A l’ombre de l’acacia, Hélène vient de s’installer pour travailler. Elle
y est bien en paix, presque comme elle l’était aux _Trois-Épis_. Mme
Hatzfeld a emmené Bobby faire des courses et quand elle rentrera, avec
sa délicate prévenance, elle le gardera près d’elle pour que ses jeux ne
troublent pas sa mère.
Hélène a étalé ses papiers sur la table de fer du jardin, mais elle
n’écrit pas, elle songe, les deux coudes appuyés sur le sous-main qui
supporte les feuillets. Elle songe, contemplant le beau ciel dont elle
jouit en tout son être, comme de la lumière sur les feuilles cuivrées,
comme de la fine odeur de vanille montée du massif d’héliotropes, où se
mêle la senteur des œillets qui fleurissent sa table de travail.
Elle songe aux pages qu’elle va écrire. Aussi à mille choses imprécises,
aux derniers jours passés aux _Trois-Épis_, à cette course à Metzeral
qui a laissé en elle un appétit de bonheur si violent qu’elle en est
effrayée, puisqu’elle sait bien ne pouvoir être rassasiée.
Tout à coup, résolument, elle prononce:
--Allons, vite à l’œuvre. Cela ne vaut rien de rêvasser!
Mais, avec une sorte de ténacité ironique, repasse en son souvenir, une
silhouette masculine très élégante, un jeune visage qui lui sourit, dont
le regard l’enveloppe.
Elle a un tressaillement et murmure, tout en mordillant l’œillet que ses
doigts tourmentent:
--Ah! qu’elle est étrange parfois, l’amitié!
Puis, dans un sursaut, elle se dresse, jette l’œillet, saisit son
porte-plume, écarte les feuillets...
Il est dit que les faits eux-mêmes vont l’empêcher d’écrire. Un coup de
timbre à la porte d’entrée et, au bout de quelques minutes, de la
maison, émerge la vieille Odile.
--Le courrier de madame.
Elle présente deux enveloppes que la jeune femme prend distraitement,
puis regarde. L’une--elle reconnaît l’écriture--est de Barcane. Que lui
veut-il encore? L’autre... l’autre vient de Jean.
Une flamme monte à ses joues. Pour la première fois, il lui écrit depuis
sa visite. Que va-t-il lui annoncer? Épouse-t-il Sabine ou quelque
autre?
Comme pour retarder l’instant où elle aura une certitude, elle ouvre
d’abord la lettre de Barcane et la parcourt des yeux, la pensée absente.
Il est à Strasbourg et lui demande, de nouveau, la permission d’une
courte visite, au nom de son père, pour le travail en commun sur les
_Littératures comparées_.
Indifférente, elle rejette la lettre et prend la deuxième enveloppe, la
regarde, la tourne. Lentement, elle la déchire. Son cœur s’est mis à
battre très fort. Une seconde d’hésitation, puis elle lit:
«Hélène, n’est-ce pas, vous allez accueillir ma lettre avec une pensée
indulgente et bonne infiniment, avec votre cœur, comme je vous écris
avec le mien qui ne vous a pas quittée depuis l’inoubliable journée de
Metzeral. Jamais mieux que ce jour-là, je n’ai senti combien il devait
être délicieux de vivre près de vous. Et cette impression m’a suivi
pendant tout mon voyage de retour; à Deauville, elle est demeurée
souveraine en moi, malgré d’autres présences qui semblaient devoir me
distraire. Sabine se montrait séduisante, comme en ses meilleurs jours.
D’autres aussi étaient bien tentantes... Et cependant toutes m’ont
laissé invulnérable. Entre elles et moi, il y avait toujours votre chère
image.
«Soudain, j’avais vu combien j’ai été insensé de chercher le bonheur
auprès d’une autre que vous.
«Surtout, ne dites pas que je parle comme un gamin irréfléchi. J’ai, au
contraire, songé, tellement songé... D’abord, pendant mon trajet de
retour, toute la nuit, après que, dans une lueur d’éclair, j’avais
compris que c’était _vous_ que je voulais pour femme... Après avoir erré
à la recherche d’une autre qu’il me fallait pareille à vous.
«Comment ai-je pu être si aveugle pendant tant de mois? Ah! que de jours
de bonheur perdus!
