L’auto les emmène. Les femmes papotent gaiement, Marise ne pense plus du
tout à ses soucis. Sabine écoute surtout, répond un peu, son regard
indéchiffrable errant volontiers au dehors.
Et Jean est, de nouveau, envahi par une intense satisfaction de la vie.
Il jouit d’être jeune, d’avoir, devant lui, deux très jolies femmes et,
autour de lui, l’atmosphère lumineuse d’une fin d’après-midi printanière
qui sent les violettes dont il a fleuri ses deux compagnes.
L’auto monte l’avenue des Champs-Élysées, d’une allure à écraser les
plus prudents, puis stoppe devant le Palace où les équipages, allongés
en une file imposante, annoncent la réunion _select_ qu’abrite la
coupole.
Jean saute à terre, fait descendre les jeunes femmes; et tous trois, le
majestueux escalier étant gravi, pénètrent dans le hall où, parmi les
plantes vertes et les fleurs, au son d’une voluptueuse musique, devant
les spectateurs immobilisés aux petites tables de thé, des couples très
nombreux ondoient lentement avec cet air d’application qui caractérise
les danses actuelles.
Les hommes, pour la plupart, sont très jeunes; les plus âgés, de toute
évidence, appartiennent à la phalange des inoccupés, parmi les gens du
monde. Quelques uniformes évoluent avec une conviction recueillie. Mais
jeunes femmes et jeunes hommes semblent accomplir une fonction sérieuse;
le plus grand nombre, avec infiniment de grâce et une sensibilité
extrême du rythme suggestif de la musique.
Le tango triomphe pour l’instant.
Jean a introduit ses compagnes dans leur loge où, lentement, elles
écartent leur manteau et attirent regards, saluts, sourires de
bienvenue.
Ce _dancing_ est devenu une sorte de cercle, à l’usage des femmes du
_vrai_ monde qui tiennent à s’amuser et y viennent, à l’heure du thé, se
retrouver, se recevoir, s’offrir les tours de tango et autres danses qui
les tentent; voire aussi se critiquer, se jalouser et flirter, oh!
combien! A cet effet, le hall du _Dancing-Palace_ est le temple même de
la coquetterie.
De la main, Marise répond à des amies qui lui font signe, tandis que
l’orchestre répand le flot d’une harmonie grisante et berceuse
qu’accompagne la voix passionnée d’un chanteur tonitruant.
--Ce n’est pas mal, ce qu’ils jouent là! remarque Jean.
--Oui, c’est tentant, approuve Sabine. Voulez-vous que nous le dansions?
Marise, un brin gourmande, proteste:
--Mais... mais nous allons goûter d’abord. Il est tard. Je meurs de
faim. Vous, pas? Sabine.
--Chère, le plateau n’est pas encore apporté. Nous avons le temps de
faire un tour, n’est-ce pas? monsieur Dautheray... Et voici justement
Givres qui vient vous faire sa cour. Vous n’allez pas vous ennuyer!
En effet, un garçon plutôt laid mais infiniment chic, est au seuil de la
loge, tout souriant d’arriver bon premier auprès de la jolie baronne de
Lacroix. Il s’assied à la place laissée vide par Sabine; cependant que
les deux danseurs descendent les quelques degrés qui les amènent au
parquet où glissent les couples.
Et, tout de suite, ils s’enlacent étroitement, comme l’exige le tango;
également souples pour suivre le dessin de la musique, sur laquelle, en
perfection, se modèlent leurs mouvements.
La main de Jean s’appuie sur l’étoffe soyeuse et mince sous laquelle il
sent le jeune corps autant que si Sabine était nue. Contre sa poitrine
d’homme, frôle la délicate poitrine, libre de l’étreinte du corset. Les
visages sont si proches qu’un imperceptible mouvement mettrait, sous les
lèvres de Jean, la peau fraîche qui fleure le muguet, et dont un rose
plus vif aux joues, souligne le triomphant éclat.
