PAR M. PAUL BOURGET

«Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du

monde.

Ne flattez point les riches et ne désirez point de paraître devant

les grands...

N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu

toutes celles qui sont vertueuses...

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa

bonne réputation; et, en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on

avait d'elle.»

(_Imitation_, liv. I, ch. VIII.)

Ayant lu jusqu'à la dernière page, avidement, mais non sans tristesse,

le livre douloureux de M. Paul Bourget, j'ai tout de suite regardé mon

_Imitation de Jésus-Christ_, à la page où elle s'ouvre toute seule, et

j'ai récité avec ferveur les versets que je viens de transcrire. Chacun

de ces versets répond à un chapitre du roman nouveau. Chacune de ces

maximes est un baume et un électuaire pour une des plaies que l'habile

écrivain a montrées. N'est-il pas merveilleux que l'_Imitation_,

composée dans un âge de foi, par un humble ascète, pour des âmes pieuses

et solitaires, convienne admirablement aujourd'hui aux sceptiques et aux

gens du monde? Un pur déiste, un doux athée peut en faire son livre de

chevet. Bien plus, je sens par moi-même que ce délicieux écrit doit être

mieux goûté, du moins dans quelques-unes de ses parties, par ceux qui

doutent ou qui nient que par ceux qui adorent et qui croient. En effet,

le solitaire dont c'est l'ouvrage alliait à de célestes espérances une

sagesse humaine que l'homme de peu de foi est particulièrement apte à

goûter. Il connaissait profondément la vie; il avait pénétré les secrets

de l'âme et ceux des sens. Il n'ignorait rien du monde des apparences,

au milieu duquel nous nous débattons avec une faiblesse cruelle et des

illusions touchantes; Il connaissait les passions mieux que ceux qui les

éprouvent; car il en savait la vanité définitive. Ses sentences sont des

joyaux de psychologie dont les connaisseurs restent émerveillés. C'est

le livre des meilleurs, puisque c'est le livre des malheureux. Il n'est

pas de plus sûr conseiller ni de plus intime, consolateur.

Ah! si le héros de M. Paul Bourget, si le jeune poète René Vinci avait

relu, chaque matin, dans sa petite chambre de la rue Coëtlogon, le

chapitre VIII de l'_Imitation_; s'il s'était pénétré du sens profond de

ces paroles: «Ne désirez pas de paraître devant les grands... N'ayez de

familiarité avec aucune femme;» s'il avait cherché sa joie dans la

tristesse et son allégresse dans le renoncement, il n'aurait pas éprouvé

la pire des souffrances, la seule souffrance véritablement mauvaise,

celle qui ne purifie pas mais qui souille; et il n'aurait pas cherché à

mourir de la mort des désespérés. René Vinci est un jeune homme pauvre,

un poète de vingt-cinq ans, qui fit applaudir au Théâtre-Français une

saynète délicieuse, un autre _Passant_. Le monde des étrangères et des

parisiennes, les salons où l'on cause, où l'on joue la comédie, enfin ce

qu'on appelle le monde, s'ouvrit soudain à sa jeune célébrité. Il s'y

jeta avec une ardeur enfantine et fut séduit tout de suite par ce que

Pascal appelle les grandeurs de chair. L'éclat des luxueuses existences

l'éblouit. C'est peut-être qu'il n'était pas un grand philosophe. Je

l'ai entendu railler à ce sujet. Il faut le plaindre plutôt. Le luxe

exerce un irrésistible attrait sur les natures élégantes et délicates.

Un de mes amis, né pauvre comme René Vinci, fut admis pareillement, à

son heure, dans le concile des riches et des puissants. Il regarda leur

luxe d'un oeil paisible et froid. Comme je l'en félicitais, il me

répondit: «J'avais fréquenté le Louvre et vu des cathédrales avant

d'aller dans des salons.» Mais je ne dois pas citer mon ami comme un

exemple: il a un grand fond de dédain. René Vinci est plus jeune et plus

candide. Une goutte de _white rose_ suffit à l'enivrer; il aime le luxe

des femmes. Si c'est un tort, qu'il lui soit pardonné: il aime, il

souffre. Oui, il aime une madame Moraines, dont M. Paul Bourget a fait

un portrait terriblement vrai. On la voit, on la sent, on la respire,

cette femme aux traits déliés, à la bouche spirituelle, aux formes à la

fois fines et robustes, et cachant sous les grâces d'une apparente

fragilité l'ardente richesse de sa nature. On la voit si bien qu'on

chicanerait volontiers le peintre sur tel et tel détail. Tous, tant que

nous sommes, nous serions tentés, je le gage, de changer quelque chose,

deçà, delà, à la nuance des cheveux, à la couleur des yeux, pour adapter

cette figure à quelque souvenir ou tout au moins à quelque confidence...

Quand je parle de portrait, on se doute bien que j'entends parler

surtout d'un portrait moral, puisque l'artiste est M. Paul Bourget. Ce

portrait est vrai, il est vrai de cette grande vérité de l'art qui

atteint du premier coup l'évidence. Que dites-vous de ceci par exemple?

«Elle appartenait, sans doute par l'hérédité, se trouvant la fille d'un

homme d'État, à la grande race des êtres d'action dont le trait dominant

est la faculté distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont la

puissance d'exploiter pleinement l'heure présente, sans que, ni l'heure

passée, ni l'heure à venir trouble ou arrête leur sensation. L'argot

actuel a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir spécial d'oubli

momentané; il appelle cela _couper le fil_.» (_Mensonges_, p. 317).