«Hélène, la très chère amie de mon enfance, de ma jeunesse, consentez à
devenir _mienne_, comme je suis _vôtre_, tout entier. Si vous saviez
comme je suis sûr, vous entendez, _sûr_! que nous pourrions être
divinement heureux! Nous nous comprenons tellement bien! Jamais je n’ai
eu conscience de notre unisson comme à Metzeral, quand il m’a semblé si
naturel de vous parler de mon temps de guerre dont, à personne, je ne
pourrais dire un mot. Et puis, nous avons le même goût de l’art. Vous
écrirez tout à votre gré. Je peindrai. J’illustrerai vos œuvres. Ah! la
bonne vie que j’entrevois si vous m’accordez la joie de la réaliser!
«Hélène, écoutez ma prière. Ne pensez pas que je ne suis ni très sérieux
ni très travailleur. Sous votre influence, je le deviendrai, ô ma
vaillante chérie, qui, toujours, avez été pour moi un vivant exemple...
«Vous avez approuvé Nicole de vouloir se marier uniquement selon son
cœur. Alors vous comprenez bien, dites, que je sois résolu à faire comme
elle...? Que je vienne à vous pour m’employer à vous faire enfin une
existence aussi douce qu’il sera en mon pouvoir...
«Ne dites pas «non». Ne dites pas que vous ne m’aimez pas d’amour. Moi,
je vous adorerai tant, que l’amour naîtra en vous. Laissez surtout
toutes les préoccupations étrangères à nous deux qui viendraient vous
assaillir, parce que votre sagesse ne prétendra pas perdre ses droits et
se mêlera de raisonner.
«Ne l’écoutez pas, mon amour. Aimez tout simplement et confiez-vous à
moi.
«Mère trouvera en vous la fille la plus charmeuse qu’elle pouvait
souhaiter, et Bobby, pour qui elle a déjà une tendresse de grand’mère,
sera l’aîné de ses petits-fils.
«Vite, écrivez-moi que je puis venir vous trouver pour entendre la bonne
parole tomber de vos lèvres que j’ai eu si fort la tentation de
saisir,--je vous le confesse humblement,--ce soir, à Colmar, où j’avais
le désir fou de vous suivre dans votre maison solitaire. Aujourd’hui, ce
sont vos mains que je baise... en attendant mieux..., avec le meilleur
de mon âme qui vous supplie!
«Votre JEAN.»
Hélène a fini de lire. Elle relève lentement la tête, comme si sa pensée
l’écrasait, avec l’impression qu’elle rêve. Machinale, elle regarde
autour d’elle. Le jardin solitaire est plein de lumière. Sur le sable,
les arbres tracent de grandes ombres mouvantes, les fleurs sont des
cassolettes qui embaument, et la lettre de Jean, la lettre qui enferme
le bonheur possible, est là, devant elle, grande ouverte.
Non, elle ne rêve pas. Et pourtant, c’est inouï, cette ardente prière
qu’il lui envoie...
Jamais, jamais de toute sa vie, même une seconde, elle n’a été effleurée
par la pensée que Jean pourrait l’aimer et désirer la faire sienne,
comme il dit. Pour elle, enfant, il était pareil au Prince Charmant des
contes de fées. Et il l’était encore, dans le secret de son cœur, quand
elle est devenue jeune fille. Mais alors elle n’ignorait pas que les
«Princes Charmants» ne cherchent pas des fiancées sans dot. Pour elle,
il a toujours personnifié l’inaccessible bonheur.
Et c’est pourquoi, résolue à mettre la réalité entre elle et son rêve,
elle n’avait pas résisté à ceux qui voulaient lui assurer un dévoué
compagnon de route. Dans son inexpérience, elle pensait: «Autant
celui-là qu’un autre!» Et, ne pouvant plus, elle avait donné sa
jeunesse, son estime, son dévouement à l’homme qui la recherchait; cela,
après lui avoir dit loyalement, au moment de leurs fiançailles:
--Je n’ai pas d’amour pour vous..., seulement le grand désir de vous
rendre heureux...
Lui, convaincu de sa supériorité, très épris, avait souri de l’aveu
juvénile, certain qu’il saurait donner le goût de l’amour à cette
enfant, qui l’ignorait... Il le lui avait révélé... Et sur elle, alors,
s’était abattu le sentiment désespéré que si elle avait su... jamais, ne
pouvant être à Jean, elle ne se serait donnée à un autre...
