Les Trois-Épis.
Un beau matin de septembre, à peine brumeux, sur le lointain bleu des
Vosges.
Les sapins, que brûle le soleil, distillent leur arome et embaument les
quelques hôtels qui forment le nid de la civilisation sur le sommet
riant et agreste. A travers la forêt, le petit train est monté,
haletant, de Turkheim; et il s’arrête devant le groupe des promeneurs
qui flânent, en cheminant vers les bois.
Hélène, prête à emmener Bobby jouer sous les arbres, s’est immobilisée
pour lui faire plaisir, afin qu’il regarde, tout à son gré, les
évolutions de la machine. Il a sa menotte blottie dans celle de sa mère
et s’exclame sur tout et sur rien, pendant qu’elle contemple la vallée,
les crêtes arrondies, vêtues de verdure, avec une sorte de jouissance
extasiée...
Il fait beau! Il fait bon! Son petit a une mine resplendissante.
Elle-même savoure sa pleine liberté, sans souci de l’avenir dont
l’inconnu ne lui fait pas peur... Que les jours de halte sont donc
bienfaisants! A pleines lèvres, elle aspire le souffle chaud qui sent la
résine...
--Maman, oh! maman, voici Jean!
Elle a un sursaut et cesse de voir l’horizon lumineux. Incrédule,
d’ailleurs. Une ressemblance doit tromper Bobby. Cependant, elle
regarde.
Bobby lui arrache sa main et bondit vers les touristes que déverse le
train.
Tout de même... cette haute silhouette, cette allure souple, ces yeux
rieurs et gamins... Bobby a bien vu: c’est Jean!
Le voici. Il est devant elle et lui tend la main avec un sourire
radieux, et aussi une malice amusée devant sa stupéfaction.
--C’est bien moi, Hélène, non pas mon ombre, s’écrie-t-il gaiement,
baisant la main qui, accueillante, est venue dans la sienne.
--Jean, je crois que je rêve! Comment... pourquoi êtes-vous ici?
--Comment? Parce que j’ai pris le train pour monter... Pourquoi? Parce
que la générosité du hasard a exigé, à nos usines du Val d’Or--pas très
loin d’ici, vous savez,--la présence de mon oncle ou la mienne... Alors,
comme j’avais une envie folle de vous voir, à la profonde stupéfaction
de mon oncle, j’ai réclamé le voyage obligatoire. Je suis sûr qu’il
n’est pas encore remis de sa surprise. Ce zèle inattendu!... En
conscience, j’ai commencé mes pérégrinations par le Val d’Or et, ma
tâche accomplie, je me suis accordé le plaisir de vous faire une petite
visite avant de regagner Deauville... Je ne suis pas indiscret en venant
ainsi vous surprendre? La tentation était si forte!... Je n’ai rien d’un
ascète pour résister!
--Non, rien, je sais... Mais que c’est donc imprévu, votre apparition!
--Elle ne vous ennuie pas? Dites...
--Elle me fait un très vif plaisir! déclare-t-elle si spontanément qu’il
se sent ravi. Mais où voulez-vous aller? A l’hôtel?
--Emmenez-moi où il vous plaira! Je suis venu bavarder avec vous! Et,
tout d’abord, parlez-moi vite de la bonne nouvelle... Alors, vous voilà
sacrée auteur et vous allez paraître! C’est un brave homme, que Dubore,
décidément...
--Oh! oui, cet homme austère est adorable! Il m’annonce qu’à l’automne,
sans doute, je serai publiée... Je n’y crois pas encore! Ah! Jean, c’est
à vous que je le dois... Comme je suis contente de pouvoir vous
remercier autrement que par lettre. Aussi vous devinez avec quel cœur,
je travaille maintenant...
--A votre pièce?
Les lèvres d’Hélène prennent une expression moqueuse.
--Elle est finie!
--Ah! vous allez me la lire!
--Certes, non, vous m’intimideriez autant que Barcane lui-même... Et
puis, nous avons mieux à faire. Vous avez tant à me raconter!
--Et j’ai, hélas! si peu de temps! A une heure, je redescends pour aller
voir les ruines de Metzeral. Je me suis battu par là et je veux y
retourner après la victoire.
--C’est un pèlerinage que j’aurais bien aimé faire... Mais je ne sais
s’il me sera possible avant de quitter l’Alsace!