Madame Moraines était parfaite pour couper le fil. Elle avait arrangé

très raisonnablement son existence avec un mari épris et naïf, et un

amant vieux mais élégant, égoïste mais libéral, qui subvenait au luxe de

la maison. Elle fit, entre les deux, une petite place au jeune poète qui

lui avait inspiré un goût à la fois sensuel et sentimental. Du soir

qu'il la rencontra, René Vinci crut à l'inaltérable pureté de Suzanne

Moraines; il en douta moins encore quand il l'eut possédée. Elle savait,

elle aimait mentir; elle le trompa: il fut divinement heureux. Le

mensonge d'une femme aimée est le plus doux des bienfaits, tant qu'on y

croit. Mais on n'y croit pas longtemps. Il y a dans tout mensonge, même

le plus subtil, de secrètes impossibilités qui le font bientôt évanouir.

Les paroles fausses crèvent comme des bulles de savon. Malgré toute sa

science, la petite madame Moraines ne savait pas une chose, c'est qu'on

ne peut pas tromper ceux qui aiment vraiment. Ils le voudraient, ils le

demandent, et, quand celle qu'ils aiment, soit dédain, soit cruauté, ne

daigne plus feindre, ils lui mendient bassement l'aumône d'un dernier

mensonge. Ils lui disent: «Par pitié trompez-moi, mentez-moi, que

j'espère encore!» Mais les malheureux gardent jusque dans le délire leur

funeste clairvoyance. René Vinci connut vite qu'on lui mentait. Cette

parole de l'ascète se vérifia pour lui: «Il arrive que, sans la

connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, et, en se

montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.» René Vinci se vit

trahi. Et, comme il souffrait trop, il voulut se tromper lui-même: «Qui

donc, demande alors M. Paul Bourget, qui donc a pu aimer et être trahi

sans l'entendre, cette voix qui raisonne contre toute raison, qui nous

dit d'espérer contre toute espérance? C'en est fini de croire, et pour

toujours. Comme on voudrait douter au moins!» Un jour, Vinci ne put plus

douter. Il devint horriblement jaloux. La jalousie produit sur nous

l'effet du sel sur la glace: elle opère, avec une effrayante rapidité,

la dissolution totale de notre être. Et, comme la glace, quand on est

jaloux, on fond dans la boue. C'est une torture et une honte. On est

condamné au supplice de tout savoir et de tout voir. Oui! tout voir,

hélas! car imaginer, c'est voir; c'est voir sans même la ressource de

détourner ou de fermer les yeux.

Vinci avait vingt-cinq ans: c'est l'âge où tout est facile, même de

mourir. Certain de ne pouvoir posséder Suzanne à lui seul, il se tire un

coup de revolver dans la région du coeur... Rassurez-vous, il n'en mourra

pas. Le poumon seul est traversé. Les médecins répondent de la guérison.

Il renaîtra lentement à la vie; il se sentira faible, il lui viendra une

grande pitié de lui-même; il s'aimera à la manière attendrie des

malades, et il ne vous aimera plus, Suzanne.

Ce livre de M. Paul Bourget est une belle et savante étude. Jamais

encore l'auteur de _Cruelle Énigme_, depuis longtemps philosophe et

psychologue, n'avait montré un tel talent d'analyse. Notez bien qu'il y

a beaucoup plus de choses dans _Mensonges_ que je n'en ai indiquées. Je

n'ai parlé que de madame Moraines, parce que, ici, je ne fais pas une

étude. Je cause, et la causerie a ses hasards. Dans _Mensonges_, il y a

Colette, une ingénue de la Comédie-Française qui inspire à un homme de

lettres une passion «à base de haine et de sensualité». Il y a aussi

dans ce livre, il y a surtout des observations d'une vérité dure. Sans

doute, elles ne sont pas neuves et voilà beau temps qu'on les a faites

pour la première fois. Mais est-ce que chaque génération ne refait pas

nécessairement ce que les précédentes avaient fait? Qu'est-ce que vivre

sinon recommencer? Est-ce que tous nous ne faisons pas, chacun à notre

tour, les mêmes découvertes désespérantes? Et n'avons-nous pas l'amer

besoin d'une voix jeune, d'une parole neuve qui nous conte nos douleurs

et nos hontes? Quand M. Paul Bourget a dit: «Il y a des femmes qui ont

une façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités que l'on se

permet avec elles,» n'a-t-il pas dévoilé à nouveau une ruse éternelle?

Quand il a dit: «C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire,

avec de certains sourires, des vérités auxquelles ne croient pas ceux à

qui elles les disent; elles se donnent ainsi un peu de cette sensation

du danger qui fouette délicieusement leurs nerfs,» n'a-t-il pas

renouvelé heureusement une observation précieuse? Quand il a dit: «Les

femmes aiment d'autant plus à inspirer des mouvements de pitié qu'elles

les méritent moins,» n'a-t-il pas mis à neuf une petite pièce assez

importante de la psychologie féminine?

Son livre, dans lequel on entend l'accent de l'inimitable vérité, est

désespérant d'un bout à l'autre. Ce qu'on y goûte est plus amer que la

mort. Il en reste de la cendre dans la bouche. C'est pourquoi je suis

allé à la fontaine de vie; c'est pourquoi j'ai ouvert l'_Imitation_ et

lu les paroles salutaires. Mais nous n'aimons pas qu'on nous sauve. Nous

craignons, au contraire, qu'on nous prive de la volupté de nous perdre.

Les meilleurs d'entre nous sont comme Rachel, qui ne voulait pas être

consolée.

La vie littéraire. Première série · 第 50 / 54 题