AVERTISSEMENT.

Le Mercure de France du mois de Décembre 1731 fait mention d'une jeune

Fille sauvage trouvée dans le bois de Songi, près Châlons en Champagne.

Voici ce que j'ai pû recueillir de plus certain sur son Histoire, tant

par les questions que je lui ai faites en différens tems que par le

témoignage des personnes qui l'ont connue quand elle commença à parler

François.

HISTOIRE

D'UNE

JEUNE FILLE

SAUVAGE.

Au mois de Septembre 1731, une fille de neuf ou dix ans pressée par la

soif, entra sur la brune dans le Village de Songi, situé à quatre ou

cinq lieues de Châlons en Champagne, du côté du midi. Elle avoit les

pieds nuds, le corps couvert de haillons & de peaux, les cheveux sous

une calotte de calebasse, le visage & les mains noirs comme une

Négresse. Elle étoit armée d'un bâton court & gros par le bout en forme

de massue. Les premiers qui l'apperçurent s'enfuirent en criant, _voilà

le Diable_; en effet, son ajustement & sa couleur pouvoient bien donner

cette idée à des Païsans. Ce fut à qui fermeroit le plus vîte sa porte &

ses fenêtres. Mais quelqu'un croyant apparemment que le Diable avoit

peur des chiens, lâcha sur elle un dogue armé d'un collier à pointes de

fer; la Sauvage le voyant approcher en fureur l'attendit de pied ferme,

tenant sa petite masse d'armes à deux mains, en la posture de ceux, qui

pour donner plus d'étendue aux coups de leur coignée, la lèvent de côté,

& voyant le chien à sa portée, elle lui déchargea un si terrible coup

sur la tête qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Toute joyeuse de sa

victoire elle se mit à sauter plusieurs fois par dessus le corps du

chien.[1] De-là elle essaya d'ouvrir une porte, & n'ayant pu y réussir,

elle regagna la campagne du côté de la rivière, & monta sur un arbre où

elle s'endormit tranquillement.

[1] Quelques personnes qui ont connu la jeune Sauvage peu de tems

après son apparition content diversement l'avanture du chien.

Quelques uns la placent à Châlons peu après sa prise; mais du moins,

il est certain d'ailleurs que cet enfant n'avoit point peur d'un

gros chien, & qu'elle a fait plusieurs fois ses preuves à cet égard.

Feu M. le Vicomte d'Epinoy étoit pour lors à son château de Songi, où

ayant appris ce que les uns & les autres disoient de cette petite

Sauvage, entrée sur ses terres, il donna ses ordres pour la faire

arrêter, & surtout, au Berger qui l'avoit vu le premier dans une vigne.

Parmi les personnes qui étoient en cette campagne, quelqu'un par une

conjecture fort simple, mais dont on fit honneur à sa grande

connoissance des moeurs & coutumes des Sauvages, devina qu'elle avoit

soif, & conseilla de faire porter un seau plein d'eau, au pied de

l'arbre où elle étoit, pour l'engager à descendre. Après qu'on se fut

retiré, en veillant néanmoins toujours sur elle, & qu'elle eût bien

regardé de tous côtés si elle n'appercevoit personne, elle descendit &

vint boire au seau, en y plongeant le menton, mais quelque chose lui

ayant donné de sa défiance, elle fut plutôt remontée au haut de l'arbre

qu'on ne put arriver à elle pour la saisir. Ce premier stratagême

n'ayant pas réussi, la personne qui avoit donné le premier conseil, dit

qu'il falloit poster aux environs une femme & quelques enfans, parce

qu'ordinairement les Sauvages ne les fuyoient pas comme les hommes, &

surtout qu'il falloit lui montrer un air & un visage riant. On le fit:

une femme portant un enfant dans ses bras, vint se promener aux environs

de l'arbre, ayant ses mains pleines de différentes racines & de deux

poissons, les montrant à la Sauvage, qui tentée de les avoir, descendoit

quelques branches & puis remontoit; la femme continuant toujours ses

invitations avec un visage gay & affable, lui faisant tous les signes

possibles d'amitié, tels que de se frapper la poitrine, comme pour

l'assurer qu'elle l'aimoit bien & qu'elle ne lui feroit point de mal,

donna enfin à la Sauvage la confiance de descendre pour avoir les

poissons & les racines qui lui étoient présentées de si bonne grace;

mais, la femme s'éloignant insensiblement donna le tems à ceux qui

étoient cachés de se saisir de la jeune fille pour l'emmener au château

de Songi. Elle ne m'a rien dit de sa douleur de se voir prise, ni des

efforts qu'elle fit sans doute pour s'échaper; mais on peut bien en

juger; ce qu'elle se rappelle, c'est qu'il lui paroît qu'elle fut prise

deux ou trois jours après avoir passé la rivière. Cette rivière est sans

doute la Marne, qui passe à une demi lieue de Songi vers le Levant:

ainsi la petite Sauvage venoit du côté de la Lorraine.

Le Berger & autres qui l'avoient arrêtée & menée au Château, la firent

d'abord entrer dans la cuisine, en attendant qu'on eût averti M.

d'Epinoy. La première chose qui parut y fixer les regards & l'attention

de la petite fille, furent quelques volailles qu'accommodoit un

Cuisinier; elle se jetta dessus avec tant d'agilité & d'avidité, que cet

homme lui vit plûtôt la pièce entre les dents, qu'il ne la lui avoit vû

prendre. Le Maître étant survenu, & voyant ce qu'elle mangeoit, lui fit

donner un lapin en peau, qu'elle écorcha & mangea tout de suite. Ceux

qui l'examinèrent alors, jugèrent qu'elle pouvoit avoir 9 ans. Elle

étoit noire, comme j'ai dit; mais on s'apperçut bien-tôt, après l'avoir

lavée plusieurs fois, qu'elle étoit naturellement blanche, ainsi qu'elle

l'est encore aujourd'hui. On remarqua aussi qu'elle avoit les doigts des

mains, surtout les pouces, extrêmement gros par proportion au reste de

la main, qui est assez bien faite. Elle m'a fait voir qu'encore

actuellement elle a aux pouces quelque chose de cette grosseur, & elle a

ajouté, que ces pouces plus gros & plus forts lui étoient bien

nécessaires pendant sa vie errante dans les bois, parce que lorsqu'elle

étoit sur un arbre, & qu'elle en vouloit changer sans descendre, pour

peu que les branches de l'arbre voisin approchassent du sien, ne

fussent-elles pas plus grosses que le bout du doigt, elle appuyoit ses

deux pouces sur une branche de celui où elle étoit, & s'élançoit sur

l'autre comme un écureuil. De-là on peut juger quelle force & quelle

roideur devoient avoir ses pouces pour soutenir ainsi son corps en

s'élançant. Cette comparaison est d'elle, & pourroit bien venir de

l'idée des écureuils volans qu'elle a pû voir dans sa jeunesse[2]: ce

qui donne un nouveau poids aux conjectures que nous ferons sur le païs

où elle est née.

[2] Voyez ci-après _les Extraits de la Hontan_, Nº. 6.

