cette étreinte, la violence fut presque nécessaire, et
quand elle sentit que je lui échappais, la pauvre femme exhala un soupir
si déchirant qu'on eût pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin
nous quittâmes le logis au moment où le jour commençait à se faire, et à
peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, enveloppés dans
leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers
une clairière qu'il était allé reconnaître dès la veille. Nous le
suivîmes en silence.
«Depuis quelques heures, j'avais profondément réfléchi à la lutte dans
laquelle j'étais engagé. Entre Poussepain et moi, la partie n'était pas
égale. Il y apportait une haine violente et légitime, un coeur aigri par
les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de
pareil de mon côté; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne
m'étaient pas personnels et ne me touchaient que d'une manière
indirecte. Sans doute un homme, totalement gelé en Russie, n'aurait pas
dû prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade;
mais il payait cher son erreur, et j'étais l'instrument de cette
expiation. C'était assez. J'allai donc à ce combat sans haine et sans
colère. Comme une victime et non autrement. Mon plan était fait; je
voulais risquer ma vie sans attenter à la sienne, essuyer son feu et
décharger mon arme à tout hasard. Avec un champion aussi exaspéré, cette
résolution était pleine de périls, car il s'agissait d'un duel à
outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi
pour me faire désirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun
sujet de ressentiment. Telles étaient mes dispositions quand nous
arrivâmes sur le terrain.
«Le lieu du combat avait été admirablement choisi; on voyait que
l'ex-major des cuirassiers était un connaisseur. Des rideaux de chênes
nains entouraient un vaste espace découvert, où le sol conservait un
niveau égal; le soleil, l'ombre, le vent avaient été calculés de manière
à ce que les avantages fussent balancés D'ailleurs tout devait être
réglé par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au
droit de tirer, il restait à la volonté des combattants, libres de se
devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vérifia les
charges, et, après les préliminaires d'usage, les témoins se retirèrent
à l'écart. Quoique je fusse à quelque distance de Poussepain,
l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y
était écrite d'une manière si visible que le désir de me défendre me
revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaissé, comme j'en avais fait le
projet, je le mis en ligne à la hauteur du sien, de manière à gêner son
point de mire et à lui créer une préoccupation qui nuisit à la justesse
de son tir. C'était tout le résultat que je me proposais d'atteindre.
Nous fîmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur
calculée, l'oeil fixé sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort
d'un instant à l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son
côté. il semblait décidé si ne tirer qu'à coup sûr. Enfin, quand il fut
arrivé à une très-petite portée, je le vis s'arrêter et froncer
horriblement le sourcil: une détonation se fit entendre, et je ressentis
une vive secousse dans l'épaule droite. Il faut que la contraction
occasionnée par la douleur ait déterminé chez moi, dans les phalanges de
la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immédiatement le
coup qui m'était destiné, et presque en même temps j'aperçus Poussepain
Tournoyant sur lui-même et tombant sur le gazon, tandis que je
m'affaissais de mon côté en proie à une forte hémorragie. Le médecin
accourut; j'avais une balle dans l'épaule; l'ex-dragon une balle dans
l'oeil. Les deux blessures étaient graves. Il nous donna les premiers
soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun détail de cette
scène ne m'échappait. Poussepain se roulait à dix pas de moi, le visage
ensanglanté, la bouche écumante; il se relevait sur ses poignets et
cherchait, en rampant sur le sol, à parvenir jusqu'à moi. Sa fureur,
loin de s'éteindre, semblait acquérir plus d'énergie.
«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!...
attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la
mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je
veux tout exterminer...
«A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba épuisé sur
le gazon. Je n'étaie guère mieux accommodé que lui, et bientôt les
objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus
à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je revins à moi, le lieu
de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la
même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre
maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait à
extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement
les yeux du côté de l'accouchée; elle semblait plus calme, mais l'ardeur
de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration,
courte et saccadée, parvenait jusqu'à moi et me serrait le coeur.
«--Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la
même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures
lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et
échangions de douloureux regards. On nous avait défendu de parler:
eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait
manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale,
qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne
la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle force, qu'on
entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était
envenimée et demandait des soins continuels; l'aspect en était du plus
mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois
de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un
dévouement à toute épreuve, il plaça près de nous à demeure un de ses
meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours.
Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer
les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la
maisonnette.
«Hélas! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude; elle y
succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu'à prolonger son
agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours
qu'elle passa dans ce momie, des scènes déchirantes se succéderont sous
mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée; la malade
avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle
fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une
voix douce comme celle des anges:
«--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je
me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle
soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur
vous; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout,
ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la à la vengeance de mon
mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.
«Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle
combla de caresses et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces
la trahiront. Deux heures après, c'en était fait de la pauvre femme;
elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.