Ils n’échangent pas une parole, tout au plaisir des mouvements rythmés
qu’ils goûtent intensément, l’un comme l’autre... A ce point qu’ils ne
remarquent même pas l’attention flatteuse qui les suit, car ils sont,
certes, parmi les meilleurs des danseurs de tango présents.
Harmonieusement, ils déroulent leur marche lente, la jupe étroite de
Sabine attachée à la silhouette masculine. Un étrange sourire erre sur
sa bouche un peu entr’ouverte; l’expression est lointaine des noires
prunelles de velours...
Et lui, Jean, se livre tout entier à la jouissance de tenir entre ses
bras une forme charmante et de s’abandonner au rythme d’une musique qui
agit sur lui à la manière d’un parfum, violent et doux.
Au passage, son regard, un peu voilé, effleure le drap bleu pâle d’un
uniforme. Et, soudain, un bizarre réveil se fait brutalement, une
seconde, en son cerveau, des jours tragiques qu’il a vécus pendant
plusieurs années...
Ces jours--dont il ne parle jamais--ont-ils vraiment existé?... Y a-t-il
si peu de temps qu’il se battait sans penser à rien d’autre, qu’il a
connu les souffrances de la captivité, pendant sept longs mois?... Dans
cette atmosphère de plaisir, tout ce passé lui paraît invraisemblable...
A ce point, qu’il secoue la tête, comme pour écarter un cauchemar...
Et la sombre vision disparaît.
Cependant, l’orchestre jette ses derniers accords. La voix du chanteur
se tait sur une note ardente comme un appel.
Alors, Jean et Sabine s’arrêtent lentement, à regret, encore grisés un
peu, reconnaissants du plaisir qu’ils viennent de se donner l’un à
l’autre.
Une seconde, leurs prunelles se confondent; mais déjà, ils reprennent
l’entière possession d’eux-mêmes. Et Jean s’exclame, avec sa vivacité
joyeuse:
--Oh! Sabine, c’est un rêve du paradis de Mahomet de danser avec vous!
Elle rit un peu, écartée de lui, revenant vers la loge de Marise.
--Le compliment peut vous être renvoyé. Oui, nous venons de goûter des
minutes charmantes que nous retrouverons tout à l’heure...
--Pourquoi pas tout de suite... Entendez-vous? l’orchestre reprend déjà!
--Oui, mais Marise nous attend pour goûter!... Vous êtes insatiable de
danse! J’ai très soif de mon thé...
--Et moi, j’ai soif de vous, Sabine...
Sans répondre, moqueuse, elle hausse un peu les épaules; mais son
sourire est caressant et une lueur, discrètement triomphante, luit au
fond de ses prunelles.
Jean la suit, l’œil charmé par son allure de nymphe qu’aurait habillée
un couturier parisien.
Littéralement, ce qu’il lui a dit est la vérité. Elle le grise par sa
beauté dont elle distille le charme avec une coquetterie savante. Et il
y a plus d’un moment où il se demande, presque surpris, pourquoi il ne
prononce pas les paroles décisives qui lui donneraient, il le sent,
cette patricienne exquise.
Peu lui importe que les Champtereux dissipent avec insouciance leur
patrimoine familial;--le père au jeu, surtout; la marquise, la belle
marquise de Champtereux, par ses toilettes et ses réceptions; leur
héritier, Hugues, dans les plaisirs de toute sorte qu’il s’accorde sans
compter, certain que le jour où il voudra, son nom et sa personne lui
apporteront la dot réparatrice.
Pour Jean, la question d’argent n’existe pas. Jamais il n’a eu à en
tenir compte, et il l’ignore.
Alors quoi?... Comme flirt, il goûte infiniment la belle créature qui a
l’art d’exaspérer son attrait vers elle, en accordant peu... très peu.
