M. THIERS HISTORIEN

_À propos de l'inauguration du monument de M. Thiers au Père-Lachaise._

Samedi dernier, le monument funèbre élevé dans le cimetière du

Père-Lachaise à la mémoire de M. Thiers a été inauguré en présence de la

famille et de quelques amis. Cette cérémonie intime marque le dixième

anniversaire de la mort de M. Thiers, survenue à Saint-Germain en Laye

le 3 septembre 1877. Dix ans! c'est déjà la postérité. Il est

intéressant de rechercher comment les livres de cet homme illustre se

soutiennent devant elle.

L'_Histoire de la Révolution_ et l'_Histoire du consulat et de

l'Empire_, par M. Thiers, furent, pendant plus de trente ans, les livres

qu'on lut le plus en France, si l'on excepte _les Trois mousquetaires_,

qui, l'on en conviendra, n'appartiennent pas au même genre. On dit que

les lecteurs de ces ouvrages ont diminué depuis dix ans; je suis disposé

à le croire; mais il est certain qu'ils sont très nombreux encore.

Quant aux jugements qu'on en porte aujourd'hui,--je parle des jugements

qui font loi,--ils sont très divers. Convenons que la nouvelle école

historique ne leur est pas très favorable. Mais il faut se garder des

jugements trop généraux et entrer un peu dans le détail des choses.

C'est en 1823 que M. Thiers commença son _Histoire de la Révolution_. On

n'avait alors sur cette grande époque que le témoignage des

contemporains. MM. Berville et Barrière publiaient la volumineuse

collection de _Mémoires_ à laquelle leur nom est attaché. Tous les

lecteurs un peu généreux se sentaient remués jusqu'au fond de l'âme par

ces pages brûlantes, écrites dans la prison ou l'exil, sous le coup de

la proscription et de la mort, par ces testaments publics de madame

Roland et de tant d'autres victimes héroïques. Déjà naissait la légende

des Girondins. Le livre de M. Thiers fut conçu dans le feu de cet

enthousiasme.

Il n'était préparé ni par de longues études, ni par de graves

méditations. M. Thiers, fort jeune encore, montrait plus de spirituelle

pétulance que de profondeur méditative. Ce petit homme, grisé par la

capiteuse nouveauté de la vie, demandait au monde le plaisir avant la

puissance. Il faisait, dit-on, des soupers qui ne convenaient pas à son

tempérament délicat et se promenait, non sans péril, sur Ibrahim, son

cheval pie. Cependant il n'inspirait pas de confiance aux éditeurs.

Quand il proposa aux libraires Lecointe et Durey une histoire de la

Révolution dont il avait le plan dans la tête, ces messieurs restèrent

indécis. Ils avaient besoin d'un ouvrage de ce genre pour continuer

Anquetil; mais ils n'osaient en confier l'exécution à un inconnu. Enfin,

après y avoir suffisamment réfléchi, ils acceptèrent l'offre de M.

Thiers, à la condition qu'il signât le livre avec Félix Bodin. Ce Félix

Bodin, qui servit de caution à M. Thiers, n'était guère moins jeune que

lui, mais il était connu comme historien. Il faisait des résumés

historiques et il en faisait faire. Son industrie prospérait. C'est un

grand hasard si, en bouquinant aujourd'hui sur les quais, on ne trouve

pas dans la boîte à quatre sous quelques-uns de ces résumés. Ceux de

l'histoire de France et de l'histoire d'Angleterre sont de Félix Bodin

lui-même. Armand Carrel et Amédée Thierry ont débuté tous deux dans le

magasin de cet entrepreneur d'histoire.

Les deux premiers volumes de l'_Histoire de la Révolution_ parurent avec

la signature de Félix Bodin et A. Thiers. Il ne semble pas que Bodin y

ait mis autre chose que son nom. Ces deux volumes furent accueillis avec

faveur par le public. Ils embrassent toute la Constituante et une grande

partie de la Législative. Leur succès s'explique sans peine; ils

représentaient le premier essai d'une histoire générale de ces

évènements qui changèrent la France et remuèrent le monde; les auteurs

ou, pour mieux dire, l'auteur y jugeait avant tout autre la Révolution

au nom de la jeune génération qui en sortait. Aujourd'hui, ces deux

volumes paraissent un peu faibles. Les neufs autres, signés par M.

