La «saison» s’épanouit triomphalement à Trouville, vu l’approche de la
«grande semaine».
Dans la rue de Paris, Marise et Sabine de Champtereux font des courses,
d’une allure flâneuse; regardent les étalages, entrent dans les magasins
pour voir les colifichets nouveaux, créés par la mode, ou les bibelots,
hors de prix, qui les tentent et qu’elles marchandent, sans la moindre
intention de les acheter.
Bien que les femmes, remarquées pour une raison ou une autre, foisonnent
dans la courte rue, rafraîchie par le souffle de la mer, invisible,--les
cabines, les tentes, les parasols, les promeneurs la cachent,--Marise et
Sabine attirent invariablement l’attention des promeneurs qui les
coudoient. Marise ressemble à un Watteau habillé au goût du vingtième
siècle, et Sabine, dans sa très simple robe blanche, sous sa très simple
capeline de paille, coûteux chef-d’œuvre d’une artiste en modes, Sabine
est splendidement belle, avec un éclat de rose thé.
Marise soupire tout à coup:
--Sabine, ne trouvez-vous pas que nous avons assez arpenté?... Allons
goûter, voulez-vous?... Je meurs de faim.
--Oui... Et après, si vous êtes reposée, nous pourrons suivre un peu la
Corniche jusqu’au Calvaire. La vue doit y être merveilleuse par ce
temps.
Et à pleines lèvres, elle aspire le souffle chaud, où erre la senteur
marine.
Ici, une voix mâle prononce, avec une aisance respectueuse:
--Est-il permis d’arrêter les belles promeneuses?
Marise, en observation devant une tunique de dentelle, lève le nez et
sourit.
Devant elles, se découvrant, est le duc de Bresmes, qui s’incline
profondément, puis, redressé, enveloppe Sabine d’une admiration à peine
voilée.
--Comment? Vous aussi, Bresmes, vous avez déserté Deauville, tantôt?...
Qu’est-ce que vous faites ici?
--Pour l’instant, je sors de la poste... Et vous?
--Nous?... Nous allons goûter!...
--Parfait!... Alors je m’invite et vous emmène, si vous me permettez...
--Sabine, vous permettez?... Moi, j’acquiesce volontiers!
Sabine dit négligemment:
--Comme vous désirez, Marise! Je vous suis où vous voudrez. Monsieur de
Bresmes, la promenade à cheval a été agréable, ce matin?
--Elle l’a été autant qu’elle le pouvait, vous ne la partageant pas,
fait-il d’un accent de badinage où elle perçoit l’acuité d’un regret.
Pourquoi n’avez-vous pas voulu monter?
--J’avais le bain avec Jean Dautheray. Nous nous sommes couverts de
gloire. Si incompétent que vous soyez en cette sorte de prouesses, vous
n’auriez pu vous empêcher de nous admirer...
--Vous savez bien que je vous admire en tout, méchante!
La voix est devenue basse avec quelque chose d’ardent, qui transforme
les paroles banales, bien qu’il ait parlé d’un ton léger.
Il est tout près d’elle, qui pénètre dans la pâtisserie dont il lui a
ouvert la porte.
Elle l’a certainement entendu. Mais elle ne répond pas et passe de son
allure souveraine.
La salle est comble. Innombrables visages de connaissance. Saluts,
serrements de mains, dans le tumulte des papotages, des exclamations,
des rires, le bruit des chaises remuées.
Le duc, malgré l’affluence, trouve vite le moyen d’installer ses deux
compagnes et les fait servir à leur gré.
Marise, qui déguste un chocolat glacé, prie Sabine de lui passer
l’assiette des gâteaux, regarde son amie pour la remercier et, toujours
impulsive, s’exclame:
--Oh! Sabine, c’est immoral, d’être belle comme vous l’êtes tantôt!...
Vous incitez au péché... Il n’y a pas à dire. N’est-ce pas? Bresmes.
--Si je disais «oui», je craindrais que Mlle de Champtereux ne prît mon
aveu pour une hardiesse insolente. Mais tout bas, à vous, madame, je
confie que je pense tout à fait comme vous... Moi, faible mortel qui ai
le culte de la beauté...
