POUR LE LATIN

Nos collégiens ont repris la gibecière, et les voilà de nouveau étudiant

la bonne doctrine dans ces salles où il y a tant d'encre répandue et

tant de poussière de craie autour du tableau noir. Le jour de la rentrée

n'est pas généralement redouté. Il est même plus désiré à mesure qu'il

approche. Les vacances sont longues et oiseuses. La rentrée réunit des

camarades qui ont beaucoup à se dire. Enfin, elle cause un changement.

Cela seul la ferait bien venir. Les enfants veulent du nouveau. Nous en

voudrions comme eux si l'inconnu nous inspirait encore quelque

confiance. Mais nous avons appris à nous en défier. Et puis nous savons

que la vie n'apporte jamais rien de neuf et que c'est nous, au

contraire, qui lui donnons du nouveau quand nous sommes jeunes.

L'univers a l'âge de chacun de nous. Il est jeune aux jeunes. Il est

revêtu, pour les yeux de quinze ans, des teintes de l'aurore. Il meurt

avec nous; il renaît dans nos enfants. Qui de nous n'est soucieux d'un

avenir qu'il ne verra pas? Pour moi, je suis chaque année avec un

intérêt plus vif et plus inquiet la fortune de nos études classiques.

Songez donc que la culture française est la chose du monde la plus noble

et la plus délicate, qu'elle s'appauvrit et qu'on multiplie pour la

régénérer les essais les plus périlleux. Comment voulez-vous qu'à des

heures aussi critiques on puisse voir sans émotion un petit «potache»

allant, matinal, le nez en l'air, ses livres sur le dos, à son lycée?

Il est l'avenir de la patrie, ce pauvre petit diable! C'est avec

angoisse que je cherche à deviner s'il gardera toute vive ou s'il

laissera éteindre la flamme qui éclaire le monde depuis si longtemps. Je

tremble pour nos humanités. Elles formaient des hommes; elles

enseignaient à penser. On a voulu qu'elles fissent davantage et qu'elles

eussent une utilité directe, immédiate. On a voulu que l'enseignement

restât libéral tout en devenant pratique. On a chargé les programmes

comme des fusils pour je ne sais quel farouche combat. On y a fourré des

faits, des faits, des faits. On a eu notamment une inconcevable fureur

de géographie.

Le latin en a grandement souffert. Beaucoup de républicains s'en sont

consolés, le croyant inventé par les jésuites. Ils se trompaient. Les

jésuites n'ont jamais rien inventé; ils ont toujours tout employé. On

n'a qu'à ouvrir Erasme ou Rabelais pour voir que le latin classique fut

instauré dans les écoles par les savants de la Renaissance. Le conseil

supérieur de l'instruction publique ne pouvait prendre son parti si

aisément. Il a voulu faire la part du latin. Mais la volonté d'un

conseil, même supérieur, n'est jamais ni bien stable ni bien efficace.

L'énergie s'y tourne vite en résignation. On veut croire que la

meilleure manière de restaurer le latin est de créer un enseignement

secondaire dans lequel on n'apprendra que des langues vivantes; on

s'efforce d'espérer que les études latines seront sauvées dès qu'elles

partageront le beau nom de classiques avec des rivales qui ne les

égaleront jamais, quoi qu'on fasse, en noblesse, en force, en grâce et

en beauté. Ce sont des illusions qu'il est difficile de partager.

En réalité, le déclin des études latines est terriblement rapide. Les

rhétoriciens de mon temps lisaient couramment Virgile et Cicéron. Ils

écrivaient en latin, j'entends qu'ils faisaient effort pour exprimer

dans cette langue morte leur pensée encore mal éveillée. C'est tout ce

qu'on pouvait leur demander. On me dit de toutes parts et je vois qu'il

n'en est plus ainsi. Il y a encore à la tête de chaque classe quelques

jeunes gens amoureux des lettres latines. Mais on les compte déjà pour

les derniers humanistes. Le grand nombre se désintéresse de plus en plus

des choses classiques.

S'il faut s'en affliger, peut-on en être surpris? Le latin s'est retiré

du monde; il tend à se retirer de l'école. C'est fatal. Au XVIIIe

siècle, il était encore la langue universelle de la science. Maintenant,

la science parle français, anglais, allemand. La théologie seule garde

son vieil idiome; mais elle est étroitement resserrée dans l'enceinte

des séminaires et le public ne prête plus l'oreille à ses disputes. Déjà

on a beaucoup diminué la place qu'occupait le latin dans les programmes.