M. d'Epinoy la laissa sous la garde du Berger, dont la maison tenoit au

Château, en la lui recommandant comme une chose qui lui tenoit à coeur,

& du soin de laquelle il seroit bien payé. Cet homme la mena donc chez

lui pour commencer à l'aprivoiser: de-là vint qu'on l'appelloit dans le

canton _la bête du Berger_. On peut bien juger qu'on ne l'aura pas

si-tôt dèsaccoûtumée, ni sans mauvais traitemens, des inclinations d'un

naturel sauvage & féroce, & des habitudes qu'elle avoit contractées. Au

moins ai-je bien compris qu'elle ne jouissoit pas de sa liberté dans

cette maison, puis qu'elle m'a dit qu'elle trouvoit moyen de faire des

trous aux murailles & aux toits, sur lesquels elle couroit aussi

hardiment que sur terre, ne se laissant reprendre qu'à grand peine, &

passant (à ce qu'on lui a rapporté) avec tant de subtilité par des

ouvertures si petites, que la chose paroissoit encore impossible après

l'avoir vûe. Ce fut ainsi qu'elle échappa une fois entr'autres de cette

maison par un temps affreux de neige & de verglas; elle gagna les

dehors, & fut se réfugier sur un arbre. La crainte des reproches & de la

colère du Maître, mit cette nuit tout le monde en mouvement; on la

chercha dans toute la maison, ne pouvant penser que par ce froid & la

gêlée qu'il faisoit, elle eût pû gagner la campagne: néanmoins y étant

allé voir comme par surabondance de recherche, on l'y trouva, comme je

viens de dire, perchée sur un arbre, dont heureusement on eut l'adresse

de la faire descendre.

J'ai vû quelque chose de l'agilité & de la légéreté de sa course; rien

n'est plus surprenant: elle m'en montra un reste, ce que l'on ne peut

guère se représenter sans l'avoir vû, tant sa façon de courir est

prompte & singulière; quoique de longues maladies & le défaut d'usage

depuis bien des années lui ayent fait perdre une partie de son agilité.

Ce ne sont point des enjambées, ses pas ne sont ni formés ni distincts

comme les nôtres; c'est une espece de _piétinement_ précipité qui

échappe à la vûe; c'est moins marcher que glisser, en tenant les pieds

l'un derrière l'autre. A peine il est possible de distinguer de

mouvement dans son corps & dans ses pieds, & encore moins de la suivre.

Ce petit essai qui ne fut rien, puisqu'il se fit dans une salle de peu

d'étendue, me persuada néanmoins de ce qu'elle m'avoit dit auparavant,

que même plusieurs années depuis sa prise, elle attrapoit encore le

gibier à la course, & qu'on en avoit fait voir la preuve à la Reine de

Pologne, mere de la Reine; probablement en 1737, lorsqu'elle alla

prendre possession du Duché de Lorraine. Cette Princesse passant à

Châlons, on lui parla de la jeune Sauvage qui étoit alors dans la

Communauté qu'on appelle des Régentes, & on la lui amena: elle étoit

aprivoisée depuis quelques années; mais son humeur, ses manières, & même

sa voix & sa parole, ne paroissoient être, à ce qu'elle assure, que

d'une petite fille de quatre à cinq ans. Le son de sa voix étoit aigu &

perçant quoique petit, ses paroles brèves & embarassées, telles que d'un

enfant qui ne sçait pas encore les termes pour exprimer ce qu'il veut

dire: enfin ses gestes & façons d'agir familières & enfantines,

montroient qu'elle ne distinguoit encore que ceux qui lui faisoient le

plus de caresses. La Reine de Pologne l'en accabla; & sur ce qu'on lui

apprit de sa légéreté à la course, cette Princesse voulut qu'elle

l'accompagnât à la chasse. Là se voyant en liberté, & se livrant à son

naturel, la jeune Fille suivoit à la course les lièvres ou lapins qui se

levoient, les attrapoit & revenoit du même pas, les apporter à la Reine.

Cette Princesse témoigna quelque désir de l'emmener avec elle pour la

placer dans un Couvent à Nancy; mais elle en fut detournée par les

personnes qui avoient soin de son instruction dans le Couvent de

Châlons, où feu Mgr. le Duc d'Orleans payoit alors Sa pension. La Reine

de Pologne se contenta de promettre d'écrire en sa faveur à la Reine de

France sa fille, en lui envoyant une plante à plusieurs branches de

fleurs artificielles que lui avoit présenté la jeune Sauvage, qui avoit

déja acquis le talent qu'elle a cultivé depuis, d'imiter le naturel dans

ces sortes d'ouvrages. Elle a fait dans la Reine de Pologne une perte

dont les bontés de la Reine sa fille peuvent seules la dédommager. Je

reviens au temps voisin de sa prise, & au commencement de son éducation;

mais avant que de passer outre, il faut dire ce qu'on a pû savoir de

certain de ses avantures avant son apparition dans le Village de Songi.

Mademoiselle le Blanc (c'est le nom qu'elle porte aujourd'hui) se

ressouvient très-distinctement d'avoir passé une rivière deux ou trois

jours avant sa prise, & l'on verra bientôt que c'est un des faits le

plus constant de son Histoire. Elle avoit alors une compagne un peu plus

âgée qu'elle & noire comme elle, soit que ce fût la couleur naturelle de

cette autre enfant, soit qu'elle eut été peinte comme la petite le

Blanc. Elles passoient la rivière à la nage & plongeoient pour attraper

du poisson, comme je l'expliquerai plus au long, lorsqu'un Gentil-homme

du voisinage appellé M. de S. Martin, ainsi que l'a su depuis

Mademoiselle le Blanc, ne voyant de loin que les deux têtes noires de

ces enfans aller & venir sur l'eau, les prit d'abord, comme il l'a conté

lui-même, pour deux poules d'eau, & leur tira de loin un coup de fusil,

qui heureusement ne les atteignit point, mais qui les fit plonger &

aborder plus loin.

La petite le Blanc tenoit pour sa part un poisson à chaque main & une

anguille entre ses dents. Après avoir éventré & lavé leur poisson, elle

& sa compagne le mangèrent, ou plutôt le devorèrent; car selon ce

qu'elle m'a représenté, elles ne mâchoient pas leur nourriture, mais la

portant à la bouche elles la déchiquetoient avec les dents de devant en

petits morceaux, qu'elles avaloient sans les mâcher. Leur repas fait,

elles prirent leur course dans les terres en s'éloignant de la rivière.

Peu de tems après, celle qui est devenue Mademoiselle le Blanc apperçut

la premiere à terre un chapelet, que quelque passant avoit sans doute

perdu. Soit que ce fut un objet nouveau pour elle, ou qu'elle se

rappellât d'en avoir vû de semblable, elle se mit à faire des sauts &

des cris de joie, & craignant que sa compagne ne s'emparât de ce petit

trésor, elle porta la main dessus pour le ramasser, ce qui lui attira un

si grand coup de masse sur la main qu'elle en perdit l'usage dans le

premier moment, mais non la force de rendre avec l'autre à sa compagne

un coup de son arme sur le front qui l'étendit par terre poussant des

cris horribles. Le chapelet fut le prix de sa victoire; elle s'en fit un

bracelet. Cependant, touchée apparemment de compassion pour sa camarade,

dont la plaie saignoit beaucoup, elle courut chercher quelques

grenouilles, en écorcha une, lui colla la peau sur le front pour en

arrêter le sang, & banda la plaie avec une laniere d'écorce d'arbre,

qu'elle arracha avec ses ongles; après quoi elles se séparèrent, la

blessée ayant pris son chemin vers la rivière, & la victorieuse vers

Songi.