--Tant pis pour vous, monsieur de Bresmes! riposte Sabine avec son
indéchiffrable sourire, tout en prenant quelques fraises dans sa coupe
de fruits... Il est écrit: «Regardez s’il vous convient, mais
n’approchez pas!»
Il n’insiste pas et interroge:
--Irez-vous, ce soir, chez les de Myeules?
--Je pense que ma mère le voudra. Mais nous avons aussi le grand concert
du Casino, dont le programme est très beau. Cela fait beaucoup de
plaisirs pour un seul soir...
--Vous n’êtes jamais fatiguée! remarque le duc, coulant un regard
enthousiasmé sur la peau veloutée. Cette jeunesse en fleur grise sa
maturité. Pour bien des femmes, oubliées aujourd’hui, il a fait des
folies. Mais aucune, peut-être, n’a plus violemment excité son désir que
cette vierge savoureuse--et inaccessible--dont ses lèvres n’ont jamais
frôlé que la main. Car pour lui, comme pour les autres, elle distille sa
séduction à travers une réserve très provocante--qu’elle le veuille ou
non.
Et ce n’est pas seulement de sa beauté qu’il est épris. Elle le charme
par son allure de race, sa suprême élégance, sa grâce de mondaine
raffinée... Quelle duchesse de Bresmes, elle ferait!... Lui, veuf depuis
tant d’années, serait capable, à cause d’elle, de cette chose insensée,
le mariage avec une femme de vingt ans plus jeune que lui... Il n’en a
que trop conscience!...
Et cependant, tous trois dégustent, potinent, critiquent ou apprécient;
s’amusent des histoires de plage en circulation; Marise, sans
méchanceté, de sa manière gamine; Sabine, indifférente; le duc, avec un
scepticisme nonchalant, un tour d’esprit régence et «mousse de
champagne». Aucun d’eux n’a le désir d’aliments plus substantiels dans
la causerie, charmante à leur goût et odieuse pour des esprits plus
difficiles à rassasier.
Ainsi, Henry de Lacroix qui, en connaissance de cause, reste dans son
cabinet, à «potasser» ses études historiques, ou se promène avec Jean.
Le duc, lui, a une mentalité de pur clubman que sa position sociale et
la vie parisienne ont façonné, le conduisant tout voir: œuvres
dramatiques,--les revues surtout lui agréent--expositions, ventes
artistiques, concerts, où il somnole discrètement. En blasé, il lit--ou
plutôt parcourt--les livres dont il faut pouvoir parler. Ce qui lui
agrée, vraiment, ce sont les sports, qui lui ont conservé, la
quarantaine venue, une svelte robustesse d’homme très jeune. Les rides
sont discrètes, comme les stries blanches dans le blond fauve de la
chevelure, coupée court. En vérité, il est toujours le beau François de
Bresmes dont les succès, soutenus par une fortune princière, ont été
légion et se poursuivent encore, tout à son gré.
Il n’a jamais su ni désiré, d’ailleurs, être plus. Il lui suffit d’être
duc de Bresmes.
Pour le présent, il est tout à la jouissance du voisinage de Sabine,
dont quelques gouttes de porto ont rendu l’éclat éblouissant.
Il demande:
--Demain matin, montons-nous à la ferme Marie-Antoinette prendre un
chocolat? Il y a de la brise, ces jours-ci... Un temps de galop sera
exquis!
Il sait qu’elle adore le cheval autant que lui; aussi bien en vertu d’un
goût naturel que par la conscience d’être une superbe amazone.
Pourtant, elle répond légèrement:
--Si mon frère peut m’accompagner, volontiers...
Un pli barre le front de Bresmes. Ce n’est pas en tiers qu’il veut cette
promenade. Marise vient à son secours.
--Sabine, demandez à Hugues d’offrir cette course équestre à son flirt,
Edith Weldon, qui est aussi fervente écuyère que vous-même... Et
sûrement, il viendra.
--C’est cela, je vais arranger la chose avec miss Weldon, accepte le duc
enchanté.