«Jugez de ma douleur, Édouard: elle me jeta dans une nouvelle crise et
amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de
me sauver; ma plaie était horrible à voir, et des accidents nerveux
éloignaient l'emploi d'un traitement énergique. Pour que je sois sorti
vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la
vigueur du sang qui me sont échus en partage. Cent autres à ma place ne
se seraient pas relevés de ce lit de douleur. Enfin, les plus fâcheux
symptômes disparurent, la fièvre céda, j'entrai en convalescence. La
jeunesse fit le reste, et à part un sentiment de langueur qui persista
pendant quelques mois, il ne me resta bientôt plus aucune trace de cette
rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd
pas ce que l'on a aimé sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans
qu'on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur
disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à l'absence d'Agathe; il me
semblait qu'elle n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais
partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher
ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au
Val-Suzon, je m'obstinais à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir
reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être
aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef
de la maison Grabeausec n'était venu en personne pour vaincre ma
répugnances et m'emmener dans sa voilure.
«Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et précieux legs de la
mourante. L'enfant venait à souhait: sa nourrice, Marguerite, était une
villageoise qui avait passé la jeunesse, et dont l'âge roulait entra
trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constituée, elle avait de
plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle
s'était attachée à son poupon comme l'eût fait une mère, avait songé
pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin, à tout ce
cortège de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon,
Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à
passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne.
Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes
résolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les
prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait
déchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa
vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et à peine
arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.
«Quoique l'ex-dragon n'eût pas quitté le lit, on avait l'espoir de le
tirer d'affaire. L'oeil était perdu; la balle en avait brisé le globe,
mais l'obliquité du coup avait diminué la gravité de la blessure, et
aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du
temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura; je crus
Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de l'y laisser pendant quelques
mois encore. La nourrice était une femme prudente; mes générosités
devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce côté, je
recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes
regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Édouard! Au bout de
quelques semaines, j'avais repris goût à la vie; le souvenir d'Agathe
n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de
doux et de mélancolique, et réchauffait mon coeur au lieu de le dévorer.
Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la
tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à
cette mémoire chérie en me dévouant à ce fruit de ses entrailles.
«Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes
itinéraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des
caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses
progrès. Les dents poussaient, et avec elles commençait ce premier babil
si charmant à entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je
m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle
source de joies. Cependant un jour ma sécurité fut troublée Au dire de
la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val-Suzon et
semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de
questions; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son
signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grand, sec et
borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon
très-préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête
au sujet de Poussepain; il commençait à sortir et c'était lui
probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne. Sitôt que je
fus certain du fait, je pris un parti décisif.
«Le lendemain j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture.
Tout y avait été disposé pour un voyage; quelques provisions, des
oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à
la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier
enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme
n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions
et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence
sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.
Il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les
catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde
c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne
devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les
vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et
j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire
contre les caquets et la curiosité. Les événements me prouveront que
tant de prudence n'était pas vaine.
«Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une
allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la
nourrice et l'enfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse
rencontre; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition
qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa
figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre.
C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les
airs d'un cyclope. De son dernier oeil il interrogeait les environs, et
si j'eusse continué à tenir le même chemin, en moins de dix minutes nous
devions nous trouver face à face. Par un mouvement rapide comme la
pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur, et, tournant sur
la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourré épais. Quand elle
se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et
allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'étais pas trompé;
Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit
au village. Son air était plus farouche que jamais, et quand il passa
devant le petit bois où nous étions cachés, il s'arrêta comme l'ogre qui
sent la chair fraîche, tint son oeil fixé sur cette masse de verdure, et
parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre
retraite était trahi et peut-être un nouveau drame eût-il commencé dans
ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les
soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval
s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement
la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route.
Là, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour
gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en
sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau
dans mon modeste logement.
«Depuis cette époque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai
revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet oeil terrible, cet oeil
vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi.
Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait
obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par
ce moyen jusqu'à l'asile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais
non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant,
et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère.
Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement
tous les trimestres; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand
mes amis voulaient pénétrer les secrets de mon intérieur, j'entrais dans
des colères affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille même,
de Marguerite, dont je craignais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée
au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de
voyage, de trouver ma maison inondée de sang.
«Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines. Ma fille était
là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des
heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses
caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait
revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de
tendresses j'ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence
sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut à son intention;
pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais
du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèterais à mon
retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que
celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me
tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse
rajouter une certaine auréole de désintéressement. J'étais Potard le
prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte;
toujours prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes
épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en
vins d'extra, en bichoffs homériques, sans compter d'innombrables
cruches de bière. Des que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon
humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours
est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout
propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des
liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui amasser une
dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donné! Les Grabeausec lui
doivent une partie de leur fortune.
«Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les
bénéfices de la maison: c'était bien le moins, après huit ans de
voyages. Là-dessus je fondai l'établissement de ma fille. J'y travaillai
avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée; un père a
tant de courage! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts.
Aujourd'hui, Édouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt
mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez
le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux.
Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas,
Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.
--Certainement, répliqua Édouard, dont l'embarras avait été croissant
pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour; la dot est
convenable. On pourrait être plus mal partagé.
--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le
fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous
autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il
vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou de
manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez
là; ma fille est à vous.»
Tous ces mois étaient dits avec une intention telle, et accompagnés de
gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le
sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi
froid que si cette histoire ne l'eût pas touché directement. A la vue de
ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.
«Hum! Édouard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?
--Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé,
non, je vous assure.
--Ah! vou» n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton
sévère; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.»