On conçoit bien que tous ces détails ainsi que plusieurs de ceux qui

précédent & qui suivent, ou que je supprime, n'ont pû être rendus par

Mademoiselle le Blanc que depuis qu'elle a pû s'expliquer en François;

mais quant au fait principal du combat des deux petites filles, c'est un

des premiers dont on a été informé. On avoit vû deux enfans passer la

rivière à la nage, ainsi qu'on l'a rapporté plus haut, on ne put donc

manquer de demander au moins par signes à la petite le Blanc, aussi-tôt

après sa prise, & dans un tems où la mémoire du fait étoit bien récente,

ce qu'étoit devenue sa compagne? elle répondit par signes, sans doute, &

en répétant aussi les expressions que peut-être on lui suggéroit,

qu'elle _l'avoit fait rouge_, pour dire qu'elle avoit fait couler son

sang; expression qu'on a beaucoup répétée dans le tems, & dont il n'est

cependant fait aucune mention dans la Lettre imprimée dans le Mercure de

France[3], dattée de Châlons du 9 Décembre 1731, c'est-à-dire environ

deux mois après la prise de la jeune Sauvage, qui ne savoit encore, dit

l'Auteur de cette Lettre, _que quelques mots François mal articulés_,

dont il rapporte quelques-uns.

[3] Voyez cette Lettre ci-après, Nº. 2.

Je n'ai pû rien découvrir de certain touchant le sort de la compagne de

Mlle. le Blanc. M. de L.. ci-devant Gouverneur des enfans du Vicomte

d'Epinoy, rapporte, que lorsqu'il a connu cette dernière, deux ans après

sa prise, on disoit dans le païs qu'on avoit trouvé l'autre petite fille

morte à quelques lieues de l'endroit où elles s'étoient battues. Mlle.

le Blanc, sans dire qu'elle fût morte ou non, dit avoir appris qu'on

l'avoit trouvée aux environs de Toul en Lorraine. Il faudroit pour cela

que dangereusement blessée comme elle étoit, elle eût repassé la Marne à

la nage, ce qui n'est guères vraisemblable, non plus que ce que Mlle. le

Blanc croit avoir oui dire, qu'on avoit trouvé sur cette enfant, qui

étoit plus grande & plus âgée qu'elle, quelques papiers qui pouvoient

donner des éclaircissemens sur leurs avantures précédentes. La Lettre

déja citée, écrite dans un temps fort voisin de l'événement, dit

seulement, qu'on avoit revû la petite négresse auprès de _Cheppe_,

Village voisin de Songi, d'où elle avoit ensuite disparu. Quoiqu'il en

soit, on n'en a plus entendu parler depuis.

Il y a beaucoup plus d'obscurité encore sur ce qui a précédé l'arrivée

de ces deux enfans en Champagne, Mlle. le Blanc n'en conserve que des

souvenirs éloignés & confus. Je rapporterai cependant tout ce que j'ai

pû tirer d'elle par les différentes questions que je lui ai faites à

loisir & en différens tems, depuis que je la connois, & je tacherai d'en

tirer des conjectures vraisemblables sur le païs où elle est née, & sur

les avantures qui ont pû la conduire en Champagne. Revenons à la suite

de son histoire.

Les cris de gorge qui lui servoient de langage, ne furent pas, je pense,

le plus rare sujet des mauvais traitemens qu'elle eut quelquefois à

essuyer. C'étoit quelque chose d'effrayant, surtout ceux de colère ou de

frayeur: j'en puis juger sur un des plus petits de joie ou d'amitié

qu'elle contrefit devant moi, & qui n'auroit pas laissé de m'épouvanter

si je n'eusse été prévenue. Mais les plus terribles étoient lorsque par

une horreur qui lui étoit naturelle, quelqu'un qu'elle ne connoissoit

pas, l'approchoit & vouloit la toucher: on en vit une rude expérience

chez M. de Beaupré, aujourd'hui Conseiller d'État, & alors Intendant de

Champagne. Il s'étoit fait amener la petite Sauvage chez lui, peu de

temps après qu'elle eut été déposée à l'Hôpital-général de St. Maur à

Châlons, ou son _Extrait baptistaire_[4] fait foi qu'elle entra le 30

Octobre 1731. Un homme à qui on rapportoit l'horreur qu'elle avoit

d'être touchée, se fit fort néanmoins de l'embrasser, malgré tout ce

qu'on put lui dire du risque qu'il couroit en l'approchant, n'étant pas

connu d'elle; l'enfant tenoit alors un filet de boeuf crud, qu'elle

mangeoit avec grand plaisir, & par précaution on la retenoit par ses

habits: dès qu'elle vit cet homme près d'elle en action de lui prendre

le bras, elle lui appliqua, tant avec sa main qu'avec son morceau de

viande, un tel coup au travers du visage, qu'il en fut étourdi & aveuglé

au point qu'à peine se put-il soutenir. Mais en même-temps la Sauvage

qui s'imaginoit que ceux qu'elle ne connoissoit pas étoient des ennemis

qui en vouloient à sa vie, ou qui craignoit le châtiment de ce qu'elle

venoit de faire, s'échappa, courut à une fenêtre, par où elle voyoit des

arbres & une rivière pour y sauter & s'y sauver, ce qu'elle eût fait si

on ne l'eût retenue.

[4] Voyez ci-après _l'Extrait baptist._ Nº. 1.

Le plus difficile à réformer en elle, & peut-être le plus dangereux, ce

fut la nourriture des viandes crues & saignantes, ou de feuilles,

branches & racines d'arbres; son tempérament & son estomac accoutumés

par l'usage continuel à des alimens cruds & remplis de leur suc naturel,

ne pouvoit se faire à des nourritures plus délicates, que la cuisson

rend indigestes, suivant l'aveu de plusieurs Médecins. Pendant qu'elle

fut au Château de Songi, & même pendant les deux premières années

qu'elle fut à l'Hôpital St. Maur de Châlons, M. le Vicomte d'Epinoy, qui

en prenoit soin, avoit donné ordre de lui porter de temps en temps ce

qu'elle aimoit le mieux en racines & fruits cruds; mais elle fut privée

en cette Communauté presque totalement de viandes & de poissons cruds,

qu'elle trouvoit abondament au Château de Songi. Il paroit surtout

qu'elle aimoit le poisson, soit par goût, soit par l'habitude & la

facilité qu'elle avoit acquise dès son enfance de l'attraper dans l'eau

plus aisément que le gibier sur la terre à la course. M. de L.. se

souvient que deux ans après sa prise elle conservoit encore ce goût pour

attraper le poisson dans l'eau, & m'a conté, qu'un jour qu'il étoit au

Château de Songi avec le Vicomte d'Epinoy qui y avoit fait amener la

petite Sauvage, elle ne s'apperçut pas plûtôt qu'on avoit ouvert une

porte qui donnoit sur un étang de la grandeur de plusieurs arpens,

qu'elle courut s'y jetter tout habillée, se promena en nageant de tous

côtés, & s'arrêta sur une petite isle, où elle mit pied à terre pour

attraper des grenouilles, qu'elle mangea tout à son aise. Ceci me

rappelle un trait assez plaisant que je tiens d'elle-même.