Et il envoie à Marise un coup d’œil reconnaissant.
--... Demain, vers dix heures et demie, si cette heure vous convient,
nous trottons vers Houlgate.
--C’est entendu, dit Sabine, qui se lève, estimant qu’elle a fait assez,
ce jour-là, pour tenir en goût ce connaisseur dont l’hommage lui plaît.
--... Marise, venez-vous faire le tour que nous avions projeté?
--Puis-je être des vôtres? glisse Bresmes, debout.
--Non, nous avons des propos confidentiels à échanger, réplique-t-elle
tranquillement, mais avec un si charmant sourire que Bresmes ne peut lui
tenir rigueur malgré son âpre regret.
--Alors, à demain.
--Oui, à demain, si vous avez pu entraîner Hugues et Edith! Je ne suis
pas sûre de les rencontrer tantôt, c’est pourquoi je vous confie les
négociations. Au revoir.
Il baise la main nue qui lui est abandonnée une seconde, tandis que
Marise remet un frisson de poudre sur le bout de son nez, car,
déclare-t-elle:
--Ce diable de porto me fait luire!
Nouveaux saluts, _shake-hands_, échange de propos rapides et de sourires
avec les hôtes de la pâtisserie... Puis les deux jeunes femmes sont
dehors, abandonnant le duc, déçu... Sabine, pour lui, est devenue une
soif!
Qu’éprouverait-il, s’il surprenait le «ouf!» qui s’échappe des belles
lèvres, si discret que Marise ne le remarque même pas.
Alertes, toutes deux remontent la rue de Paris encombrée de flâneurs. Le
souffle de la mer flotte plus frais. Elles traversent les rues étroites
entre les villas fleuries et s’engagent, selon le vœu de Sabine, sur la
route qui, en corniche, suit la côte. Le soleil irise la poussière
blonde que soulève la brise. La mer, enfin apparue, est une nappe de
satin idéalement bleue, ondulée par une imperceptible houle, sur
laquelle glisse le bateau du Havre, qui revient, rapide comme un grand
oiseau.
Marise s’est abritée sous son ombrelle. Mais Sabine, insouciante du
soleil, marche de son pas de jeune déesse, offrant son visage au souffle
plus vif monté de l’eau, couleur d’opale.
Marise lui jette un coup d’œil de malice.
--Sabine, vous êtes songeuse!... Vous pensez à votre admirateur...
--Mon admirateur?...
--Oui, François de Bresmes. Vous n’allez pas me dire qu’il ne vous fait
pas une cour... oh! très correcte mais pressante?... Il est amoureux fou
de vous, le pauvre.
--Le pauvre?... Pourquoi?
--Parce que vous êtes plutôt fraîche avec lui!
--Vraiment?... C’est votre impression? Marise. Moi, je me trouve... très
aimable.
--Vous n’êtes pas désagréable, bien entendu!... Et c’est très bien, à
vous, de ne pas lui laisser espérer que vous couronnerez sa flamme...
Sabine ne répond pas. Elle regarde, sans le voir, le bateau du Havre,
qui approche de la jetée des Anglais.
Marise dresse la tête.
--Sabine, vous ne pensez pas, sérieusement, que vous pourriez épouser un
homme de son âge!
--Vous trouvez que j’aurais tort?
--Il a au moins quarante-quatre ans!
--Oui, je pense aussi.
--Et vous, à peine plus de vingt!
Sabine a un ironique sourire.
--Précisez. J’en aurai vingt-quatre en octobre... Si je ne prends un
parti radical, je vais arriver à coiffer sainte Catherine. Et j’aime
autant pas!
Marise proteste.
--Si vous coiffez sainte Catherine, Sabine, c’est que vous l’aurez
voulu. Vous n’avez que le choix, parmi votre cour...