Il était trop tard pour revenir en arrière, et pendant ses quelques mois
de mariage, scrupuleusement, elle s’était montrée l’épouse qu’elle avait
juré d’être... Puis la destinée l’avait soudain libérée, lui permettant
de n’appartenir qu’à elle-même, de disposer de son cœur, où reposait,
comme en une tombe très chère, le souvenir de son jeune amour.
Et voici que, par un prodige incroyable, l’impossible lui est offert...
Devenir la femme de Jean! Devant cette vision, combien, tout à coup, lui
apparaissent, misérables, la joie de son indépendance, de son travail...
la fière jouissance de créer son avenir et celui de Bobby... Que c’est
peu!... Si peu...
Ah! quelle gratitude passionnée, elle lui a, de son élan vers elle!
Et tout bas, elle murmure:
--Jean, mon Jean, comme je vous adore!...
Un rayon de soleil a glissé sur la lettre et elle la contemple avec la
sensation que le bonheur, soudain, est là, devant elle, à sa portée, que
d’elle seule, il dépend de le saisir...
Ce qu’elle va répondre, elle n’y pense même pas! La merveilleuse demande
absorbe tout en elle.
La grille du jardin tinte. Bobby rentre avec Mme Hatzfeld, chargée de
ses humbles achats de ménagère.
Hélène a tourné vers eux ses prunelles éblouies. Et, brutalement, à leur
vue, elle tressaille. La conscience s’abat sur elle de la distance
sociale que la fortune met entre elle et Jean!... Comment, depuis
qu’elle a sa lettre, a-t-elle pu oublier qu’un tel mariage serait
insensé, comparé à celui qu’il est en mesure de faire!... Comment
n’a-t-elle pas pensé tout de suite que, si elle acceptait, elle jouait
le vilain rôle de l’institutrice qui séduit le fils de la maison...
L’impossibilité d’une telle union lui apparaît à ce point évidente,
qu’elle se demande comment elle a pu, une seconde même, se leurrer
jusqu’à la croire réalisable!
Ainsi que l’irrésistible flot de la mer envahit le sable, ainsi les
pensées décevantes montent dans son cerveau... Toute joie meurt en elle!
Comme elle vient d’être naïve! elle qui, pourtant, est sans illusion sur
la réalité... La belle journée d’été qu’ils ont vécue l’un près de
l’autre a exalté la simple affection de Jean pour elle... Et comme il
est très jeune, habitué à satisfaire tous ses caprices, faible devant la
tentation, il a cédé à la fantaisie soudaine qui l’entraînait vers
elle... Le soir où il l’a laissée au seuil de sa maison, elle a bien
senti le désir qui le hantait de goûter, par elle, un bonheur nouveau
qui eût été sans lendemain--et dont elle-même, hélas! au plus intime de
son être, garde le misérable regret.
Mais quel réveil eût suivi!
Et peut-être de même, aujourd’hui, que penserait-il, quand, dégrisé, il
prendrait conscience du pitoyable mariage qu’il a souhaité en une minute
d’aberration?...
Ah! oui, c’est impossible qu’elle accepte le don, sans prix pour elle,
qu’il veut lui faire!... Jusqu’à son dernier souffle, elle lui sera
reconnaissante... Mais elle ne doit pas être moins généreuse que lui...
Il faut qu’elle se dérobe, si dur que soit le sacrifice.
Quelque chose en elle--jailli de sa délicatesse, de sa fierté--le lui
commande, impérieusement, si violente que soit la révolte de son cœur,
faible comme tous les cœurs qui aiment.
Plus elle songe, et plus les objections s’amoncellent contre le rêve
trop beau. Sans pitié pour elle-même, elle voit la vérité, selon le
monde... Jean est trop riche!... Que ne dira-t-on pas!... Pour la
plupart, elle sera une intrigante qui a su capter un garçon de fortune
immense... Une coquette adroite!... Une maîtresse qu’il réhabilite...
Toute cette boue, il semble que déjà, elle la sente rejaillir sur
elle... Et le dégoût enflamme une seconde ses joues pâlies... Jamais
elle ne pourrait se soumettre à une humiliation pareille, que les
apparences justifieraient...