Mais, il s’agit d’épouser?... Aussitôt, surgissent, en lui, d’obscures
et singulièrement fortes résistances. En somme, il ne connaît d’elle que
la mondaine dont la hautaine liberté d’allures le charme et--en son for
intérieur--le choque. Avec son injustice masculine, il condamne tout bas
ce qu’il est ravi de recevoir. En vain, il cherche à pénétrer ce qu’elle
est. Sa personnalité intime demeure invisible... Quelle est la qualité
de son cœur? Quelle somme de délicatesse, de générosité, de droiture
renferme son âme, dont les replis sont jalousement voilés? Jusqu’à quel
point a-t-elle les préjugés, les idées de sa caste?...
Pas un brin poseuse, si intelligente soit-elle, naïvement, elle est
_snob_. Elle a une façon de dire: «_Il_ ou _elle_ n’est pas de notre
monde», que Jean note comme une faiblesse amusante et imprévue, à une
époque de démocratie, mais qui met entre elle et lui, une imperceptible
distance que son orgueil d’homme lui a, jusqu’alors, rendu impossible de
franchir. Tenace, il a l’intuition que, s’il n’était pourvu d’une
fortune considérable, Sabine de Champtereux, quoiqu’il lui plaise,
qu’elle le tienne pour un garçon chic, s’arrêterait devant son nom sans
titre qui le met, lui aussi, en dehors de «son monde»...
Et aussi fier qu’elle-même, il garde son entière liberté, tout en
jouissant des avantages du flirt.
--Eh bien! Dautheray, vous venez de faire un tour de tango? jette une
voix masculine.
Jean cesse de contempler Sabine. C’est Hugues de Champtereux qui
l’interpelle, la main tendue, aussi séduisant que sa sœur.
Et tous trois, devisant, regagnent la loge où Marise grignote des
gâteaux avec son cavalier servant et ses amies.
V
Chez Mme Dautheray, le déjeuner terminé.
Il est deux heures. Ce serait le moment d’une agréable flânerie. Mais
Mme Dautheray ignore et ne prise pas--parce qu’elle ignore
peut-être?--les douceurs du _farniente_. Devant le bureau ancien de son
petit salon, elle a déjà entrepris de revoir les comptes de l’œuvre des
«Veuves isolées», dont elle est présidente; et les sourcils froncés sous
son lorgnon, elle s’applique dans ses additions, examinant le rapport
que, dans la matinée, la secrétaire lui a apporté.
Jean, lui, installé dans le jardinet qui longe le Parc Monceau, parcourt
les journaux, tout en fumant.
Un coup de timbre à la haute porte d’entrée qui grince un peu, en
roulant sur ses gonds. Mme Dautheray et Jean, ensemble, dressent la
tête, malencontreusement troublés par la crainte d’une visite; et Mme
Dautheray attend, la plume en l’air, impatiente et curieuse. Qui peut
surgir si tôt?
Une idée lui traverse la cervelle. Peut-être est-ce quelque
intermédiaire dans les négociations matrimoniales, qui vient lui
demander un renseignement, à cette heure où l’on est sûr de la
rencontrer.
Un heurt discret résonne à la porte; et la voix étouffée du valet de
chambre explique:
--Mme Heurtal fait demander si madame pourrait la recevoir.
--Mme Heurtal!... Comment, Mme Heurtal?... Comment, Hélène Heurtal
serait à Paris? Jean!
Il se montre au seuil du petit salon.
--Qu’y a-t-il? mère. Que voulez-vous?
--Hélène Heurtal demande à me voir. Savais-tu qu’elle était de retour en
France? Je suis stupéfaite!
Le valet de chambre attend toujours la réponse que, toute à sa surprise,
Mme Dautheray oublie de lui donner. Jean intervient.
--Hélène est à Paris?... Vite, mère, dites qu’on la fasse entrer. Elle
va nous trouver bien peu accueillants!
Mme Dautheray, obéissante, répète aussitôt:
--Faites entrer, Victor.
