SOUVENIRS

J'apprends en ce moment avec une vive douleur que M. de Ronchaud vient

de mourir à Saint-Germain.

Je le connaissais depuis mon enfance. Sa loyale figure est associée à

mes plus vieux souvenirs. Je le vois encore tel qu'il était vers 1860,

tout blond, le front découvert, l'oeil bleu, avec un air de douceur et de

gravité profondes et la simplicité des grandes âmes. Je l'entends encore

parler de l'art grec et de l'art florentin comme le plus candide amant

de leur beauté. Alors il préparait son _Phidias_; alors M. de Lamartine

lui consacrait un numéro entier du _Cours familier de littérature_.

Autant qu'il m'en souvient, l'image que le grand poète traçait de notre

ami était vague, idéale, élyséenne et pourtant ressemblante. «M. de

Ronchaud, disait il eût été dans d'autres temps un orateur comme il est

un poète et un historien de l'art.» Pour être tout à fait orateur, il

eût fallu que M. de Ronchaud vécût dans des temps fabuleux et qu'un dieu

vînt délier sa langue; car il parlait les dents serrées, d'une voix

sourde et rauque. Mais il était éloquent par la force de la pensée, par

la sincérité de l'expression et par l'incomparable beauté du regard.

Sa conversation fut un de mes premiers enchantements. J'étais encore un

enfant. Bien souvent, au retour du collège, je l'entendais parler au

milieu du petit cercle qui se formait tous les soirs dans le magasin de

librairie de mon père. Il me ravissait. Je ne comprenais pas tout ce

qu'il disait. Mais, quand on est très jeune, on n'a pas besoin de tout

comprendre pour tout admirer. Je sentais qu'il était en possession du

beau et du bien. J'étais sûr qu'il partageait la table des dieux et le

lit des déesses.

Le lendemain, en classe, je devinais que mon modeste professeur n'était

point de cette race divine, et je l'en méprisais. J'étais choqué de le

voir si ignorant de la beauté antique. C'est ainsi que l'influence de M.

de Ronchaud me fit manquer un certain nombre de classes dont je passai

le temps au Louvre, devant une métope du Parthénon. Mais, comme dit M.

Renan, on peut faire son salut par diverses voies.

M. de Ronchaud savait aimer. C'est un secret qu'il connut toute sa vie

et qui l'empêcha de vieillir. M. de Ronchaud aima toute sa vie la

poésie, l'art et la liberté.

Il fréquentait, sous l'empire, le salon de madame d'Agoult, centre de

l'opposition républicaine. Il était lui-même un ardent républicain. Je

me rappelle encore un article qu'il donna en 1856, dans la _Revue de

Paris_, à propos du _César_ de M. de Lamartine et d'une étude sur le

même personnage par M. Troplong. Ce divin Jules passait alors de durs

moments. On lui faisait tous les mauvais compliments qu'on ne pouvait,

pas faire à Napoléon III. M. de Ronchaud se conforma à cet usage. Il

reprocha en termes couverts au fils auguste de Vénus d'avoir fait le 2

Décembre. Je crois bien que cet article fut poursuivi; car il souleva

beaucoup d'enthousiasme parmi mes camarades de classe. Nous en récitions

des tirades dans les cours de récréation, et il ne me serait pas

impossible d'en retrouver encore aujourd'hui quelques phrases dans ma

mémoire: «Pour grands que soient les Césars, au dire de leurs flatteurs,

eussent-ils fait un pacte avec la victoire, et le monde entier fût-il

pour eux, nous..., etc., etc.» C'était bien naïf, mais que cela nous

semblait beau!

M. de Ronchaud avait le génie intérieur et l'âme d'un grand poète. Il

sentait comme Lamartine, mais l'expression ne servait pas toujours sa

pensée. Il portait jusque dans ses vers cette négligence, cet abandon,

cet oubli de soi que ses amis savent bien qu'il étendait à toute sa

personne: car ils l'ont connu fort insoucieux de tout ce qui le touchait

et laissant à sa noblesse naturelle le soin de réparer seule le désordre

de ses habits. Ses vers pareillement sont incultes et beaux d'une beauté

native. Je songe surtout à son dernier recueil, les _Poèmes de la mort_.