Lorsque M. d'Epinoy étoit à Songi, & qu'il y venoit compagnie, il se

plaisoit d'y faire amener cette enfant, qui commençoit à s'aprivoiser, &

dans laquelle on commençoit à découvrir une humeur fort gaie, & un

caractère de douceur & d'humanité que des moeurs sauvages & féroces,

nécessaires à la conservation de sa vie, n'avoient pas entièrement

effacé; puisque hors les cas où elle paroissoit craindre qu'on ne voulût

lui faire quelque tort, elle étoit fort traitable & de bonne humeur. Un

jour donc qu'elle étoit au Château, & présente à un grand repas, elle

remarqua qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'elle trouvoit de meilleur:

tout étant cuit & assaisonné. Elle partit comme un éclair, courut sur

les bords des fossés & des étangs, & rapporta plein son tablier de

grenouilles vivantes, qu'elle répandit à pleines mains sur les assiettes

des convives, en disant, toute joyeuse d'avoir trouvé de si bonnes

choses, _tien man man, donc tien_; ce qui étoit alors presque les seules

syllabes qu'elle pût articuler. On peut bien juger des mouvemens que

cela causa parmi ceux qui étoient à table, pour éviter ou rejetter à

terre les grenouilles qui sautoient par-tout. La petite Sauvage, toute

étonnée de ce qu'on faisoit si peu de cas d'un mets si exquis, ramassoit

avec soin toutes ses grenouilles éparses, & les rejettoit dans les plats

& sur la table: la même chose lui est arrivée plusieurs fois en

différentes compagnies.

Ce ne fut qu'avec d'extrêmes difficultés qu'on la désaccoûtuma des

nourritures crues, & que petit à petit on la restreignit aux nôtres. Les

premiers essais qu'elle fit pour s'accoûtumer à celles où il y avoit du

sel, comme aussi à boire du vin, lui firent tomber toutes les dents, qui

furent gardées, dit-elle, de même que ses ongles, par curiosité. Ses

dents sont revenues, & elles sont à présent comme les nôtres; mais sa

santé ne revint pas, & est restée jusqu'aujourd'hui très-delabrée. Elle

ne fit plus que passer d'une maladie mortelle à une autre, toutes

causées par des douleurs insuportables dans l'estomac & dans les

entrailles, & surtout dans la gorge, qui étoit rétrécie & desséchée, ce

que les Médecins attribuoient au peu d'exercice & au peu de nourriture

qu'avoient ces parties par proportion à celle qu'elles avoient eu dans

l'usage des viandes crues. Ces douleurs lui causoient souvent des

contractions de nerfs dans tout le corps, & des épuisemens qu'aucune de

ces nourritures cuites ne pouvoient reparer. Ce fut peut-être par

quelques-uns de ces accidens qui la menaçoient d'une mort prochaine,

qu'on crut devoir avancer son _baptême_[5]. Elle n'a conservé aucun

souvenir de cette cérémonie; elle dit seulement avoir oüi dire depuis,

qu'elle devoit avoir pour Parrein & Marreine M. de Beaupré, Intendant de

Champagne, & une Dame qu'on appelloit Me. Dupin, ou M. l'Evêque de

Châlons (M. de Choiseul) & Me. de Beaupré, l'Intendante; mais qu'à leur

défaut, & en leur nom, ce fut l'Administrateur & la Supérieure de

l'Hôpital de St. Maur, qui la tinrent sur les fonds & la nommèrent,

ainsi qu'elle m'a dit, Marie-Angelique Memmie le Blanc. Le nom de

Memmie, qui est celui du premier Evêque de Châlons, lui fut donné,

dit-elle, parce qu'elle étoit venue de bien loin chercher la foi dans le

Diocèse où ce Saint l'avoit apportée autrefois; mais on voit par son

Extrait baptistaire que son Parrein portoit ce même nom.

Il y avoit peu d'apparence de sauver la vie de Mlle. le Blanc: son mieux

étoit une langueur qui la faisoit paroître comme mourante. Je tiens de

M. de L.. que M. d'Epinoy, qui la vouloit conserver à quelque prix que

ce fût, lui envoya un Médecin, qui ne sachant plus qu'ordonner, insinua

qu'il faloit de tems en tems & comme en cachette lui donner de la viande

crue. On lui en donnoit, dit-elle; mais elle ne faisoit que la mâcher

pour en tirer le suc & le jus, ne pouvant plus avaler la chair même.

Quelquefois une Dame de la maison qui l'aimoit beaucoup, lui apportoit

un poulet ou un pigeon vivant, duquel elle suçoit d'abord le sang tout

chaud, ce qui lui servoit, ajoute-t'elle, comme d'un baume qui

s'insinuoit partout, adoucissoit l'acreté de sa gorge desséchée, & lui

redonnoit des forces. Ce fut avec toutes ces peines & ces petites

échappées, que Mlle. le Blanc s'est peu à peu dèsaccoûtumée de viande

crue, & s'est enfin habituée aux viandes cuites, telles que nous les

mangeons, & si parfaitement, qu'elle a aujourd'hui de la répugnance pour

ce qui est crud.

[5] Voyez _l'Extrait baptistaire_ ci-après, Nº. 1.

Tant que vêcut M. le Vicomte d'Epinoy, qui vouloit toujours voir sa

petite Sauvage, lorsqu'il étoit à Songi, il la tint en Communauté, soit

à Châlons, soit à Vitri-le-François. Je juge qu'il ne vécut pas

long-temps après sa prise, puisqu'il n'est fait aucune mention de lui

entre les personnes désignées pour Parreins & Marreines de cette enfant,

qui fut baptisée sept ou huit mois après; & que s'il eût vêcu alors, il

y a bien de l'apparence qu'il en eût été le Parrein. Ce qu'il y a de

certain, au rapport de M. de L.. c'est qu'après la mort de M. d'Epinoy,

la petite le Blanc fut mise dans un Couvent à Chalons, & qu'au premier

voyage que Madame d'Epinoy la veuve, fit à Songi, ledit Sieur de L.. qui

l'y accompagnoit, lui persuada de retirer cette jeune fille auprès

d'elle où elle lui seroit moins à charge que de la tenir toujours dans

des Couvents; cette Dame fut à Châlons dans ce dessein avec M. de L..

Ils trouverent la Dlle le Blanc assez formée & assez adroite à plusieurs

ouvrages propres à son sexe, pour pouvoir rendre quelques petits

services à cette Dame; mais la Superieure de cette Maison, on ne sçait

par quel motif, si ce n'est par le danger du salut que cette enfant

pouvoit courir dans le grand monde, détourna Madame d'Epinoy de la

retirer, lui rapportant quelques petits traits qui ressentoient encore

l'ancien amour de la liberté pour courir dans l'eau & monter sur les

arbres. Cette Dame craignant que la petite fille ne fût de trop

difficile garde, ne songea plus à la prendre chez elle. Ce fut ensuite

M. de Choiseul, Evêque de Châlons, qui en prit soin dans une Communauté

où elle avoit déja été, & où ce Prélat chargea M. Cazotte, son grand

Vicaire, de veiller à son instruction.