--Ma cour!... Ah! oui, j’en ai des courtisans!... Ils abondent plus que
les épouseurs. Je suis une fille très difficile à placer! Marise... Trop
belle pour sa dot,--ceci établi, sans vaine modestie,--et de plus, trop
exigeante, sur une foule de points. Il me faut trouver, à mon gré,
l’homme, la fortune--une grosse fortune! je connais mon appétit--et le
nom. Je suis sans courage pour me mésallier... Or, les hommes riches de
notre monde cherchent les grosses dots; et avec ceux qui ne le sont
pas... ou pas assez, le mariage m’est impossible...
Sabine s’arrête un peu; ses prunelles veloutées contemplent la mer.
--Pourquoi, impossible?
--Nous végéterions... et cela, aussi, est au-dessus de mes forces...
Tenez, parmi les plus... enflammés, il y a, par exemple, Roger de
Castillon, gentil, bonne naissance, mais qui ne peut m’offrir que la vie
de garnison; or, je ne prétends pas quitter Paris! Et trente mille
francs de rentes au plus! Une misère... Il me faut déjà douze à quinze
mille pour ma toilette... Et en pratiquant une sordide économie...
Alors?... Quoi?... Roger est impossible, comme ses pareils, je ne veux
pas d’une vie qui serait un enfer pour moi!
Marise a suivi, très attentive, les paroles de Sabine, écho de sa propre
pensée. Elle dit tout haut, un peu hésitante:
--Il me semblait que vous auriez épousé Jean Dautheray.
Une ombre voile les yeux de la jeune fille.
--Oui, s’il avait voulu... Jean aurait été l’époux qui pouvait me
plaire. C’est un garçon très chic à tous points de vue. Il lui manque le
nom... Mais, en somme, il est tout à fait des nôtres par l’éducation,
l’allure, les habitudes.
--Eh bien, alors?...
Et les yeux de Marise cherchent ceux de son amie qu’elle ne rencontre
pas. Ils ne quittent pas l’horizon. Mais la voix mordante, Sabine
articule avec une ironie où il y a de l’amertume:
--Eh bien! la difficulté est que Jean ne m’aime pas!... Tout bonnement,
je le tente... Si j’étais quelque divette et non une Champtereux, les
choses pourraient s’arranger... Telle que je suis, je l’effraie, je
l’inquiète. Il y a en lui un atavisme bourgeois que son âme très moderne
ne peut vaincre. Je ne constitue pas l’épouse qui a existé dans sa
famille depuis des générations, l’épouse qu’inconsciemment, il
cherche... Je sais très bien que je le grise... Mais quand la griserie
se dissipe, quelque chose lui dit: «Non, ce n’est pas elle qu’il te
faut...» Je déplais à sa mère, carrément... Et lui est trop habitué aux
femmes de notre milieu pour ne pas comprendre l’existence qu’il me
faut...
--Laquelle?
Le visage de Sabine a une étrange expression:
--Je veux être adorée, encensée, gâtée, mettez même, comblée... Je veux
pouvoir m’offrir tout ce qui me tente pour ma toilette, sans avoir souci
du prix; recevoir, de façon à faire envie, à être, dans ma sphère, une
souveraine. Oh! mon idéal n’a rien de transcendant. Je ne m’illusionne
pas. Mais je suis ce que m’ont faite mon éducation et l’atmosphère de
mon milieu... Je suis la vraie fille de mes parents: un joueur
insouciant et audacieux, une mondaine infiniment élégante, tous deux
pétris des qualités et des défauts de notre race... Je leur ressemble.
C’est tout naturel!
De son pied chaussé de daim blanc, Sabine écrase la poussière de la
route.
Marise écoute, très intéressée, autant que surprise. Jamais Sabine ne
lui a ainsi dévoilé sa pensée. Il faut vraiment qu’elle traverse une de
ces crises morales où, impérieux, jaillit le besoin de songer tout haut,
comme pour mieux discerner la vérité...
Elles sont arrivées en haut de la corniche; et, d’un même mouvement,
s’assoient sur le banc qui domine l’immense horizon de ciel et de mer.
Sabine, maintenant, reste silencieuse. Elle réfléchit, si absorbée, que
Marise ose à peine questionner:
--Sabine, voulez-vous que je parle à Jean?
La jeune fille tressaille et lève la tête.