C'est sans doute en le lisant que M. D. Nisard a dit qu'avec une forme

plus châtiée M. de Ronchaud serait un des premiers poètes de ce siècle.

Il y a, en effet, dans ce recueil un poème de quinze cents vers, _la

Mort du Centaure_, dont on ne peut sentir sans frissonner le souffle

puissant. Je citerai les plaintes du vieux Chiron, regrettant sa

jeunesse et la jeunesse des choses, qui s'en sont allées ensemble:

Encore un jour de plus levé sur l'univers!

Que j'en ai vu depuis que mes yeux sont ouverts!

Que d'aurores depuis cette joyeuse aurore

Où ma course à travers l'air brillant et sonore

Vint réveiller l'écho dormant dans ces vallons!

Les jours comme aujourd'hui ne me semblaient pas longs.

Étonné de moi-même et de mon être étrange,

De l'homme et du cheval mystérieux mélange,...

* * * * *

Curieux d'inconnu, l'âme de désirs pleine,

J'embrassais d'un regard, j'aspirais d'une haleine

Et l'air et la lumière, et la terre et le ciel.

Tout était liberté, joie, amour, lait et miel.

Cette immortalité, qui maintenant me pèse,

Je la portais superbe, avec un coeur plein d'aise,

Et, sur la terre en fleurs, sous les cieux éclatants,

Libre, je m'emparais de l'espace et du temps.

Un jour, je rencontrai Pholoë sur la cime

Où m'avait emporté mon vertige sublime.

Superbe, le front haut, ses longs cheveux épars,

Les seins au vent, le ciel était dans ses regards.

On eût dit à la voir, dans sa grâce ingénue,

Une fille du ciel, une enfant de la nue,

Ou la divinité sauvage du vieux mont.

Moitié femme, moitié cavale, son beau front

Rayonnait dans l'air pur de lumière et de gloire,

Et son pied frémissant creusait la terre noire.

Que je la trouvai belle! Elle me regarda...

* * * * *

À mon désir muet son âme fut séduite;

Et tous deux emportés par une même fuite,

Nous allâmes cacher dans les bois nos amours...

Ce poème de _la Mort du Centaure_ est inspiré par une belle philosophie.

Ayant la joie de dîner il y a quelques jours avec un très grand sage,

j'appris de lui quelle philosophie il est convenable d'avoir si l'on

veut n'être pas trop dupe de la vie et des choses.--«C'est, me dit ce

sage, le panthéisme pour soi et le déisme pour les autres.» M. de

Ronchaud ne connut jamais une sagesse si prudente. Il était panthéiste

pour les autres comme pour lui-même. Il professait une riante obéissance

aux lois éternelles. Il croyait hautement aux dieux bons cachés dans la

nature. De toutes les doctrines philosophiques, le panthéisme est

assurément la plus favorable à la poésie. M. de Ronchaud doit au

panthéisme ses plus beaux vers. Ce poème de Chiron, dont j'ai cité un

passage, est un admirable cantique chanté à la divine nature. Le vieux

centaure y symbolise l'humanité et, quand l'oracle de Dodone dit au

bestial et noble sagittaire:

Tes parents

Sont dans les flots profonds et les cieux transparents,

Et toute la nature, alliée à ta race,

Dans sa maternité t'enveloppe et t'embrasse!

ce sont nos propres origines que le poète nous enseigne.

Chiron, rassasié de la vie, a soif de la mort. Il sait qu'elle est

bonne, qu'elle est nécessaire, qu'elle est divine puisqu'elle est

naturelle. Il aspire à rentrer dans le grand tout.