On lui a ôté ses antiques honneurs; on l'en arrachera peu à peu par

lambeaux, et sa disparition totale est certaine dans un avenir prochain

que du moins nous ne verrons pas, je l'espère.

Pourtant, tout mutilé qu'il est, il reste le nerf et le muscle de

l'enseignement secondaire. À la place des membres dont il est amputé, on

a mis quelques branches de sciences. Il ne paraît pas que l'esprit des

élèves en ait été profitablement nourri. Il y a eu à cet égard une

pénible déception. Comme les méthodes des sciences passent l'entendement

des enfants, on s'en est tenu aux nomenclatures qui fatiguent la mémoire

sans solliciter l'intelligence. Les éléments d'histoire naturelle

introduits dans les classes de lettres y ont donné, en particulier, les

plus mauvais résultats.

«On peut affirmer sans crainte, dit M. H. de Lacaze-Duthiers, qu'il est

peu de professeurs faisant des examens du baccalauréat ayant en grande

estime le savoir des candidats au baccalauréat restreint ou au

baccalauréat ès lettres, en physique, en chimie et en histoire

naturelle... Quant aux bacheliers ès lettres, il peut en exister sans

doute de bien forts en histoire naturelle; mais j'avouerai n'en pas

connaître beaucoup parmi ceux que j'ai examinés, tandis que ceux qui ne

le sont pas abondent[13].»

On a ajouté, en outre, aux programmes beaucoup d'histoire et encore plus

de géographie. On a rendu plus sérieuse l'étude des langues vivantes;

enfin, on s'est efforcé de donner un caractère pratique à l'enseignement

secondaire.

Il faut bien reconnaître qu'on n'a pas réussi. Nos bacheliers ès lettres

sont-ils mieux armés pour le combat de la vie depuis qu'on a mis dans

leur tête quelques termes de chimie? Non. Les éléments d'une science

exacte ne sont d'aucune utilité à ceux qui ne poussent pas cette science

assez avant pour en faire la synthèse ou pour en tirer des applications

industrielles. Auront-ils plus d'expérience parce qu'ils apprennent

l'histoire universelle depuis l'âge des cavernes jusqu'à la présidence

de M. Jules Grévy? J'en doute. L'histoire, telle qu'on la leur enseigne,

n'est qu'un insipide catalogue de faits et de dates. Il vaudrait

peut-être mieux embrasser moins de temps, s'en tenir aux âges modernes

et les étudier avec toutes les circonstances qui en révèlent l'esprit et

la vie. Mais comment faire connaître la vie d'un peuple à des enfants

qui ne savent pas même ce que c'est que la vie d'un homme? Je ne dis

rien de la géographie, qui fut longtemps l'objet des espérances les plus

superstitieuses. Elle n'est une grande science qu'à la condition d'en

absorber plusieurs autres, telles que la géologie, la minéralogie,

l'ethnographie, l'économie politique, etc., etc., et ce n'est point de

cette façon qu'on l'entend au lycée. On l'y réduit à un exercice de

mémoire long et stérile.

Je ne vois guère, dans toutes ces notions, que la connaissance des

langues vivantes qui ait un intérêt pratique. On ne peut nier qu'il ne

soit avantageux de savoir l'anglais et l'allemand. Cette connaissance

est utile au négociant et au législateur, comme au soldat et au savant.

Mais il reste à savoir si l'enseignement secondaire doit avoir pour

unique objet l'utile. Il est bien général pour cela.

Non, le beau nom d'humanités qu'ont lui donna longtemps nous éclaire sur

sa véritable mission; il doit former des hommes et non point telle ou

telle espèce d'hommes; il doit enseigner à penser. La sagesse est de se

tenir satisfait s'il y réussit et de ne pas lui demander beaucoup

d'autres choses en plus.

Apprendre à penser, c'est en cela que se résume tout le programme bien

compris de l'enseignement secondaire.

C'est pourquoi je regrette infiniment, les méthodes d'après lesquelles

on enseignait autrefois le latin dans les classes de lettres; car, en

apprenant le latin de la sorte, les élèves apprenaient quelque chose

d'infiniment plus précieux que le latin: ils apprenaient l'art de

conduire et d'exprimer leur pensée.

Je lutte contre la nécessité. Qu'on veuille excuser cette vaine

obstination. Je porte aux études latines un amour désespéré. Je crois

fermement que, sans-elles, c'en est fait de la beauté du génie français.

Le latin, ce n'est pas pour nous une langue étrangère, c'est une langue

maternelle; nous sommes des Latins. C'est le lait de la louve romaine

qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d'entre nous qui ont

pensé un peu fortement avaient appris à penser dans le latin. Je

n'exagère pas en disant qu'en ignorant le latin on ignore la souveraine

clarté du discours. Toutes les langues sont obscures à côté de celle-là.