--Parler à Jean?... Oh! Dieu! non!... Vous ne savez donc pas combien je
suis orgueilleuse?... Et puis, ainsi, vous l’obligeriez à se décider...
Et je suis certaine que, nonchalant comme il l’est, pour rester encore
libre, il dirait «non»... Alors tout serait fini entre nous.
--Vous le regretteriez?
--Ce mariage eût été, il me semble, ma chance de bonheur. Je crois
vraiment, qu’ensemble, nous aurions pu connaître des jours très doux...
Car je me sens fort capable d’être une épouse-amante qui ne laissera
rien regretter ni désirer à l’homme qu’elle aura choisi. Dans mes
aïeules, il y a eu de grandes amoureuses!... Ah! Marise, vous qui avez
épousé l’homme que vous aimiez, vous n’avez pas assez de jours pour en
bénir la destinée!
--Oui, Henry m’adorait, reconnaît naïvement Marise... Et comme il a
continué, même avec progrès, je lui pardonne d’être un peu trop sage...
Il l’est pour nous deux; et comme il me laisse bien gentiment
vagabonder,--en tout bien, tout honneur...--notre situation est
parfaite.
--Heureuse Marise! Si vous saviez comme les difficultés matérielles,
dont j’ai vu l’horreur, m’ont gratifiée d’une sagesse et d’une prudence
de tabellion. Comme elles ont tué en moi le sentiment pur! C’est en
connaissance de cause que je n’écarte pas le duc... Quoique... Enfin! Il
faut être belle joueuse avec la vie!
Un silence. La brise soulève les cheveux légers des femmes et courbe,
dans l’herbe, les fleurettes que frôlent des papillons affairés.
La bouche railleuse, des sonorités âpres dans sa voix qui s’applique au
ton du badinage, Sabine reprend soudain:
--Marise, ne soyez pas scandalisée. Mais j’ai une intime impression...
--Qui est?
--Je ne serai pas la femme de Jean... Mais peut-être, un jour, sa
maîtresse... quand malgré nous, l’un et l’autre, nous serons tombés dans
les pièges différents que nous prépare la destinée.
--Oh! Sabine, quelle fâcheuse idée! s’exclame Marise, qui ne peut
discerner si son amie plaisante ou non.
--Très fâcheuse, en effet. C’est effrayant, cette conviction qui
m’obsède, qu’en ce moment, mon avenir va se décider!... Et puis...
Elle change de ton.
--... Et puis, là-dessus, redescendons. Ne pensez-vous pas qu’il est
l’heure de regagner Deauville?
Docile, tout occupée de ce qu’elle vient d’entendre, Marise se lève et
suit Sabine qui marche déjà, de son pas rythmé, le visage pensif.
Brusquement, la jeune fille tourne la tête vers sa compagne:
--Je ne sais pourquoi, je vous ai accablée, indiscrètement, du rôle de
confidente... Vous ne me trahirez pas?...
--Sûrement non, je ne vous trahirai pas, ma pauvre chère. Je vous plains
bien trop pour cela!
--Bah! Je ne suis pas tellement à plaindre à cette heure, puisque je
peux encore choisir... Vous avez l’auto?
--Oui, elle doit m’attendre à l’entrée du port. Si vous le souhaitez, je
vous remettrai à Deauville en passant.
--Volontiers... Ou plutôt non!... J’irai avec vous jusqu’au manoir de
Bénerville et je redescendrai la côte à pied. J’ai besoin de remuer.
C’est ainsi que je réfléchis le mieux.
--Comme vous voudrez, ma chérie. Je suis navrée de vous voir préoccupée
et de n’y pouvoir rien!
En quelques minutes, l’auto les a ramenées devant le splendide domaine
des Dautheray dont Marise est l’hôte, actuellement. Juste comme elles
échangent, sur la route, les mots d’adieu, venant de Villers, Jean
apparaît en tenue de tennis. Près de lui, chemine Nicole, flanquée aussi
de sa raquette, toute mince sous sa blouse flottante, des joues de rose
fraîche épanouie, ses bras nus, dorés par le soleil.