Le domestique s’éclipse, tandis que Mme Dautheray ferme son livre de
comptes. Il reparaît, s’effaçant pour introduire une très jeune femme
qui, avec un sourire luisant sur des dents nacrées, demande:
--Je ne suis pas trop indiscrète en venant de si bonne heure? madame.
C’était pour avoir plus de chance de vous trouver.
Mme Dautheray attire la visiteuse et l’embrasse maternellement sur les
deux joues.
--Tout d’abord, ne m’appelle pas ainsi «madame», de cette façon
solennelle, mais «marraine», selon notre vieille habitude!... Mon
enfant, je suis «syncopée» de te voir! Quelle résurrection!
Ici, la seconde de silence qui surgit, fatalement, après le choc du
rapprochement imprévu, quand les vies ont été longtemps séparées. Puis
les questions jaillissent du cerveau de Mme Dautheray.
--Mais, Hélène, pourquoi ne m’avoir pas annoncé tes projets de retour?
Et ensuite, pourquoi ne m’avoir pas écrit que tu étais à Paris? Je te
croyais toujours en Alsace... sinon, repartie à New-York.
--Hélène, vous êtes une cachottière! fait gaiement Jean qui s’est
incliné sur la main très bien gantée qu’elle lui a tendue d’un geste
amical. Je ne vous connaissais pas ce défaut, si mes souvenirs ne me
trompent pas.
--Peut-être vos souvenirs sont si lointains que votre mémoire les a
saupoudrés d’oubli.
Elle parle, en souriant, d’un ton léger, avec un imperceptible accent
anglais; mais une ombre a passé dans les larges yeux, d’un gris bleu de
pastel, sous les cils très foncés, des yeux intensément lumineux et
«pensants».
--Enfin, Hélène, depuis quand es-tu à Paris?
--Depuis trois semaines environ, marraine.
--Tu en avais assez de l’Alsace? Tu désirais revoir Paris?
--J’avais besoin de venir m’y réinstaller pour refaire ma vie, dit-elle
simplement, avec une sorte de fermeté calme qui désoriente un brin Mme
Dautheray.
Cette Hélène, soudain réapparue, lui semble toute différente de celle
qu’elle connaissait; et elle articule, traduisant ainsi son sentiment
confus:
--Que de bouleversements depuis que nous nous sommes vues! Cela fait des
années, en somme. C’est inconcevable!
--Oui, je me suis mariée en avril 1914 et, tout de suite après, nous
sommes partis pour New-York.
--C’est l’hiver suivant que tu as perdu ton mari? ma pauvre petite.
--A la fin de février.
--Et si tragiquement! Ah! la guerre t’a bien atteinte, toi aussi!
--C’est vrai, marraine, j’ai traversé des heures très cruelles, fait
brièvement Hélène qui voudrait laisser dans leur tombe, ces jours du
passé.
Jean en a l’intuition. Mais il n’a pas le temps d’arrêter sa mère sur la
pente délicate où elle s’aventure; car, déjà, elle interroge, curieuse
affectueusement:
--Vous étiez à peine installés aux États-Unis quand la guerre a éclaté?
--Oui, à peine.
Et Hélène continue rapidement, sentant qu’elle n’échappera pas à la
nécessité d’un récit:
--Marcel, à cause de son extrême myopie, appartenait au service
auxiliaire, d’autant qu’il n’était pas robuste. Aussi il n’a pas été
mobilisé tout de suite. Mais il n’avait qu’une idée, revenir en France
pour se battre...
--Et tu n’as pas pu le retenir?
--Oh! madame, je comprenais trop bien son désir pour l’arrêter; et je
lui ai dit, au contraire, que j’étais toute prête à repartir avec lui le
plus tôt possible.
--Pourtant, tu n’es pas repartie?