La littérature latine est plus propre que toute autre à former les

esprits. En parlant ainsi, je ne m'abuse pas, croyez-le bien, sur

l'étendue du génie des compatriotes de Cicéron; j'en vois les limites.

Rome eut des idées simples, fortes, peu nombreuses. Mais c'est par cela

même qu'elle est une incomparable éducatrice. Depuis elle, l'humanité

conçut des idées plus profondes; le monde eut un frisson nouveau au

contact des choses, il est vrai. Il est vrai aussi que, pour armer la

jeunesse, rien ne vaut la force latine.

Voyez _Hamlet_, c'est tout un monde immense. Je doute qu'on ait jamais

fait quelque chose de plus grand. Mais que voulez-vous qu'un écolier y

prenne? Comment saisira-t-il ces fantômes d'idées plus insaisissables

que le fantôme errant sur l'esplanade d'Elseneur? Comment se

débrouillera-t-il dans le chaos de ces images, aussi incertaines que les

nuées dont le jeune mélancolique montre à Polonius les formes

changeantes? Toute la littérature anglaise, si poétique et si profonde,

offre de semblables complexités et une telle confusion. J'en dirai

autant de la littérature allemande, pour toutes les parties qui n'ont

été inspirées ni par Rome ni par la France. Je relisais hier le _Faust_

de Goethe, le premier _Faust_, dans la belle traduction, aujourd'hui sous

presse, de M. Camille Benoit. C'est un riche magasin d'idées et de

sentiments; c'est mieux encore: c'est un laboratoire où la substance

humaine est mise au creuset. Pourtant, que de brumes dans cette oeuvre du

plus lumineux génie de toute la Germanie! On y marche à tâtons par des

sentiers tortueux, le regard aveuglé de météores. Cela non plus ne sera

jamais classique pour nous. Maintenant, ouvrez les histoires de

Tite-Live. Là tout est ordonné, lumineux, simple; Tite-Live, ce n'est

pas un génie profond; c'est un parfait pédagogue. Il ne nous trouble

jamais; c'est pourquoi nous le lisons sans vif plaisir. Mais comme il

pense régulièrement! Qu'il est aisé de démontrer sa pensée, d'en

examiner à part toutes les pièces et d'expliquer le jeu de chacune.

Voilà pour la forme. Quant au fond même, qu'y trouve-t-on? Des leçons de

patriotisme, de courage et de dévouement, la religion des ancêtres, le

culte de la patrie. Voilà un classique! Je ne parle pas des Grecs. Ils

sont la fleur et le parfum. Ils ont plus que la vertu, ils ont le goût!

J'entends ce goût souverain, cette harmonie qui naît de la sagesse. Mais

il faut convenir qu'ils ont toujours tenu peu de place dans les

programmes du baccalauréat.

Et voici que le latin est devenu, dans nos lycées, semblable au grec.

Voici qu'il n'est plus qu'une vaine ombre, jouet d'un souffle léger.

L'enseignement secondaire se dépouillera de plus en plus de cette

incomparable splendeur qu'il tirait de son apparente inutilité. Puisque

cette transformation est nécessaire, puisqu'elle correspond au

changement des moeurs, il ne serait pas bien philosophique de s'en

affliger outre mesure. Si je suis inconsolable, la raison me donne tort;

la nature n'est jamais du parti des inconsolables. C'est toujours une

attitude un peu sotte que celle de bouder l'avenir. Les nations ont

l'instinct de ce qui leur est convenable et la France nouvelle trouvera

peut-être l'enseignement dont elle a besoin pour ses enfants. Et nous

autres, cependant, si ce plaisir égoïste nous est permis, nous nous

réjouirons d'avoir été appelés les derniers au banquet des Muses et nous

murmurerons ces vers d'un docte poète, Frédéric Plessis, en nous

refusant toutefois, par un sentiment pieux, à croire à l'entier

accomplissement de la menace prophétique qu'ils contiennent:

Les siècles rediront que, d'Athène et de Rome,

Au stérile Occident l'art fécond est venu,

Et ceux qu'autour de nous la voix du jour renomme

Périront dès demain pour l'avoir méconnu.

Dans la route banale où leur foule s'engage

Ils trouvent la fortune et l'applaudissement;

Mais la noble pensée et le noble langage

Par eux ne seront pas foulés impunément.

La vie littéraire. Première série · 第 39 / 54 题