Après y avoir passé plusieurs années & postulé pour s'y faire

Religieuse, Mlle le Blanc prit du dégoût pour cette maison, par une

sorte de honte d'y vivre avec des personnes qui se souvenoient de

l'avoir vue au sortir des Bois, avant qu'elle fut apprivoisée, & qui le

lui faisoient sentir durement. Elle obtint d'aller dans un autre Couvent

à Ste Menehould. A son arrivée en cette ville, au mois de Septembre

1747, M. de la Condamine de l'Académie des Sciences, la trouva dans

l'Hôtellerie où elle venoit de descendre; il y dina avec elle &

l'Hôtesse, & s'entretint avec la Dlle le Blanc, sans qu'elle sçût qu'il

la cherchoit, ni qu'elle fût l'objet de sa curiosité. Elle lui apprit

les obligations qu'elle avoit à Mgr. le Duc d'Orléans, qui payoit sa

pension depuis qu'il l'avoit vue en passant à Châlons au retour de Metz

en 1744. Elle témoigna beaucoup de regret d'avoir été détournée de

profiter des offres que ce Prince charitable lui avoit faites alors, de

la faire venir dans un Couvent de Paris. M. de la Condamine promit à

Mlle le Blanc d'être l'interprète de ses sentimens auprès de S. A. S. En

effet, le Prince informé par lui de la situation de la Dlle le Blanc, &

sur le témoignage que le grand Vicaire de Châlons rendit de sa conduite,

la fit venir à Paris, la plaça aux Nouvelles Catholiques de la rue

Sainte Anne, l'y alla voir & l'interrogea lui-même pour savoir si elle

étoit bien instruite. Ce fut là qu'elle fit sa première Communion &

qu'elle fut confirmée. Transferée depuis à la Visitation de Chaillot,

toujours sous les auspices de feu Mgr. le Duc d'Orléans, elle se

disposoit à se faire Religieuse, lorsqu'un coup qu'elle reçut à la tête,

par la chute d'une fenêtre, & une longue maladie qui suivit cet

accident, la mirent dans le plus grand danger. On désespéra de sa vie, &

sur l'avis du Médecin, envoyé par le Prince, elle fut transportée par

son ordre à Paris aux Hospitalieres du Faubourg S. Marceau, où elle

étoit plus à portée des secours qu'exigeoit son état. Mgr. le Duc

d'Orleans eut la bonté de la recommander à la Supérieure & aux

Infirmieres, & de s'engager à payer outre sa pension, tous les remèdes &

les secours qui seroient jugés nécessaires. Ce Prince a reçu sans doute

le prix de sa charité en l'autre monde; mais Mlle le Blanc n'en a pas

beaucoup profité en celui-ci. Elle se trouvoit en quelque sorte

abandonnée dans une maison où l'on avoit eu l'espérance d'avoir par son

moyen un Prince pour Protecteur, & en lui une bonne caution pour la

pension; mais restée infirme & languissante dans ce même lieu, où l'on

avoit perdu ces points-de-vûe, sans aucune ressource de famille ni

d'amis, pour l'assister pendant sa maladie, ni même au cas qu'elle

revint en santé, je laisse à juger quelles pouvoient être ses

refléxions, & combien d'inattentions, de mortifications même, elle eut à

essuyer de la part de ceux qui craignoient de n'être pas payés de ce

qu'ils avançoient pour elle. C'est dans de si tristes circonstances que

je la vis pour la première fois au mois de Novembre 1752. Elles

n'étoient guères plus favorables, lorsqu'ayant recouvré un peu de force,

elle put me venir dire elle-même que Mgr. le Duc d'Orléans, héritier des

vertus de son pere, s'étoit chargé de payer les neuf mois de sa pension

échus depuis la mort de ce Prince, & qu'on lui faisoit espérer qu'elle

seroit comprise sur l'état de S. A. S. pour 200 liv. de pension viagère;

à quoi elle ajouta, que comme ce dernier article ne seroit décidé que

dans le mois de Janvier suivant, elle avoit accepté en attendant une

petite chambre, qu'une personne qu'elle me nomma lui avoit offerte.

Mais, lui dis-je, de quoi vivre dans cette chambre pendant deux mois, &

peut-être plus, convalescente comme vous êtes? Pourquoi, dit-elle, avec

une confiance qui m'étonna, Dieu me seroit-il venu chercher & tirer

d'entre les bêtes farouches, & me faire Chrétienne? Seroit-ce pour

m'abandonner quand je le suis, & pour me laisser mourir de faim? Cela

n'est pas possible. Je ne connois que lui; il est mon pere; la Ste.

Vierge est ma mere: ils auront soin de moi. Le plaisir que j'ai à

rapporter cette réponse, me paye avec usure de la peine que j'ai prise à

mettre en ordre tout ce que l'on vient de lire, & que je terminerai par

donner un extrait des réponses de Mlle le Blanc aux différentes

questions que je lui ai faites depuis que je la connois, sur ce qu'elle

a pû se rappeller de ses premières années. J'y joindrai les conjectures

que j'ai promises sur le païs où elle est née, & sur les événemens qui

ont pû la conduire en France, & préparer l'avanture singulière de sa

découverte & de sa prise.

Mlle le Blanc avoue qu'elle n'a commencé à réfléchir que depuis qu'elle

a reçu quelque éducation; & que tout le temps qu'elle a passé dans les

bois, elle n'avoit presque d'autres idées que le sentiment de ses

besoins, & le désir de les satisfaire. Elle n'a mémoire ni de pere ni de

mere, ni d'aucune personne de sa Patrie, ni presque de ton païs même; si

ce n'est, qu'elle ne se rappelle point d'y avoir vû des maisons, mais

seulement des trous en terre, & des espèces de huttes comme des baraques

(c'est son terme) où l'on entroit à quatre pattes; elle a même idée que

ces huttes étoient couvertes de neige. Elle ajoute qu'elle étoit souvent

sur les arbres, soit pour se garantir des bêtes féroces, soit pour mieux

découvrir de loin les animaux proportionnés à ses forces & à ses

besoins, & de-là se jetter dessus pour en faire sa nourriture. Ces

premières traces, cette idée de sa première habitation, étoient si

fortement gravées dans son cerveau, que dans le temps où elle commençoit

à entendre le François, mais où elle ne pouvoit encore s'exprimer; ce

qui ne lui arriva que long-temps après sa prise, lorsqu'on lui demandoit

d'où elle étoit, & qui étoient ses pere & mere, elle montroit un arbre,

si elle étoit à portée de le faire, & la terre qui étoit au pied. Le

seul événement de son enfance dont elle ait conservé un léger souvenir,

c'est que lorsqu'elle étoit, dit-elle, bien petite, elle avoit vû dans

la mer ou dans la rivière, elle n'a pû me dire lequel, une grosse bête

qui nageoit avec deux pattes comme un chien, que sa tête étoit ronde

comme celle d'un dogue, avec de grands yeux étincellans; que la voyant

venir à elle comme pour la dévorer, elle s'étoit sauvée à terre, &

s'étoit enfuie bien loin. Je lui demandai si cette bête n'avoit que deux

pattes; si elle avoit du poil, & de quelle couleur elle étoit: elle me

dit, qu'elle ne s'étoit pas donné le temps de la bien examiner, mais

qu'elle n'avoit vû que deux pattes dont la bête battoit l'eau; qu'elle

sembloit dehors à mi-corps, tout le reste étant sous l'eau; qu'il lui

paroissoit qu'elle avoit vû du poil qui étoit gris-noirâtre & court, à

peu-près, ajouta-t-elle, comme ces chiens qui ont le poil raz.