--J’étais, à ce moment-là, rendue très souffrante par mes espérances de
maternité, et Marcel n’admettait pas que je risque la vie de notre
enfant dans une traversée que les mines, les torpilles rendaient très
dangereuse. Vous savez qu’il avait une volonté que rien ne faisait
fléchir... Quand il a appris que la scierie de son père, près de
Lauterbach, avait été brûlée par les Boches, que son père était mort
d’émotion, il a décidé de partir sans plus attendre; et malgré mes
supplications pour qu’il m’emmène, après m’avoir confiée à de bons amis
que nous avions là-bas, il s’est embarqué.
Hélène s’arrête.
Le reste, Mme Dautheray le sait. Pourquoi ressusciter des heures
cruelles? Mais, sans réfléchir, impulsive, elle continue:
--Et ce que le pauvre garçon redoutait pour toi est arrivé. Son navire a
été torpillé, n’est-ce pas?
--Oui.
--Et... et... il a été noyé?
Mme Dautheray ne se rappelle plus bien les détails du drame.
--Non, explique vite Hélène, pour en finir. Non, il ne s’est pas noyé;
nageant très bien, il a pu se soutenir et être recueilli dans une
barque. Mais, délicat des bronches comme il l’était, il avait été saisi
par le froid glacial de l’eau... et... il est mort, sans avoir repris
connaissance, heureusement... sur le navire où il avait été transporté.
--Ma pauvre, pauvre petite! s’exclame Mme Dautheray, très émue.
Jean intervient résolument:
--Mère, vous oubliez qu’il doit être pénible à Hélène de vous parler de
cette catastrophe... Aussi...
--Hélène sait bien que c’est par affection que je la questionne!
proteste Mme Dautheray. Nous avons eu si peu de détails sur son malheur!
Tu n’as rien écrit à tes vieux amis, Hélène.
--Marraine, j’étais trop bouleversée pour le faire...
--Tu avais appris... tout de suite?
--Oui, très rapidement.
--Et alors, tu t’es décidée à rester en Amérique?
Un sourire un peu amer effleure les lèvres de la jeune femme.
--Où serais-je allée? Je n’avais plus d’asile en France... Mes amis
m’ont gardée.
--Des Français?
--Oui. Le mari dirigeait les usines où Marcel était ingénieur. C’était
un camarade d’enfance à lui; la femme s’est montrée, pour moi, une vraie
sœur aînée... Près d’eux, j’ai eu mon petit garçon; et je suis restée
jusqu’au moment où l’armistice m’a permis de rentrer en France...
--Oui... oui..., fait Mme Dautheray, qui, pleine de sympathie, a attiré
dans les siennes la main de la jeune femme.
Pendant la guerre, absorbée par ses personnelles inquiétudes, elle n’a
guère pensé à s’inquiéter du sort d’Hélène Heurtal et ignore
complètement ce qu’il est advenu de l’enfant, né en ces tragiques
circonstances. Aussi, elle ose à peine demander:
--Ton fils... tu as pu l’élever... sans trop de peine?
Un sourire éclaire le visage d’Hélène.
--Bobby est très robuste, par bonheur. Il a hérité de ma santé; de plus,
il a reçu l’éducation fortifiante des petits Yankees; et depuis notre
retour en France, il s’ébroue comme un poulain, en pleine liberté, dans
le jardin de sa tante.
--De sa tante?
--La vieille sœur de mon beau-père qui vivait près de lui et avait élevé
Marcel...
--Mais tu ne te plaisais pas en Alsace?
--Oh! si! marraine. Je viens d’y passer des mois... bienfaisants, auprès
d’une femme exquisément bonne... Mais il fallait bien penser à
l’éducation de mon petit _boy_. Vous savez que ma fortune était très
mince. Marcel avait un superbe avenir, mais encore peu d’acquis. Et la
destruction de la scierie de Lauterbach avait tout à fait ruiné mon
beau-père... Alors, étant donnée la cherté terrible de la vie, il faut
bien que je me crée des ressources pour élever Bobby.