Elle a une imperceptible moue à la vue de Sabine qu’elle n’aime pas. Et
dès que les quatre promeneurs se sont rejoints, c’est rapidement qu’elle
distribue ses bonjours; puis mettant sa main brunie dans celle de Jean,
elle finit, un amical sourire aux lèvres:
--A ce soir, au Casino, n’est-ce pas? Jean, mon premier tango est pour
vous...
Et sans plus s’attarder, elle poursuit sa route.
Jean demande alors:
--Vous revenez de Trouville?
--Mon cher, vous ne le croirez peut-être pas, nous arrivons du Calvaire
où nous sommes allées contempler la belle nature, explique Marise.
--Vrai?... Mais alors vous devez être épuisées!
--Mais non! nous avions pris des forces dans le succulent goûter que
Bresmes nous a offert.
Un pli barre soudain le front de Jean dont les yeux s’arrêtent sur
Sabine.
--Ah! Le duc était avec vous?... Il est donc toujours à votre suite
maintenant!
Marise devine chez Jean une impatience jalouse. Et elle attise
adroitement le feu.
--Pas à la mienne, mon ami... Mais à celle de Sabine dont il est féru...
Ce qui ne peut vous étonner!...
--Non!... Ce qui m’étonne plus, c’est que Mlle de Champtereux ne trouve
pas insipide d’être courtisée par un vieux beau.
Sabine le regarde de ses yeux mystérieux où a passé un éclair et
prononce légèrement:
--Je trouve M. de Bresmes très agréable et ne pense guère à son âge qui
m’est indifférent. Au revoir... Je rentre.
Jean piafferait volontiers. Mais il reste très calme d’apparence et
réplique seulement, la voix ironique, à Sabine, prête à partir:
--Après tout, il y a des goûts inexplicables. Vous allez ce soir au
concert du Casino?
--Je ne sais encore...
--Alors, sûrement, à demain matin, au bain!
--Non, je monte avec M. de Bresmes.
--Ah!...
Il n’ajoute rien et ouvre la grille devant Marise qui a serré la main de
son amie et, discrète, s’enfonce dans l’allée ombreuse, amenant au
château dont se profilent les terrasses enguirlandées de géraniums.
Les jeunes gens sont seuls une seconde. Le masque froid de Jean tombe
aussitôt; et tout ensemble, suppliant et impérieux, il demande, une
ardente caresse dans le regard:
--Vous viendrez ce soir, Sabine. Je suis affamé de vous! Depuis ce
matin, je ne vous ai pas vue. Promettez que vous viendrez!
Elle secoue la tête, railleuse:
--Mais non, je ne promets rien du tout. Votre besoin de ma présence me
paraît bien relatif. Pour le supporter, vous avez Nicole, le tennis,
votre camarade de Lacroix et, en plus, la légion de vos belles amies
étrangères... Vous êtes trop exigeant!
Il l’a écoutée sans presque entendre ses paroles, grisé par la vie
palpitante de ce visage frais comme un beau fruit dont ses lèvres sont
avides. Mais de la voir si maîtresse d’elle-même, il s’exaspère.
--Sabine, vous êtes bien coquette, ce soir! C’est l’influence de votre
succès auprès de votre vieil admirateur?
--C’est du duc de Bresmes que vous parlez? Personne ne le croirait en
vous entendant... Il a l’air si jeune... C’est, d’ailleurs, l’impression
qu’il me fait, comme à tout le monde...
--Il paraît que je ne suis pas «tout le monde».
Elle et lui, une seconde, se regardent, tels deux adversaires. Dans ses
yeux à elle, il y a du défi. Dans ceux de Jean, une sorte de
colère,--une colère de mâle jaloux... Mais l’expression de révolte
hautaine va si merveilleusement à Sabine, que l’admiration de l’artiste
apaise en lui le ressentiment de l’homme; il se met à rire, avec sa
gaieté séduisante.
--Sabine, ma nerveuse Sabine, nous nous disputons comme deux gosses!...
Mettons que vous trouvez Bresmes juvénile et ne parlons plus de lui...