Thiers seul, furent publiés de 1824 à 1827. Ils sont bien supérieurs. M.

Thiers avait appris beaucoup de choses en peu de mois. Il avait vu, chez

Manuel et chez M. Laffitte, d'anciens constituants, des montagnards

échappés à la Convention, des survivants des Cinq-Cents, du Corps

législatif et du Tribunal, des vieux généraux de la République, des

fournisseurs des armées; il avait mesuré tous ces débris, interrogé

toutes ces ombres; il avait même travaillé la guerre avec Jomini et les

finances avec le baron Louis.

Ces témoins du passé, il les écoutait autant qu'il pouvait écouter,

n'étant pas grand écouteur de son naturel; il les devinait surtout;

c'est à cela qu'il excella toujours. Le troisième volume porte déjà le

témoignage de ce commerce avec les hommes et de cette pratique des

choses si indispensables à l'historien. Il est informé, vivant,

lumineux. Qui donc a dit si bien de Thiers qu'il arrive dans la

Révolution avec les Marseillais eux-mêmes, à la veille du 10 Août? Mais

la source de son inspiration n'était pas tout entière dans l'étude du

passé. Il ne vivait point enfermé dans son oeuvre. Les affaires présentes

l'occupaient autant pour le moins que les souvenirs de la Convention. En

1824, le chef de la fraction ultraroyaliste était monté sur le trône. Ce

qui animait M. Thiers d'un souffle dont l'ardeur passait dans son livre,

c'était le ministère Villèle, la loi du sacrilège, le milliard des

émigrés, la censure, c'était l'effort du gouvernement pour revenir à

l'ancien régime. Son histoire se ressent des temps où elle a été écrite.

Bien que purement narrative, elle respire l'amour des institutions qu'on

menace et un zèle obstiné pour la garde des conquêtes encore disputées.

M. Thiers laissa à Mignet, son ami, dont le _Précis_ parut en 1824, le

soin de composer une histoire dogmatique; il conta seulement et il

exposa. Mais avec quelle vivacité! Cet esprit si agissant semble activer

les événements qu'il raconte.

Je viens de rouvrir ce livre de jeunesse. J'avoue que j'ai été entraîné

et qu'il m'a fallu aller jusqu'au bout. On est emporté comme sur un

fleuve dont le cours est égal, dont les bords sont unis. On ne

s'aperçoit par aucune secousse des changements de théâtre et de

personnages; car l'historien, toujours rapide, n'est jamais brusque. Et

quels excellents chapitres sur les finances: assignats, maximum, emprunt

forcé, institution du Grand-Livre! Quelles expositions lucides des faits

de guerre! Comme il fait bien comprendre le point de départ, le noeud,

les péripéties, le dénouement d'une campagne.

On l'a chicané sur sa philosophie; on y a perdu son temps, il n'en a

pas. Il n'est ni fataliste comme on le lui a reproché, ni providentiel.

Il a dit lui-même, dans un de ses articles du _National_, avec la

fermeté des convictions sincères: «Il n'y a que des hommes et des

passions d'hommes.» Il a dit encore: «Nous sommes tous hommes, et cette

condition est dure.» Il veut que la Révolution réussisse; il le veut à

tout prix. C'est dans ce sens qu'après avoir plaint les Girondins, qui

moururent pour elle, il ajoute: «On ne pourrait mettre au-dessus d'eux

que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens

révolutionnaires par politique seule et non par l'entraînement de la

haine.» Cela n'est point philosophique du tout et n'est guère moral. Que

nous sommes loin ici de M. Quinet, qui se lamente dès qu'il voit la

Révolution s'écarter des règles de la philosophie humanitaire! Mais la

philosophie et la morale ne sont point les parties essentielles de l'art

de l'historien.