Elle n’a d’ailleurs pas l’air autrement effrayée de la perspective. Jean
le constate; et, de nouveau, Mme Dautheray considère, étonnée, cette
veuve de vingt-quatre ans, qu’elle a connue gamine--puisque son père
était le docte professeur qui avait pour mission de donner à Jean le
goût de la science. Hélène et Jean sont de vrais camarades d’enfance;
car la fillette étant orpheline de mère, Mme Dautheray s’est beaucoup
occupée d’elle; d’où le nom de «marraine» qu’elle se faisait donner par
l’enfant, sans que le sacrement y fût pour rien.
Elle s’intéressait d’autant plus à Hélène qu’elle lui voyait, sur son
fils, une salutaire influence de sœur aînée, très raisonnable; encore
qu’en réalité Hélène fût de trois ans la plus jeune. Mais, grandissant
solitaire, très développée intellectuellement par son père
qu’émerveillait l’avidité de son cerveau, elle était une petite créature
sérieuse et sage, ne craignant pas de dire son fait à l’écolier joueur
qui l’avait adoptée comme confidente.
Il ont ainsi «poussé» l’un près de l’autre. Puis la destinée les a
séparés; si radicalement qu’aujourd’hui, remis tout à coup en présence,
ils se regardent avec une même curiosité de comprendre ce que la vie a
fait d’eux.
Tandis que Mme Dautheray interroge la jeune femme, pêle-mêle, sur son
garçonnet, sur l’Amérique, sur l’Alsace, lui l’observe, cherchant à
retrouver sa sérieuse petite amie, d’une réserve presque sauvage, dans
cette Hélène inconnue qui cause devant lui avec une aisance de femme
habituée à ne compter que sur elle seule.
Physiquement aussi, elle est tout autre.
La figure était blanche et mince, si mince que les yeux y semblaient
immenses. Et voici que l’ovale trop effilé s’est délicatement arrondi.
La peau a maintenant un éclat doré qu’avivent la lueur des joues, la
fraîcheur des lèvres.
Intrigué, Jean se demande tout bas:
--Regrette-t-elle son mari? Le mariage, en général? Ou
s’accommode-t-elle de son indépendance? A-t-elle remplacé le mari par un
amant?
Mais cette dernière hypothèse, émise par sa cervelle masculine, il la
rejette aussitôt. Il y a dans le regard, le sourire, l’attitude
d’Hélène, un je ne sais quoi qui rend impossibles, les suppositions
injurieuses sur l’emploi qu’elle fait de sa vie. Seulement, elle lui
apparaît indéfinissable dans son expression de vaillante qui, malgré sa
jeunesse, connaît déjà bien la vie.
Rien non plus d’une veuve accablée. Pas même, l’uniforme de deuil. Elle
porte un tailleur de forme impeccable, d’un gris cendré très doux comme
la toque faite de plumes lisses et soyeuses, sous laquelle ondulent les
cheveux mordorés.
Jean cherche à se rappeler le mari, un ingénieur du Val d’Or,
sensiblement plus âgé qu’Hélène, qu’il a tout juste entrevu au moment du
mariage. Un garçon long et maigre, la physionomie froidement
intelligente, des yeux autoritaires derrière un lorgnon. Très ambitieux,
avec un «vouloir de fer», disait M. Dautheray qui l’appréciait fort. A
une soirée chez sa femme, Marcel Heurtal avait rencontré Hélène dont la
jeunesse avait instantanément conquis ses quarante ans. Et, encore
qu’elle n’eût qu’une bien faible dot, il l’avait épousée. Depuis un an,
elle était orpheline, sans famille proche et, toute seule désormais, ne
pouvait qu’accepter le mari, pourvu d’évidentes qualités, que lui
présentait, presque lui imposait sa «marraine».
Soudain, Jean, qui regarde dans le passé, la revoit en mariée,
singulièrement grave, si pâle. A peine, elle lui a dit au revoir! Un
rapide serrement de mains. Un bref «Adieu, Jean!»