Vous allez être adorable; et demain matin, c’est tous les deux, que nous
monterons à _Marie-Antoinette_.
Mais elle secoue la tête, son visage, gardien jaloux de son intimité,
sourit à peine... Une expression de volonté presque dure souligne sa
bouche.
--Mais non, Jean... Je ne décommanderai pas le duc... Cette promenade
avec lui m’amuse, car il est un cavalier... rare!... Un autre matin,
nous galoperons, vous et moi!... Peut-être, à ce soir, après tout!
Il ne peut insister. Sur la route, à quelques pas d’eux, a surgi Henry
de Lacroix, qui rentre de promenade; et les saluts échangés, Jean doit
suivre son camarade, dans l’allée où a disparu Marise.
Sabine, alors, descend la route vers Deauville. Elle sait qu’elle a
réussi à mettre la fièvre dans l’être jeune de Jean; que ce soir, quand
elle va le retrouver au Casino,--car, pas une seconde, elle n’a pensé
qu’il en serait autrement...--il sera... comme elle voudrait, toujours,
le voir près d’elle... Peu à peu, va-t-elle l’amener à des paroles
décisives?... La jalousie est un fort stimulant!...
Une buée humide, soudain, ternit l’éclat de ses prunelles où passent des
lueurs d’orage. Jean a bien deviné: elle a les nerfs à vif... C’est que
l’obsédante conviction l’étreint... Pour octobre, il faut qu’elle soit
fiancée. Vivre plus longtemps dans l’imprécision de son avenir, lui
devient intolérable. Elle est excédée de son existence actuelle qui lui
donne l’impression d’avancer sur un sol mouvant; lasse de l’atmosphère
troublée qu’elle respire, entre un père et une mère comptant sur sa
seule beauté pour l’établir, insouciants de l’avenir qu’ils lui créent
ainsi, et incapables d’avoir d’autre soin que celui de leur personnelle
satisfaction. Sur ce point seulement, ils s’entendent. Pour les autres,
ils sont aussi séparés que des étrangers à une table d’hôte, et se
reconnaissent l’un à l’autre, le droit absolu de vivre à leur guise. Ce
dont ils usent à un point que Sabine ne veut pas mesurer. Son frère leur
ressemble... Oh! combien!... Odieusement gâté, riche de folies, très
séduisant, il est aujourd’hui mûr pour le somptueux mariage avec
étrangère; et il y a toute chance pour qu’il reparte de Deauville,
fiancé à la richissime Edith Weldon, qui fera une suffisante marquise de
Champtereux... Si ce n’est celle-là, ce sera une autre, sûrement; sa
haute mine n’a qu’à choisir.
A elle, Sabine, d’être aussi habile que lui!... Mais, il y a en sa
nature un orgueil égal à son besoin de luxe; ce qui lui rend le succès
plus difficile. Elle dédaigne les roueries diplomatiques et ne
s’abaissera jamais, par exemple, jusqu’à se faire compromettre pour
amener l’admirateur très fortuné à l’obligation morale du mariage...
A cette heure, deux hommes pourraient lui apporter l’avenir qu’elle
veut. Jean, qui lui plaît... beaucoup!... Le duc de Bresmes qui a son
titre, une fortune seigneuriale--et quarante-quatre ans!... Dans peu de
temps, il sera un vieil homme et elle, une femme dans la splendeur de
ses trente ans. Qu’arrivera-t-il alors?... Bien clairement, Sabine en a
conscience et n’est pas effarouchée.
Dans le monde où elle a toujours vécu,--celui de sa mère...--presque
toutes les femmes, avec la désinvolture de leurs aïeules, au siècle de
la Régence, prennent, pour peu qu’elles le souhaitent, le consolateur
qui les dédommagera du mari indifférent, détesté ou volage.
Et Sabine, avec une sorte de résolution désespérée, se prend à murmurer,
arrivant à la grille de sa villa:
--Bah! Je ferai comme les autres, si je ne puis avoir le bonheur que
j’aurais voulu! Que Jean ne se décide pas, avant notre départ de
Deauville, et je serai duchesse de Bresmes, hélas!