La soirée s’avance et Jean n’a pas paru.
Elle regarde encore la pendule. Dix heures! La résistance qu’elle a
prévue se prolonge. Et à mesure que coulent les minutes, elle sent fuir
de son âme, l’espérance qui y palpitait comme un oiseau fou.
Incapable de s’occuper, elle s’est réfugiée auprès de la couchette où
dort Bobby. Une incessante supplication monte de son cœur.
Dix heures et demie! Et comme la réponse de la destinée, juste à cette
minute, le timbre d’entrée résonne.
Elle se dresse, soudain haletante; et elle est déjà dans le studio,
aussi blanche que sa robe, les mains jointes par l’angoisse, quand la
portière se relève.
Il entre... Et, tout de suite, elle voit qu’il a dans les yeux la fièvre
de la lutte... et du triomphe! Mais que ses traits sont altérés! Et une
souffrance lui crispe le cœur à la pensée que, à cause d’elle, il vient
de passer des heures qui lui ont donné ce visage.
D’un geste large, il l’appelle dans ses bras.
--Demain, mon amour, mère viendra vous demander d’être ma femme.
Sa voix, encore frémissante, n’ajoute pas un mot. Plus tard,
seulement,--peut-être...--il pourra lui raconter la scène où sa volonté
a vaincu la stupeur, puis la colère exaspérée et insultante de Mme
Dautheray contre celle qui lui apporte une telle déception,
l’effondrement de toutes ses ambitions... Peut-être, alors, il dira
l’apaisement que sa ferme décision a su, peu à peu, amener dans le cœur
de sa mère, dont il connaît la nature bonne, la générosité, surtout le
souverain amour pour lui...
A cette heure, il n’éprouve plus que l’immense désir de reposer la
lassitude de sa victoire, dans l’amour de la femme qu’il a ainsi
conquise.
Elle le sent bien. Douce infiniment, tremblante de bonheur, de
tendresse, de reconnaissance, elle met ses deux mains sur les épaules de
Jean; et lui offrant toute son âme dans le regard plein de larmes
qu’elle lève sur lui, elle murmure passionnément:
--O Jean, mon Jean, je crois bien que, toujours, je vous ai adoré!