Il lui en a un peu voulu de cette brusque séparation. Est-ce que de bons
amis comme elle et lui se quittent ainsi, tels des indifférents?
Il ne l’a pas revue depuis ce jour-là. Il était en Angleterre quand elle
a quitté la France aussitôt son mariage.
Jean est si absorbé par ses souvenirs et ses observations qu’il
tressaille d’entendre la jeune femme s’exclamer:
--Jean, que vous êtes donc silencieux!
--C’est que... c’est que je suis très occupé à vous regarder, Hélène...
pour vous reconnaître.
--Ai-je donc tant changé? demande-t-elle sans un brin de coquetterie,
une simple interrogation dans les yeux.
--Oh! oui, vous avez beaucoup changé. Vous n’avez plus du tout votre air
de petite fille très sage.
--Quel compliment à rebours! fait-elle amusée. De qui donc ai-je l’air?
D’une femme écervelée?
Mme Dautheray intervient, scandalisée:
--Jean, tu es très malhonnête pour Hélène.
--Je n’en ai guère l’intention; vous le savez bien, n’est-ce pas?
Hélène. Non, vous n’avez rien d’une femme écervelée! Tout bonnement,
vous êtes devenue une femme... Le papillon est sorti de sa chrysalide!
--Quelle jolie comparaison! La simple vérité, c’est que j’ai vieilli. A
mon âge, les années commencent à compter double.
--Vieilli? Ah! Dieu non, vous n’avez pas vieilli! Vous vous êtes
épanouie... merveilleusement. Ce que l’Amérique et l’Alsace vous ont
réussi! Mère, vous êtes de mon avis, n’est-ce pas?
Avant que Mme Dautheray ait répondu, Hélène a détourné la conversation.
De toute évidence, il lui déplaît d’être un sujet d’analyse.
--Nous ne parlons que de moi! Passons un peu à vous, Jean, s’il vous
plaît. Marraine, je m’attendais à le retrouver marié, peut-être même
déjà père de famille.
--Ah! tu vois bien! Jean, s’exclame Mme Dautheray triomphante. Tu vois
ce que pense Hélène, comme tout le monde!
--Hélène, aurais-je jamais soupçonné que vous vous attaqueriez à ma
liberté? Je vous croyais pourtant mon amie.
--Marraine, il est rebelle au mariage?
--Mon enfant, il me navre! Tous ses camarades trouvent des épouses
charmantes. Lui continue «à chercher», prétend-il... C’est-à-dire qu’il
refuse tout ce qui lui est présenté.
Jean, flegmatique, laisse aller sa mère. Hélène l’enveloppe de son
regard si profondément intelligent où luit un éclair de malice.
--Tant difficile que cela? ami Jean.
--Oh! oui, il est difficile! Puisque te voilà à Paris, Hélène, je compte
sur toi pour le chapitrer. Tu lui donneras de bons conseils, comme
autrefois, quand tu arrivais à le décider au travail.
--Hélène, je vous en supplie, ne faites rien de pareil! riposte Jean
mi-fâché, mi-gamin, car je ne veux pas me brouiller avec vous. Ne
devenez pas, comme maman, hypnotisée par cette idée: «Il faut marier
Jean!»
--Oh! mon enfant, que tu es dur!
--Hélène, j’attends l’étincelle, mais le bois est sec. Un jour ou
l’autre, il s’allumera. Maintenant, parlons de choses plus
intéressantes. Il y a un instant, vous disiez à maman que vous désiriez
vous occuper, à l’intention de votre fils. Que voulez-vous donc faire?
Une flamme gaie palpite dans les yeux de la jeune femme:
--Oh! cela, je n’en sais rien encore. D’abord, il faut que je trouve un
gîte.
--Pour le moment, où es-tu donc?