Cette description, si ressemblante à celle du Loup marin[6], cette forte

inclination que Mlle le Blanc a conservé pendant plusieurs années depuis

son séjour en France, pour se jetter dans l'eau, d'y pêcher à la main,

d'y nager comme un poisson malgré le froid & la glace, de ne manger rien

que de crud; les défaillances & les évanouissemens qu'elle éprouvoit

dans les premiers temps à la chaleur du feu ou du soleil, me paroissent

des preuves certaines qu'elle est née dans le Nord aux environs de la

mer glaciale, où se fait la pêche des Loups marins. Et plusieurs autres

observations, dont je ferai le Lecteur juge, me font soupçonner qu'elle

est de la nation des Esquimaux, qui habitent la terre de Labrador, au

nord du Canada.

[6] Voyez l'_Extrait des Voyages_ de la Hontan, Nº. 6.

Mlle le Blanc convient qu'il y a plusieurs choses, dans ce qu'elle m'a

raconté à diverses reprises, dont elle n'oseroit assurer avoir conservé

un souvenir distinct & sans mêlange des connoissances qu'elle a acquises

depuis qu'elle a commencé à réfléchir sur les questions qu'on lui fit

alors, & qu'on a continué de lui faire depuis.

Cependant elle a toujours dit ou fait entendre, lorsqu'elle parloit à

peine François, qu'elle avoit passé deux fois la mer; elle l'assura

positivement à M. de la Condamine en 1747. Quant à ce qu'elle a dit

quelquefois qu'elle a été long-temps sur mer, parce que le Vaisseau

s'arrêtoit en différentes Isles, elle sent bien aujourd'hui que ce ne

peut être là qu'une répétition de quelque commentaire qu'elle a entendu

faire sur ses avantures. Je tiens de M. de L.. qu'il a oui dire chez M.

le Vicomte d'Epinoy, que les deux petites Sauvages avoient même été

vendues dans quelqu'une des Isles d'Amérique; qu'elles faisoient le

plaisir d'une Maîtresse, mais que le mari ne pouvant les souffrir, la

Maîtresse avoit été obligée de les revendre & de les laisser rembarquer,

soit dans leur premier Vaisseau, soit dans quelqu'autre. Ces

circonstances cadrent assez à celles qui sont rapportées dans la Lettre

déja citée, imprimée dans le Mercure de France; mais on voit bien,

encore une fois, que ces détails ne peuvent être que le résultat des

conjectures, plus ou moins probables, que l'on forma sur les premiers

signes & les premiers discours qu'on put tirer de la jeune Fille quand

elle commença de parler François, quelques mois après qu'elle eut été

trouvée, & qu'il est bien difficile de compter sur les circonstances

d'un récit aussi détaillé, qui ne pourroit avoir été fait que par

signes.

Je ne sais si on doit faire beaucoup plus de fond sur le prétendu

souvenir de Mlle le Blanc, qu'il y avoit sur le Vaisseau qui l'a

transportée, des gens qui entendoient son langage, qui ne consistoit

qu'en cris aigus & perçans, formés dans la gorge, sans aucune

articulation ni mouvement de lèvres. Quant à ses deux embarquemens dont

elle a conservé une idée assez distincte, & sur quoi elle n'a jamais

varié; ce qui semble confirmer leur réalité, ainsi que celle de quelque

séjour dans un païs chaud, tel que nos Isles de l'Amérique, c'est que

les cannes de sucre & la cassave ou le manioc, que l'on sçait être des

productions des climats les plus chauds, ne lui sont pas des objets

inconnus; qu'elle se rappelle d'en avoir mangé, & qu'elle les saisit

avidement lorsqu'on les lui présenta la première fois en France[7].

J'insiste sur ces circonstances, parce qu'elles rendent plus compliquées

les avantures qui ont pû conduire Mlle le Blanc des terres Arctiques,

dont il paroît qu'elle est originaire, dans les Isles Antilles, & de là

en Europe sur la frontière de France.

[7] Voyez la Lettre du Mercure de Decembre 1731. Nº. 2.

Elle & sa compagne attrapoient elles-mêmes le poisson, soit dans la mer,

soit dans les lacs ou rivières; car Mlle le Blanc n'a pû m'en faire la

distinction, ni m'en dire autre chose, si ce n'est que quand elles

appercevoient dans l'eau quelques poissons, ayant la vûe très-perçante

en cet élément, elles s'y jettoient, & remontoient sur l'eau avec le

poisson pour l'éventrer, le laver & le manger tout de suite, &

retournoient en chercher d'autre. C'étoit donc au bord d'une rivière,

ou, si c'est en mer, ce ne pouvoit être que lorsque le vaisseau étoit à

l'ancre dans un port, ou dans une rade, qu'elles pêchoient de la sorte;

& une de ses avantures me le confirme; car elle me dit, qu'un jour elle

se jetta dans la mer, non pour pêcher, comme il paroît, puisqu'elle ne

vouloit pas revenir, mais pour s'enfuir à cause de quelques mauvais

traitemens; & qu'après avoir nâgé bien longtemps, elle gagna enfin un

rocher escarpé, où elle grimpa, dit-elle, comme un chat; on l'y suivit

en chaloupe ou en canot, & on eut bien de la peine à la reprendre, après

l'avoir trouvé cachée dans des buissons. Toutes ces circonstances

désignent que le Vaisseau étoit près de terre, si toutefois cette

avanture n'est pas cette échappée dont nous avons parlé plus haut, &

dont M. de L.. fut témoin à Songi.

Il paroît qu'à cause de cette fuite ou d'autres pareilles, on renferma

les petites Sauvages au fond de calle du Vaisseau; mais cette précaution

pensa leur devenir funeste, & à tout l'équipage. Se sentant si près de

l'eau, leur élément favori, elles s'avisèrent de gratter avec leurs

ongles pour faire un trou au Navire, & pouvoir s'enfuïr par-là dans

l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel ouvrage pour y remédier, &

éviter un naufrage certain. Cette tentative fit qu'on enchaîna les deux

petites Sauvages, de manière qu'elles ne pussent recommencer leur

manoeuvre.

De-là on peut juger que la garde de ces enfans demandoit bien des soins,

qu'augmentoient sans doute leur aversion d'être touchées. Selon ce que

dit Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas aisée à ceux qui les

gouvernoient; car soit qu'elles tinssent d'origine cette horreur

qu'elles avoient d'être touchées[8], ou du souvenir de leur enlévement

ou de la crainte de mauvais traitemens, elles entroient en fureur

lorsqu'elles voyoient quelqu'un approcher d'elles, & il falloit se

précautionner contre leurs armes & leurs ongles, ou à leur défaut,

contre les coups de poings assenés avec une force de bras bien

supérieure à celle des enfans de leur âge.

[8] Voyez _Relation de la Hontan sur les Esquimaux_; ci-après Nº. 5.

Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, elles avoient pour armes, au

rapport de Mlle le Blanc, un bâton court d'une grosseur proportionnée à

la force de leurs mains au bout duquel étoit une boule de bois très-dur;

le tout en forme de masse d'armes, & une espéce de serpette crochue de

Jardinier, ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais à deux lames plus

larges, se repliant chacune de leur côté sur un manche de bois: celle-ci

leur servoit particulièrement à dépecer & éventrer les animaux qu'elles

prenoient, ou à se défendre de près. Elles portoient ces armes,

dit-elle, dans une espèce de sac[9], ou pôche attachée à une large

ceinture de peau, qui leur venoit jusques près les genoux. Sur ce que je

lui demandai si cet habillement ne l'empêchoit pas de monter sur les

arbres dont elle m'avoit parlé, elle me dit que non, parce qu'en pareil

cas elles tenoient le derrière de cet habit avec leurs dents. Comme je

m'informai plus curieusement de cet habit & de ses autres ornemens pour

les mieux reconnoitre dans les desseins que j'ai qui représentent des

Esquimaux, elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. le Vicomte d'Epinoy

ses premiers habits, ses armes, son collier & pendans; qu'il y avoit

quelques caractères inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient pû

faire mieux reconnoître sa Nation; mais que tout cela avoit été gardé

comme une curiosité chez le Vicomte d'Epinoy, où elle a continué de les

voir & même de les porter plusieurs fois. Cependant M. de L.. m'a dit

qu'il n'avoit point eu connoissance de ces armes; mais j'ai déja

remarqué qu'il ne la vit pour la première fois dans cette même maison

que deux ans après sa prise. Elle avoit alors pour habit une espèce de

tunique; ou, comme elle dit elle-même, une jacquette de toile qui, selon

M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant une porte ouverte, de prendre sa

course, & s'aller jetter dans un étang de plusieurs arpens, de s'y

promener en nageant de tous les côtés, & de s'y arrêter, sur un peu de

terre à sec qu'elle y trouva, pour y manger des grénouilles.

[9] Voyez _l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis_, Nº. 4.

Il paroit qu'après l'évasion de ces deux enfans, de tel endroit que ce

soit, encore incapables d'autres vûes & desseins, que de conserver leur

vie & leur liberté, elles ne suivirent d'autres routes que celles que le

hazard ou le besoin leur présentoient. La nuit où, selon Mlle le Blanc,

elles voyoient bien plus clair que le jour; ce qui ne doit pas être pris

au pied de la lettre (& ses yeux ont encore un peu de cette propriété)

elles couroient pour chercher à manger ou à boire. Le petit gibier au

gîte, & les racines d'arbres, étoient leurs provisions, leurs armes &

leurs ongles leur servant de pourvoyeur & de cuisinier. Elles passoient

le jour, selon les lieux, dans des trous ou buissons, ou sur des arbres;

c'étoit leur refuge contre les bêtes sauvages, quand elles en

appercevoient; c'étoit leur donjon ou gueritte pour regarder au loin

s'il n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis à craindre en

descendant: & c'étoit là qu'elles attendoient, comme à l'affut, qu'il

passât quelque gibier, pour s'élancer dessus, ou le poursuivre. La

Providence qui fournit à toutes les créatures tous les instincts &

propriétés naturelles pour la conservation de leur espèce, avoit donné à

celles-ci une mobilité d'yeux inconcevable; leurs mouvemens étoient si

prompts & si rapides, qu'on peut dire que dans un même moment elles

voyoient de tous les côtés, sans presque remuer la tête. Le peu qui

reste de cette habitude à Mlle le Blanc est encore étonnant lorsqu'elle

le veut montrer; car le reste du temps ses yeux sont comme les nôtres;

par bonheur, dit-elle, car on a eu bien de la peine à leur ôter ce

mouvement, & on a souvent perdu l'espérance d'y réussir.

Les arbres étoient aussi leurs lits de repos, ou plutôt leurs berceaux;

car, selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y dormoient tranquillement,

se tenant assises, & vraisemblablement à cheval sur quelques branches,

se laissant bercer par les vents, & exposées à toutes les injures de

l'air, sans autre précaution que celle de se servir d'une de leurs mains

pour s'arcbouter ou s'affermir, tandis que l'autre main leur servoit de

chevet.

Les rivières les plus larges n'interrompoient point leur course, soit de

jour ou de nuit; elles les traversoient sans crainte; elles y entroient

d'autres fois seulement pour boire, ce qu'elles faisoient en mettant

leur menton dans l'eau jusqu'à la bouche, & humant ou suçant l'eau à la

façon des chevaux; le plus souvent c'étoit pour y pêcher à la main les

poissons qu'elles voyoient au fond: elles les apportoient à terre dans

leurs mains & dans leur bouche pour les vuider, les écorcher & les

manger, comme je l'ai rapporté plus haut.

Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc que j'avois peine à croire qu'on

put se retirer d'une riviere profonde, ainsi qu'elle me l'assuroit, sans

s'aider des mains & du souffle, elle me répondit qu'indépendamment de

cela elle revenoit toujours sur l'eau,[10] & qu'elle n'avoit besoin pour

y réussir, que du plus petit souffle, comme elle l'avoit encore éprouvé

il n'y avoit qu'environ 4 ans. Elle m'en dépeignoit la maniere, en se

tenant debout les deux bras étendus & élevés, comme si elle eût tenu

quelque chose hors de l'eau, le bout de son mouchoir dans ses dents en

guise de poisson, & avec cela soufflant alternativement, mais doucement

& sans discontinuer des deux coins de sa bouche, ainsi à peu près que

fait un fumeur par un seul coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. Ce

fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le raconte, qu'elle & sa compagne

traversèrent la Marne pour arriver à Songi, où elle fut prise de la

maniere que je l'ai rapporté.

[10] _Extrait de Lettre de Me. Duplessis._ Nº. 4.

Il reste à tirer de tous ces faits, qui ne sont pas également certains,

des conjectures vraisemblables sur la maniere dont les deux petites

sauvages ont pu être transportées dans notre continent & n'être

découvertes qu'auprès de Châlons en Champagne.

Indépendamment de l'aversion naturelle qu'avoit Mlle. le Blanc pour le

feu, de son inclination à se plonger dans l'eau par le tems le plus

froid, de son goût dominant pour le poisson crud, qui faisoit son

aliment favori, & des autres remarques précédentes qui ne permettent pas

de douter qu'elle ne soit née dans les pays septentrionaux voisins de la

mer glacialle, sa couleur blanche & semblable à la notre achève de

décider la question sans équivoque, puisqu'il est constant que tous les

peuples originaires de l'intérieur de l'Afrique & des climats chauds ou

temperés de l'Amérique sont ou noirs ou rougeatres ou bazanez. S'il

n'étoit question que d'imaginer comment deux jeunes sauvages des terres

Arctiques ont pu passer en France, mille conjectures différentes,

également probables, pourroient satisfaire à cette question. Ce qui la

rend plus difficile à résoudre ce sont non-seulement les deux divers

embarquemens dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, mais encore son

passage & son séjour en des pays où il y avoit des cannes de sucre & de

la cassave; aussi bien que la couleur noire artificielle dont on la

trouva peinte. Il n'est pas ici question de faire un Roman ni d'imaginer

des avantures, mais où la certitude manque on doit chercher la

vraisemblance. Parmi les différentes conjectures que l'on peut faire

pour lier ces différens faits, voici ce me semble une des plus simples &

des plus vraisemblables.