--Eh bien! Hélène, il faut l’accomplir aujourd’hui, en même temps que
moi! s’exclame Jean, enthousiasmé de la perspective. Quelles bonnes
heures de bavardage, nous aurons ainsi!... C’est convenu, je vous
enlève.
--Nous verrons cela, dit Hélène, étrangement tentée; si fort, qu’elle
sent la nécessité de faire appel à toute sa sagesse pour ne pas dire
«oui», tout de suite, à la prière de Jean.
Sous les pins, dans le sentier qui surplombe la forêt, dont les
somptueuses frondaisons emplissent la vallée jusqu’à l’horizon, Bobby
galopant devant eux, ils marchent; leurs pieds, sans y prendre garde,
foulent les aiguilles rousses, détachées des branches, et leur causerie
est aussi riche de récits que si une foule d’événements avaient occupé
leurs deux mois de séparation.
Jean, sollicité par son amie, raconte avec une vivacité colorée, en
peintre; de sorte que, bientôt, Hélène connaît toute la colonie de
Deauville, parmi laquelle, pour obéir au vœu maternel, Jean devrait
choisir la femme idéale. Mais qu’il paraît donc loin encore de la
décision! Et, tout bas, Hélène s’aperçoit que, égoïstement, elle ne
regrette pas qu’il en soit ainsi... Jean marié ne sera plus son ami, son
seul ami...
Malgré elle, de le voir à ses côtés, affectueusement confiant et gai,
elle se sent envahie par une allégresse aussi lumineuse que les flèches
de soleil qui filtrent à travers les sapins.
Jean la regarde avec un plaisir retrouvé. Lui, si difficile à satisfaire
en matière de toilette féminine, il est content de la voir
harmonieusement habillée, avec un soin extrême, en sa simplicité... Une
robe de voile blanc, rayée de mauve, des souliers immaculés, une grande
capeline de paille, fleurie de larges narcisses au cœur d’or.
Le tout doit être de mince valeur. Et cependant comme elle paraît
élégante! Vraiment, même auprès de Marise, de Sabine, de toutes les
autres, en leurs robes coûteuses, elle serait à la hauteur... Et de le
constater, il en éprouve une puérile satisfaction, et lui en sait un gré
instinctif!... Convaincu, il s’exclame:
--Oh! Hélène, comme les _Trois-Épis_ vous font du bien!... Vous avez
l’air d’une gamine, toute rose, et Bobby de votre jeune frère.
Elle se met à rire; ses dents nacrées luisent entre les lèvres.
--Rien que cela!... Mais vous avez raison, j’ai très bonne mine... Mon
visage fané est resté à Paris. Et les _Trois-Épis_ me comblent de forces
pour l’avenir! Quel dommage de n’y pouvoir rester plus de quelques
jours!
--Pourquoi si peu, puisque vous vous y plaisez tant?
Elle lui jette un coup d’œil amusé:
--Monsieur l’homme riche, mes capitaux ne sont pas inépuisables. Notre
séjour, ici, représente une fugue que j’ai offerte à tante et à Bobby
avec mes premiers droits d’auteur. Et, dame! ils ne sont pas
considérables! Mais une grande semaine, en ce merveilleux nid d’aigle,
c’est déjà une faveur de la destinée! Ensuite, nous redescendrons à
Colmar, et, à l’automne, je regagnerai Paris pour reprendre une vie
laborieuse. Je crois que mon «vieil oiseau» me réclamera de nouveau. Il
m’a déjà envoyé du travail ces jours-ci.
--Hélène, laissez-le! décrète Jean impétueusement.
--Mais je n’en ai pas la moindre envie. Quelle étrange idée vous avez
là! Mes occupations chez lui ne sont ni fatigantes ni ennuyeuses, au
contraire.
--Soit. Mais votre vieil oiseau a un fils qui rôdaille autour de vous.
Cela m’exaspère dans mon amitié.
--Vous avez peur que le loup ne croque le petit Chaperon rouge? Pas de
danger qu’il réussisse. En l’occurrence, le petit Chaperon rouge est une
femme très avertie.
--Et très tentante pour son avidité. Savez-vous que l’on parle de son
divorce avec Félice Merval?
--Eh bien?