On a contesté à M. Thiers sa parfaite exactitude. On lui a reproché de

confondre, à certains moments, sur la foi du _Moniteur_, Maximilien

Robespierre et Robespierre jeune; on lui a fait un grief de dire que

Couthon, qui était cul-de-jatte, «s'élançait» à la tribune. On a relevé

plusieurs erreurs dans son livre; mais, en somme, point d'erreurs

graves. Ses plus grosses fautes à cet égard ne seraient chez Michelet

que des peccadilles. D'ailleurs, on ne peut écrire une histoire générale

sans laisser échapper un très grand nombre d'inexactitudes. La question

est de savoir si l'on doit écrire des histoires générales. La mode en

semble passée aujourd'hui.

Les érudits de la nouvelle école, qui se vouent à cette heure à l'étude

de la Révolution, sont plus enclins à publier des documents qu'à les

mettre en oeuvre. Ils proscrivent toutes les histoires générales, hors

celles de Michelet, qui leur apparaît comme une sorte d'épopée dans

laquelle toute licence est licence poétique. Ils nous donnent à entendre

qu'il est imprudent de rien écrire sur la grande époque avant que tous

les papiers des dépôts publics soient imprimés, ce qui sera l'affaire de

deux ou trois cents ans au plus. C'est à peine s'ils permettent à M.

Sorel et à M. Chuquet de traiter en attendant des relations extérieures

et des campagnes. Le conseil municipal de Paris a ordonné des

publications considérables de documents inédits qui sont poussées avec

une grande activité. M. Maurice Tourneux est chargé pour sa part d'un

travail devant lequel un bénédictin eût reculé.

Cela est fort bien. Mais, si l'on considère que les témoignages imprimés

vont à cinquante mille volumes environ, et que les témoignages inédits

sont beaucoup plus considérables, on désespérera de savoir jamais

l'histoire de la Révolution. Permettez-moi de vous faire à ce sujet un

conte que l'abbé Blanchet a fait avant moi, bien mieux que je ne saurais

le faire. Mais, n'ayant pas son livre sous la main, je me vois forcé de

le dire comme je le sais. Je le dédie à M. F.-A. Aulard, qui recueille

avec un zèle infatigable les documents pour servir à l'histoire de

l'époque à laquelle il a attaché son nom et sa fortune.

Quand le jeune prince disciple du docteur Zeb succéda à son père sur le

trône de Perse, il fit appeler tous les savants de son royaume et, les

ayant réunis, il leur dit:

--Le docteur Zeb, mon maître, m'a enseigné que les souverains

s'exposeraient à moins d'erreurs s'ils étaient éclairés par l'exemple du

passé. C'est pourquoi je veux étudier les annales des peuples. Je vous

ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien négliger pour

la rendre complète.

Les savants promirent de satisfaire le désir du prince et, s'étant

retirés, ils se mirent aussitôt à l'oeuvre. Au bout de trente ans, ils se

présentèrent devant le roi, suivis d'une caravane composée de douze

chameaux, portant chacun cinq cents volumes.

Le doyen, s'étant prosterné sur les degrés du trône, parla en ces

termes:

--Sire, les académiciens de votre royaume ont l'honneur de déposer à vos

pieds l'histoire universelle qu'ils ont composée à l'intention de Votre

Majesté. Elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a

été possible de réunir touchant les moeurs des peuples et les

vicissitudes des empires. Nous y avons inséré les anciennes chroniques

qui ont été heureusement conservées, et nous les avons illustrées de

notes abondantes sur la géographie, la chronologie et la diplomatique.

Les prolégomènes forment à eux seuls la charge d'un chameau et les

paralipomènes sont portés à grand'peine par un autre chameau.

Le roi répondit:

--Messieurs, je vous suis fort obligé de la peine que vous vous êtes

donnée. Mais je suis fort occupé des soins du gouvernement. D'ailleurs,

j'ai vieilli pendant que vous travailliez. J'ai passé de dix ans ce

qu'un poète appelle le milieu du chemin de la vie et, à supposer que je

meure plein de jours, je ne puis raisonnablement espérer d'avoir encore

le temps de lire une si longue histoire. Elle sera déposée dans les

archives du royaume. Veuillez m'en faire un abrégé mieux proportionné à

la brièveté de l'existence humaine.