On sçait que presque toutes les nations de l'Europe qui ont des colonies

en Amérique, sont obligées d'y transporter des esclaves pour la culture

des terres & la préparation des productions qu'on en retire, telles que

le sucre, l'indigo, le tabac, le cacao, le café &c. Les Negres

transportés d'Afrique en Amérique, dans un climat semblable au leur

n'ont aucune peine à s'y accoutumer & y réussissent très bien; mais on a

tenté sans succès d'y naturaliser des sauvages des pays septentrionaux.

Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont comme nous des colonies dans

plusieurs des Isles Antilles, & ils ont plus d'une fois enlevé des

sauvages Esquimaux qui habitent la terre de Labrador au nord du Canada.

Je supose qu'un Capitaine de navire parti de la Nort-Hollande, du nord

de l'Ecosse ou de quelque port de Norvége, ait enlevé des esclaves dans

les terres Arctiques, ou dans la terre de Labrador, & qu'il les ait

transportés pour les vendre dans quelqu'une des colonies Européenes des

Isles Antilles, elles y auront vû & mangé des cannes de sucre & du

manioc. Le même Capitaine peut avoir ramené quelques uns de ces esclaves

en Europe, soit qu'il n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement,

soit par caprice ou par curiosité, & la jeunesse de nos deux petites

sauvages peut fort naturellement leur avoir valu cette préférence; dans

ce cas il est probable qu'il les aura vendues ou données en présent, à

son arrivée en Europe. Il est encore assez vraisemblable que par

plaisanterie ou par fraude on se soit avisé de les peindre en noir:

c'étoit le moyen de les faire passer pour esclaves de Guinée, & de

n'avoir point de compte à rendre de leur enlevement. Il y a en Amérique

une plante dont on tire une eau claire & transparente qui appliquée sur

la peau la noircit parfaitement, il est vrai que cette couleur se passe

au bout de neuf ou dix jours, mais on peut la rendre plus durable en

mettant plusieurs couches & en y mêlant divers ingrédients. Jusqu'ici

nous n'avons rien suposé que de plausible, le reste approche beaucoup

plus de la certitude & même de l'évidence.

Il est incontestable que de façon ou d'autre ces deux enfans ont été

transportés en Europe par mer. Or plus on suposera le lieu de leur

débarquement voisin de celui où elles ont été trouvées, plus on

retranchera du merveilleux de leur histoire. Qu'elles ayent été vendues

dans quelque Port du Zuyder-zée, & de-là transportées par l'Issel, ou

par les canaux, dont le païs est coupé, à l'habitation de leurs nouveaux

Maîtres, par exemple en Gueldre ou dans le païs de Clèves sur les bords

de la Moselle, on peut juger par ce qu'on a raconté de la petite le

Blanc, long-temps après sa prise, combien elle & sa compagne devoient

être de difficile garde, & qu'au premier moment qu'elles auront trouvé

le moyen de s'échapper, elles n'en auront pas manqué l'occasion. Le païs

est fort couvert: une fois qu'elles auront pû gagner la forêt des

Ardennes, le reste s'explique de lui-même. On a vû qu'elles passoient

les journées sur les arbres, qu'elles savoient se procurer leur

nourriture, & qu'elles ne marchoient que la nuit. Elles auront erré au

hazard, ou plutôt leur instinct les aura portées à s'avancer du côté où

elles avoient vû le soleil pendant le jour, & sur-tout vers le point de

l'horison, où elles le perdoient de vûe le soir, & où un reste de

lumière, après son coucher, les guidoit, à l'heure où elles avoient

coûtume de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles passèrent la Marne à

la nage. Cette marche pendant plusieurs mois, sans avoir fait peut-être

50 lieues en droite ligne, dans un païs de bois, les aura conduites vers

le Midi & le Couchant en Lorraine, & de Lorraine en Champagne, dans le

canton où on les a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans les récits de

Mlle le Blanc s'expliquera facilement.

On pourroit encore simplifier les conjectures précédentes, en supposant

les deux petites Sauvages, transportées des terres Artiques aux Antilles

Françoises, comme à Saint Domingue, à la Guadaloupe, ou à la Martinique,

ont été achêtées là par quelque François, qui peu de temps après sera

repassé en France avec sa famille, se sera établi en Lorraine, & y aura

conduit ces deux enfans. Il est clair qu'elles n'auront pas tardé à

s'échapper. On expliqueroit par-là fort naturellement comment la petite

le Blanc a paru entendre quelques mots François, & en estropier quelques

autres presqu'aussi-tôt après sa prise; comment on a pû conjecturer par

ses signes, & ensuite par ses discours, qu'elle avoit été auprès d'une

Dame; qu'elle avoit vû faire de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle

supposition n'éxige qu'un assez court intervalle de temps, comme de

douze ou quinze jours entre son évasion de chez ses Maîtres en Lorraine,

& sa rencontre à Châlons, & l'on en expliquera d'autant mieux comment sa

couleur noire duroit encore, quoiqu'elle eût passé au moins une rivière

à la nâge. Je ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit bien

surprenant que ces deux enfans ayant été trouvées si près du lieu d'où

elles s'étoient enfuies; & le fait étant devenu public, leurs Maîtres ne

se fussent pas fait connoître: cependant cette objection n'est pas sans

réplique. Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, degoûtés d'elles, &

ayant perdu l'espérance de les apprivoiser, ne furent-ils pas fâchés

d'en être debarrassés, & ne firent aucune demarche pour les retrouver,

ou du moins n'insistèrent pas sur la restitution. Ceci devient plus

qu'une conjecture, depuis que j'ai appris par M. de L.. qu'on avoit

réellement fait des perquisitions du côté de la Hollande, autant qu'il

s'en peut souvenir, & fait redemander la jeune Sauvage à feu M.

d'Epinoy, qui ne voulut pas la rendre; ce qui prouve toujours qu'elle ne

fut pas reclamée avec beaucoup de vivacité.

Si on connoissoit une Nation à qui les cris de gorge aigus & perçans,

familiers à Mlle le Blanc, tint lieu de langage, on connoîtroit

précisément sa Patrie; mais elle ne pourroit avoir été transférée de-là

en France que par quelque évènement semblable à ceux que nous venons

d'indiquer. On prétend que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée dans

le Mercure, que la petite Sauvage fut redemandée; mais je n'ai pû

découvrir précisément de quelle part. Il n'eût pas été difficile alors

de remonter à la source, & l'on eût été beaucoup plus exactement informé

de son histoire. Il est peut-être encore temps; & cette Relation en

devenant publique, pourra donner de nouvelles lumières. C'est une des

raisons qui m'ont déterminée à la rediger.

J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup d'apparence que Mlle le Blanc est de

la Nation des Esquimaux; mais comme les preuves que j'ai alléguées

pourroient presque également convenir aux Sauvages de Groënland, du

Spitzberg & de la nouvelle Zemble, s'il importoit de sçavoir précisément

si elle est née dans le continent de l'Amérique ou dans le nôtre

d'Europe, cela seroit encore très-possible. On sait que les Sauvages

Américains, hommes & femmes (_glabri_) ont un caractère distinctif, qui

ne permet pas de les confondre avec les Européens, les Africains, ni les

Asiatiques.

_EXTRAIT_

Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale

de St. Sulpice de la Ville de Châlons

en Champagne.

Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans · 第 3 / 10 题