--Eh bien! s’il divorçait pour vous épouser?
Elle a un éclat de rire si sincèrement moqueur qu’il est, pour le moment
du moins, délivré de la crainte qui l’a lanciné... Pourquoi? Car Hélène
n’est pas désormais condamnée au célibat.
--Jean, que vous êtes donc romanesque et moral! On voit bien que vous
vivez dans une atmosphère matrimoniale! Que votre sollicitude se
rassure, je ne serai ni la femme ni la maîtresse de Barcane! Et
là-dessus, allons déjeuner. Entendez-vous la cloche qui sonne pour
avertir les promeneurs désireux de prendre le train d’une heure vers
Metzeral?
--Alors, c’est pour nous qu’elle sonne!
Hélène n’a pas le courage de corriger «pour vous»... Sa raison est
décidément en déroute. Cette éblouissante matinée la grise.
Bobby, toujours en avant, se précipite dans le jardin de l’hôtel vers
une vieille dame qui tricote dans son fauteuil.
--Bonne maman (c’est le nom d’amitié qu’il lui donne), voulez-vous venir
déjeuner tout de suite, parce que maman va à Metzeral avec l’ami Jean!
Mme Hatzfeld embrasse tendrement la petite figure ronde, toute brûlante
de soleil, et interroge, ne comprenant pas:
--Mon Bobby, qu’est-ce que tu me racontes là? Qui est l’ami Jean? Le
petit garçon avec qui tu jouais hier? Ta maman part avec lui?...
Bobby éclate de rire.
--Mais non! bonne maman. L’ami Jean n’est pas un petit garçon! C’est un
_grand_, un monsieur! Tenez, regardez, le voilà qui arrive avec maman!
Mme Hatzfeld laisse tomber son tricot, et, stupéfaite, contemple Hélène
qui traverse la pelouse, flanquée d’un compagnon très chic que,
curieusement, considèrent les flâneurs, dans le jardin.
--Tante, je vous présente mon ami d’enfance, Jean Dautheray, qui est
grimpé jusqu’ici pour nous faire une petite visite.
Jean s’est découvert et salue profondément. Mme Hatzfeld l’accueille
plutôt désorientée, quoiqu’elle réponde, avec son bon sourire:
--C’est bien aimable à vous, monsieur, d’être monté si haut voir des
amis!
--Madame, pour une amie telle qu’Hélène jusqu’où n’irait-on pas!
--Tante, apprenez ce à quoi ce monsieur prétend m’entraîner... Aller
voir Metzeral, comme je le désirais depuis si longtemps... Ce n’est pas
bien raisonnable, mais si tentant!
Mme Hatzfeld regarde la jeune femme, un peu surprise, et demeure frappée
de l’éclat du fin visage.
--Mais... mais, Hélène, est-ce qu’il vous sera possible de revenir pour
le dîner?
--C’est justement le point qui m’inquiète!... Mais j’ai toujours la
ressource de coucher à Colmar dans notre _home_ et de remonter demain
matin, par le premier train.
--Et... et M. Dautheray? interroge Mme Hatzfeld, imperceptiblement
pensive. Ses yeux attentifs enveloppent le jeune couple.
Jean explique bien vite:
--J’ai ma chambre au _Terminus_, madame.
--Bien, bien. Hélène, vous êtes assez raisonnable pour voir ce que vous
devez faire.
Mais, tandis qu’en chemin pour la salle à manger, Jean, discret, marche
en avant avec Bobby, elle demande à la jeune femme:
--Vous ne craignez pas qu’à l’hôtel, l’impression ne soit pas bonne de
vous voir partir avec un beau cavalier comme M. Dautheray?
Mais Hélène est trop Américaine, en son indépendance, pour attacher la
moindre importance à une simple promenade en compagnie masculine; et,
très sincèrement, elle n’a cure des réflexions que pourrait susciter
ladite promenade. Cependant, affectueuse, elle répond:
--Tante, si cela vous contrarie que je fasse cette course avec Jean,
bien entendu, j’y renoncerai. Mais, qui pourrait l’incriminer, puisque
c’est à votre connaissance!... Et que nous importent les réflexions de
tous ces inconnus!
Mme Hatzfeld pense, qu’en somme, Hélène a raison et n’insiste plus.