Et si elle devait en arriver à voir Jean regretter tout bas sa folie,
lui qui peut épouser une Sabine de Champtereux!... Elle pense aux femmes
parmi lesquelles il a coutume de vivre, à leur élégance, à leurs
raffinements de coquetterie, à leurs habitudes mondaines qu’il a
toujours partagées, tandis qu’elle y est demeurée étrangère.
Et surtout encore, surtout, il y a Mme Dautheray avec qui, sûrement,
elle le mettrait en lutte, dont elle devine la déception et la colère!
Mme Dautheray, qui n’a jamais craint la possibilité même que Jean pût
s’éprendre d’une petite veuve sans fortune, chargée d’un enfant, pouvant
tout juste être, pour lui, une confidente complaisante qui ne compte
pas...
Les coudes sur la table, le visage caché dans ses mains, Hélène pense
ainsi, devant la lettre chérie, dans le calme du jardin ensoleillé où,
de loin, elle entend les rires de Bobby que sa tante garde près d’elle,
pensant que la jeune femme travaille.
Tout le jour et le suivant aussi, après la nuit sans sommeil, elle
hésite devant l’abominable renoncement.
Et c’est le soir seulement, quand elle se retrouve de nouveau vis-à-vis
d’elle-même, qu’elle s’assied, vaincue, devant sa table à écrire, sourde
à la plainte qui supplie et sanglote en son cœur. Alors, sans hésiter,
elle répond:
«Jean, mon cher, très cher grand, l’Alsace vous avait donc fait perdre
toute sagesse, pour que vous m’écriviez la lettre exquise et insensée,
que j’ai lue le cœur bouleversé d’affection, de gratitude, de trouble?
«De mélancolie aussi! Car c’est l’impossible, Jean, que vous avez rêvé
là.
«Aussi clairement que moi, quand sera dissipé le charme de notre fugitif
rapprochement, dans un idéal pays, émouvant par les souvenirs que nous
évoquions ensemble, vous verrez... tout ce qui nous sépare..., tout ce
qui fait que je ne suis pas la femme qui vous convient. Pour vous, mon
Jean très cher,--et les raisons en sont innombrables,--je ne puis être
que votre amie la meilleure; du moins, par l’affection et le dévouement;
mais une humble travailleuse qui élève son enfant et doit suivre le
sillon où sa tâche est marquée.
«Vous le savez bien, et je ne puis l’oublier. Ce serait coupable à moi
de le faire. Nos voies sont différentes. Il est probable que je ne me
remarierai pas. Maintenant que j’ai goûté de l’indépendance, il me
semble que je ne saurais plus m’en passer, et je ne crois pas que je
sois encore capable d’aimer d’amour. Mon cœur restera à qui l’a possédé.
«Ainsi, n’appartenant à personne, je pourrai demeurer l’amie qui est à
vous seul, qui aura toujours besoin de votre fraternelle tendresse, et
comptera sur l’aide qu’elle pourrait être obligée de réclamer de vous,
si jamais elle a besoin d’un conseil ou d’un soutien.
«De toute mon âme, merci de la joie que vous venez de me donner; la plus
intense peut-être que j’aie connue, dont le souvenir me tiendra toujours
chaud au cœur et me sera un viatique.
«Jean, vous vous illusionnez en croyant que, seule, je puis vous donner
le bonheur. Cherchez-le, ce bonheur que je vous veux et qui sera le mien
aussi, auprès d’une jeune créature chez qui vous trouverez une jolie âme
neuve. Son juvénile amour vous fera bien vite oublier le cœur attristé
de votre compagne d’enfance, qui ne doit plus être qu’une veuve fidèle
et une mère.
«Merci encore, Jean, et toujours à vous, fidèlement, mon inaltérable
affection.
«H...»
Elle a écrit d’un jet et signé. Puis elle laisse tomber la plume.
Brisée, elle murmure:
--Il me semble que je viens de m’arracher le cœur! Mais il le fallait.
Elle en est certaine. Et pourtant, comme il lui paraît monstrueux de
repousser le bonheur venu à elle, pour de misérables questions de
dignité, d’orgueil, si vaines! N’est-ce pas fou ce qu’elle fait là?
Sur le bureau, traîne la lettre de Barcane. Elle n’a guère pensé à y
répondre. Par hasard, elle l’aperçoit. Alors, d’une impulsion
irraisonnée, elle prend une carte et commence:
«Oui, venez me voir, nous causerons...»