Les académiciens de Perse travaillèrent vingt ans encore; puis ils

apportèrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux.

--Sire, dit le doyen d'une voix affaiblie par le travail et par l'âge,

voici notre nouvel ouvrage. Nous croyons n'y avoir rien omis

d'essentiel.

--Il se peut, répondit le roi, mais je ne le lirai point. Je suis vieux:

les longues entreprises ne conviennent point à mon âge; abrégez encore

et ne tardez point.

Ils tardèrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un

seul chameau porteur de cinq cents volumes.

--Je me flatte, dit le doyen, d'avoir été compendieux.

--Vous ne l'avez pas encore été suffisamment, répondit le roi. Je suis

au bout de ma vie. Abrégez, si vous voulez que je sache, avant de

mourir, l'histoire des hommes.

On revit le doyen devant le palais au bout de cinq ans. Marchant avec

des béquilles, il tenait par la bride un petit âne qui portait un gros

livre sur son dos.

--Hâtez-vous, lui dit un officier, le roi se meurt. En effet, le roi

était sur son lit de mort. Il tourna vers le doyen et son gros livre un

regard presque éteint, et il dit en soupirant:

--Je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes!

--Sire, répondit le doyen, presque aussi mourant que lui, je vais vous

la résumer en trois mots: _Ils naquirent, ils souffrirent, ils

moururent_.

C'est ainsi que le roi de Perse apprit l'histoire universelle au moment

de passer, comme on dit, de ce monde à l'autre.

M. Thiers, en lançant tout fougueux son livre en 1823, fut mieux avisé,

il faut en convenir, que le doyen des académiciens de Perse. Il nous

reste à dire un mot de la façon dont le livre est écrit, puisque enfin

notre métier est de parler littérature. Convenons-en tout de suite, M.

Thiers est incorrect et négligé. Carrel, qui pourtant l'estimait, a dit:

«Lorsqu'il écrit, on pourrait croire qu'il improvise.» Sa phrase,

souvent molle et fluide, manque de nerf. Cela est vrai. Pour faire

toucher du doigt le défaut de l'écrivain, il suffit de citer un fragment

du portrait de Danton par Garat, en le faisant suivre du passage de

l'_Histoire de la Révolution_ qui en est une imitation avérée. Je ne

demande pas mieux que de faire ici l'expérience. Voici le morceau de

Garat:

Jamais Danton n'a écrit ni imprimé un discours. Il disait: «Je

n'écris point...» Son imagination et l'espèce d'éloquence qu'elle

lui donnait, singulièrement appropriée à sa figure, à sa stature,

était celle d'un démagogue; son coup d'oeil sur les hommes et sur

les choses subit, net, impartial et vrai, avait cette prudence

solide et pratique que donne la seule expérience. Il ne savait

presque rien, et il n'avait l'orgueil de rien deviner; à la

tribune, il prononçait quelques paroles qui retentissaient

longtemps; dans la conversation il se taisait, écoutait avec

intérêt lorsqu'on parlait peu, avec étonnement lorsqu'on parlait

beaucoup; il faisait parler Camille et laissait parler Fabre

d'Églantine.

C'est là sans doute un assez fin morceau de rhétorique. Voici comment M.

Thiers l'a imité dans son _Histoire de la Révolution_:

Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond et surtout

simple et solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins et

jamais pour briller; aussi parlait-il peu et dédaignait d'écrire.

Suivant un contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même de

deviner ce qu'il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa

trempe. Il écoutait Fabre d'Églantine et faisait parler sans cesse

son jeune et intéressant ami Camille Desmoulins, dont l'esprit

faisait ses délices.