--Dans une pension de famille à Neuilly que je connaissais par mes amis
américains. Mais c’est une organisation qui ne peut se prolonger, toutes
mes humbles économies y passeraient.
--C’est cher? interroge Mme Dautheray qui jamais n’a pu connaître la
valeur de ce qualificatif.
--Très cher, pour moi tout au moins.
--Et tu ne trouves pas d’appartement qui te convienne?
--Dites, marraine, que, je ne trouve rien du tout. Je ne me doutais pas
à quel point un logis pouvait être un mythe à Paris. Il y a des minutes
où, devant l’inutilité de mes recherches, je me sens envahir par le
désir aigu de refiler vers l’Alsace et d’abandonner tous mes projets
d’avenir.
--Où as-tu cherché?
--Dans tous les quartiers, beaux et laids. D’abord, bien entendu, je
suis retournée dans la bonne vieille île Saint-Louis, qui a vu mon
enfance, où j’aurais voulu retrouver, pour être moins isolée, les
visions familières sur la Seine, Notre-Dame...
--Et tu n’y as rien découvert?
--Mais non, ni là ni ailleurs. Pas un écriteau... seulement des
concierges narquois. C’est affolant!
Jean a écouté, intéressé, parce qu’il est serviable et qu’Hélène est
tout ensemble son amie d’enfance et une jolie créature. Il se tourne
vers Mme Dautheray:
--Mère, dans vos maisons, vous n’auriez pas quelque chose pour Hélène?
Voyons, cherchez.
--Tous nos appartements ont des locataires qui ne veulent pas bouger. Tu
le sais bien, Jean.
--Oh! non, je ne sais pas. C’est vous qui êtes au courant. Moi... un
zéro!
--Vos appartements, marraine, seraient d’ailleurs bien trop somptueux
pour ma bourse! remarque Hélène en riant. Il me faut un modeste petit
trou pour Bobby, la vieille Odile, qui servait mon beau-père, et moi...
--Vraiment, insiste Jean, vous vous contenteriez d’un _home_ exigu?
--Certes oui... et pour cause...
--Eh bien!... Eh bien! alors, je crois que j’ai votre affaire!
Une surprise joyeuse monte dans les yeux de la jeune femme.
--Jean, ce serait trop beau!... Vous plaisantez, avouez.
--Mais, pas du tout.
--Toi, Jean, tu vois quelque chose à offrir?...
--Hélène, je puis vous céder le gîte, très restreint, où j’ai mon
atelier, dans notre maison du boulevard Émile-Augier.
--Ah! Mais... Jean, je ne veux pas vous déloger.
--N’ayez aucun scrupule à mon endroit. Je trouvais cette installation
beaucoup trop lointaine. Je la conservais, par habitude, sans
l’utiliser, en souhaitant une autre que je viens de dénicher, tout à mon
gré... Donc, je puis bien aisément vous obliger...
Mme Dautheray est un peu effarouchée de la proposition de Jean et de
l’idée d’introduire Hélène dans cette garçonnière, où elle estime qu’il
a dû se passer des choses... peu propres à mener Jean vers le mariage.
Hélène, elle, est ravie de la chance imprévue et n’ose encore en croire
possible la réalisation.
Elle écoute Jean lui expliquer de quoi se compose le menu appartement,
tout voisin de la Muette, ce qui serait parfait pour Bobby.
--Hélène, venez le visiter... Aujourd’hui?... Demain?...
--Mais... mais les conditions n’en conviendraient peut-être pas du tout,
à mon budget, remarque-t-elle, hésitante.
--Oh! je suis certain que nous nous arrangerons toujours, mère et moi
étant vos propriétaires.
De cela, Hélène n’est que trop sûre; et sa fierté est troublée quelque
peu. Mais comment repousser une proposition qui l’enlève à la double
perspective ou de retourner à Colmar, ou d’en être réduite à «coucher
sous les ponts», comme elle dit en riant?
Et elle prend rendez-vous.