La pensée du centaure était bien celle de M. de Ronchaud lui-même. Comme

il avait beaucoup de candeur, il croyait à la bonté de la nature, et

cette illusion fit la douceur de sa vie.

M de Ronchaud publia en 1861 un livre intitulé: _Phidias, sa vie et ses

ouvrages_. C'est à Londres, devant les marbres arrachés au Parthénon,

qu'il eut la première idée de ce livre. En contemplant ces beaux restes,

il fut saisi d'une généreuse émotion et, songeant à l'art grec et à ses

paisibles merveilles, il s'écria avec Chandler: «Il a disparu, ce

banquet des yeux, et il n'en reste rien de plus que d'un songe!» Le

récit qu'il a fait de sa visite à la salle Elgin du British Muséum garde

l'empreinte d'une ardente et pieuse admiration: «Il semble, dit M. de

Ronchaud, qu'on a devant les yeux les morceaux d'une lyre antique

brisée: on essaye de les rassembler par la pensée et d'évoquer encore

une fois le génie qui animait les cordes muettes. Mais les membres

dispersés du poète ne se réuniront plus; la tête d'Orphée, échouée sur

un rivage barbare, n'exhale plus qu'une mélodie confuse et plaintive.

»Et cependant quelle beauté respire dans ces ruines de la beauté! Nulle

part on ne sent mieux la puissance de l'art et du génie que devant ces

débris d'où rien n'a pu effacer l'empreinte de la main qui s'y est posée

autrefois pour leur donner la vie avec la forme. La forme a été brisée,

mais la vie éclate encore dans ces restes épars. Sur cette création, à

moitié rentrée dans le chaos d'où le génie l'avait fait sortir, plane

encore le souffle qui l'avait autrefois suscitée; il semble même par

moments qu'on va la voir de nouveau surgir dans sa glorieuse intégrité.

Mais bientôt on s'aperçoit combien l'imagination est impuissante à

restaurer ces chefs-d'oeuvre de l'art antique. Le regret de

l'irréparable, l'attrait du problème insoluble ajoutent alors pour nous

à la beauté de ces statues le seul charme qui leur ait manqué dans le

temps de leur gloire, la poésie du mystère et de l'infini. Le sentiment

qu'elles font naître tient à la fois de la tendresse et de l'admiration

pour la beauté humaine, de l'enthousiasme pour le génie, du respect de

l'antiquité, de la tristesse qui s'attache aux ruines, de la curiosité

pour une énigme et de l'inquiétude d'un désir irréalisable[10].»

Ce livre, conçu si ardemment, fut exécuté avec un soin laborieux. Il

représentait, quand il parut, l'état de la science. Il ne faut pas se

plaindre si vingt-sept ans de travaux archéologiques et de fouilles dans

le sol de la Grèce l'ont un peu vieilli. M. de Ronchaud en préparait,

peu de temps avant sa mort, une nouvelle édition entièrement remaniée.

Il faut espérer que de pieux éditeurs la publieront bientôt.

Ce sont les travaux les plus nobles et les plus désintéressés sur

l'histoire de l'art qui désignèrent M. de Ronchaud au poste

d'administrateur des musées nationaux. L'exemple d'un tel choix est

assez rare pour qu'on félicite ceux qui l'ont donné. On peut dire que M.

de Ronchaud honora les fonctions auxquelles il fut élevé et que, s'il

n'avait pas toutes les aptitudes spéciales d'un parfait administrateur,

il ne cessa de montrer, dans son trop court passage au Louvre, cet amour

ardent et lumineux du beau et du bien qui inspira toute sa vie.

Il emporte en mourant les plus pures et les plus nobles visions que les

chefs-d'oeuvre de l'art aient jamais imprimées dans une âme bien née. Il

nous laisse quelques vers admirables, des pages où l'enthousiasme est

uni à la science et le souvenir d'une belle vie.

La vie littéraire. Première série · 第 34 / 54 题