On voit du premier coup d'oeil que, dans cette copie, tous les contours

sont amollis, tous les traits émoussés. Je n'ai pas besoin de montrer

combien la dernière phrase est languissante. M. Thiers n'a pas, le plus

souvent, de relief dans l'expression. On remarque aussi que le style de

sa première histoire a vieilli par endroits. On ne dit plus, comme lui,

le _temple des lois_ pour désigner la Convention; on n'appelle plus

André Chénier et Roucher _deux enfants des Muses_. Bien que ces façons

de dire me choquent médiocrement, puisqu'elles étaient dans le goût du

temps, je veux bien les condamner avec tous les autres défauts du style

de M. Thiers. Mais que les adversaires de l'écrivain ne se hâtent pas de

triompher; toutes ces taches paraissent peu dans l'ensemble et c'est

l'ensemble qu'il faut considérer. Il faut bien aussi louer les qualités

de ce style, et c'est ce qu'on ne fait pas assez. Il faut en reconnaître

la clarté, la chaleur et le mouvement. Ce ne sont pas là de minces

mérites. M. Thiers a la phrase vraie, large, animée. Je m'arrête;

peut-être serons-nous plus à l'aise, tout à l'heure, en parlant du

_Consulat_, pour défendre, avec succès et dans la plus large mesure, la

manière de l'historien.

M. Thiers entreprit en 1845 d'écrire l'histoire du grand homme dont il

avait ramené les cendres. Ce dessein n'était pas tout à fait

désintéressé. Quand il le forma, M. Thiers était dans l'opposition, et

l'on peut le soupçonner véhémentement d'avoir consenti sans déplaisir à

éclipser la monarchie de Juillet sous la gloire du Consulat et l'éclat

de l'Empire. Il ne faut pas perdre de vue que, si M. Guizot est un

historien qui fait de la politique, M. Thiers est un politique qui fait

de l'histoire. On ne pourrait dire pourtant sans injustice que c'est une

oeuvre de circonstance. Son modèle, qu'il mit vingt ans à peindre,

l'enthousiasmait. On l'a entendu qui s'écriait: «Quelle bonne fortune!

On m'a été prendre Alexandre du fond de l'antiquité et on me l'a mis là,

de nos jours, en uniforme de petit capitaine et avec tout le génie de la

science moderne.» Et, pour peindre le nouvel Alexandre, M. Thiers

employa toutes les ressources d'un esprit inépuisable. On ne sait ce

qu'il faut admirer le plus dans cet ouvrage, de la grandeur du dessein,

de la noblesse aisée de la distribution, ou de la clarté des tableaux.

Vaste et magnifique composition dont les chapitres portent, non les noms

des Muses comme les livres d'Hérodote, mais des noms de victoires!

Ensemble harmonieux d'une beauté vraiment classique! Oeuvre immense,

oeuvre unique d'un esprit rompu aux affaires et sensible à la gloire! M.

Thiers était, lors de son entreprise, un vieil homme d'État. Des

minutieux l'ont chicané sur les variations de ses jugements, comme si

vingt années de révolutions n'apportaient pas de changements dans un

esprit politique. Ils lui ont reproché la longueur de ses batailles; il

est vrai qu'elles sont longues, et qu'il les allonge encore en les

résumant. Il est vrai aussi qu'après les avoir racontées telles qu'elles

ont été livrées, il les raconte telles qu'elles devaient l'être et que,

de la sorte, il les gagne toutes, après coup. Il est vrai qu'il emploie

les documents un peu trop à sa guise et que,--parfois,--comme on dit, il

tire à lui la couverture.

On a pu relever, dans cet admirable _Consulat_ comme dans la

_Révolution_, des inexactitudes et des inadvertances. M. de Martel n'y

manque point, après Charras, Lanfrey, Barni et tant d'autres. Mais qui

oserait soutenir que le Napoléon de Lanfrey est aussi vrai que celui de

M. Thiers? De bonne foi, lequel des deux est le plus vivant? N'est-ce

point M. Brunetière qui disait de l'histoire de M. Thiers: «C'est encore

la plus ressemblante»? M. Thiers n'a parlé, a-t-on dit, dans ces vingt

volumes, que «des grandeurs de chair», et il n'a rien dit de celles de

l'esprit et des lettres. Il a fait l'histoire des affaires. Le mot est,

je crois, de M. Nisard. Soit! Ce n'est pas la plus aisée à faire. Nous

voudrions bien qu'un contemporain de Tacite eût fait l'histoire des

affaires de son temps.

L'espace me manque pour un si grand sujet. Nous voilà ramenés à la

question d'écrire. Le style du _Consulat et de l'Empire_ est bien celui

des derniers volumes de la _Révolution_, aussi simple, aussi alerte,

mais plus pur et plus plein. Il est parfaitement approprié, dans sa

large simplicité, à la nature et à l'étendue de l'oeuvre. M. Thiers avait

des théories sur l'art d'écrire. Dès 1830, il les exposait très

simplement dans _le National_, à propos des dictées de Napoléon. «Nous

ne pouvons plus, disait-il, avoir cette grandeur tout à la fois sublime

et naïve qui appartenait à Bossuet et à Pascal, et qui appartenait

autant à leur siècle qu'à eux; nous ne pouvons plus même avoir cette

finesse, cette grâce, ce naturel exquis de Voltaire. Les temps sont

passés; mais un style simple, vrai, calculé, un style savant, travaillé,

voilà ce qu'il nous est permis de produire. C'est encore un beau lot,

quand avec cela on a d'importantes vérités à dire. Le style de Laplace

dans l'_Exposition du système du monde_, de Napoléon dans ses Mémoires,

voilà les modèles du langage simple et réfléchi propre à notre âge.»

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; car enfin je ne sais pas comment

Bossuet, Pascal et Voltaire eussent écrit en 1830, mais je sais bien

qu'ils n'eussent pas écrit comme M. Thiers. Napoléon écrivait autrement

que Laplace, et ni l'un ni l'autre n'écrivaient comme M. Thiers. Il n'y

a pas qu'un langage propre à une époque. Il y a un langage propre à

chaque écrivain de génie.

Vingt-cinq ans après, M. Thiers, revenant sur ces idées, exposait les

principes de l'art d'écrire l'histoire dans la préface du 12e volume du

_Consulat_; il y comparait le bon style de l'historien à une grande

glace sans défaut dont le mérite est de laisser tout voir sans paraître

elle-même. Il reprit peu de temps après les mêmes maximes dans une

lettre à Sainte-Beuve. «Je regarde, dit-il, à l'histoire des

littératures, et je vois que les chercheurs d'effet ont eu la durée non

pas d'une génération, mais d'une mode; et vraiment ce n'est pas la peine

de se tant tourmenter pour une telle immortalité. De plus, je les mets

au défi de faire lire non pas vingt volumes, mais un seul. C'est une

immense impertinence que de prétendre occuper si longtemps les autres de

soi, c'est-à-dire de son style. Il n'y a que les choses humaines

exposées dans leur vérité, c'est-à-dire avec leur grandeur, leur

variété, leur inépuisable fécondité, qui aient le droit de retenir le

lecteur et qui le retiennent en effet.»

Il était d'autant plus fidèle à son système, qu'il lui était imposé par

son tempérament. Il disait: «J'écris l'histoire comme elle doit être

écrite;» en réalité, il l'écrivait comme il pouvait l'écrire. Sa façon

était bonne, mais il se trompait en croyant qu'elle était la seule

bonne. Plus d'un style convient à l'histoire. Celui d'Augustin Thierry y

est parfaitement approprié. On en peut dire autant de celui de Guizot,

qui est tout autre. Tacite et Michelet ne sont simples ni l'un ni

l'autre, et ce sont tous deux de grands écrivains.

Pourtant, M. Thiers avait raison de penser que sa manière se supporte

très longtemps sans fatigue et qu'elle est excellente pour des livres

très longs.

D'ailleurs, la majesté riante de sa composition soutient son style, qui

paraît moins nu dans le lumineux effet de l'ensemble. Au contraire que

serait Michelet sans l'éclat de sa phrase lui qui ignore les belles

ordonnances et le noble arrangement des idées? Cette phrase sensuelle de

Michelet donne un plaisir bien vif, mais qui ne peut se prolonger sans

se changer en malaise et devenir enfin une véritable souffrance. Tout se

paye en ce monde, et surtout la volupté.

La vie littéraire. Première série · 第 36 / 54 题