Après l'avoir vue jouer _la Mère confidente_
Que j'aime à t'écouter, quand d'un accent si tendre
Tu dis que la vertu fait seule le bonheur!
Ton secret pour te faire entendre,
C'est de laisser parler ton coeur.
Mais, en blâmant l'amour, ta voix trop séduisante
Vers l'amour, malgré moi, m'entraîne à chaque instant;
Et depuis que j'ai vu _la Mère confidente_
J'ai grand besoin d'un confident.
Cette madame G... n'est autre que Rose Gontier, qui n'avait pas sa
pareille pour faire passer le spectateur du sourire aux larmes. Elle
était de huit ans plus âgée que le chevalier. Il l'aima, mais elle
l'aima bien davantage. Il ne nous reste de ces amours qu'un seul et
tardif témoignage. Longtemps, longtemps après la mort de Florian, Rose
Gontier, devenue la bonne mère Gontier, amusait ses nouvelles camarades
comme une figure d'un autre âge. Fort dévote, elle n'entrait jamais en
scène sans faire deux ou trois fois dans la coulisse le signe de la
croix. Toutes les jeunes actrices se donnaient le plaisir de lutiner
celle qui jouait si au naturel _Ma tante Aurore_; elles l'entouraient au
foyer et lui refaisaient bien souvent la même question malicieuse:
--Mais est-ce bien possible, grand'maman Gontier, est-il bien vrai que
M. de Florian vous battait?
Et, pour toute réponse et explication, toute retenue qu'elle était, la
bonne maman Gontier leur disait dans sa langue du dix-huitième siècle:
--C'est, voyez-vous, mes enfants, que celui-là ne payait pas[9].
Il est piquant de savoir qu'Estelle était battue par Némorin. La
Révolution contraria vivement le chevalier de Florian, qui l'avait
comprise d'une tout autre manière. Dès les premiers troubles, il se
réfugia à Sceaux, où il vécut très retiré. Il écrivit le 17 février 1792
à Boissy d'Anglas:
«Je passe doucement ma vie au coin de mon feu, lisant Voltaire et fuyant
des sociétés qui sont devenues des arènes affreuses où tout le monde
hait la raison, où les vertus ne sont même plus louées, où l'humanité,
la première des vertus, et la modération, la première des qualités, sont
méprisées par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude,
et, si j'y recevais souvent de vos nouvelles, je l'aimerais encore
plus.»
Florian s'était montré très empressé, vers ce temps-là, auprès de la
troisième fille de M. Le Sénéchal, administrateur des domaines. Elle
n'avait pas été insensible aux attentions d'un homme plus âgé qu'elle de
quatorze ans, mais agréable et célèbre. Sans être fiancés l'un à
l'autre, ils avaient échangé des engagements sur la foi desquels Sophie
(c'est le nom de cette jeune fille) se reposait avec confiance. Nous
possédons un portrait littéraire de Sophie à dix-neuf ans. Il n'est pas
inutile de dire, avant de mettre ce portrait sous les yeux du lecteur,
qu'il est de la main d'un rival malheureux du chevalier. «À la
régularité de ses traits, si l'on en croit ce témoin, Sophie joignait
une physionomie animée. C'était une beauté grecque ou une beauté
française, suivant qu'il lui convenait; seulement il lui manquait
l'éclat du teint. La fierté semblait d'abord le premier caractère de sa
figure, mais les impressions de la pitié y jetaient comme un rayon
céleste. Dès qu'elle entendait raconter une belle action, ses yeux
lançaient une noble flamme. Elle aimait avec un goût trop vif les traits
saillants de l'esprit.»
Et le portraitiste amoureux ajoute ingénument: «C'est ce qui faisait ma
désolation, car je ne pouvais soutenir avec elle ce genre de lutte.»
Puis il met les derniers traits au tableau: «Une extrême activité
compromettait sa santé, qui déjà donnait quelques signes inquiétants. La
musique, la peinture, la traduction de quelques romans anglais, auxquels
elle ajoutait parfois des scènes très vivement frappées, remplissaient
alors des journées qu'il fallait disputer aux chagrins les plus
poignants.» Vive, spirituelle, mélancolique et lettrée, Sophie Le
Sénéchal était tout à fait à la mode et au goût du temps. Son père
occupait une de ces fonctions civiles que la riche bourgeoisie se
partageait: car les offices de judicature et de finance à tous les
degrés appartenaient alors au tiers état. M. Le Sénéchal avait établi
ses deux filles aînées dans la noblesse; la première était marquise de
Chérisey, la cadette marquise d'Audiffret. C'était par lui-même un homme
insignifiant. Mais sa femme avait quelque prétention au bel esprit et
tenait un salon ouvert aux gens de lettres. Cette famille, naguère
opulente, était à peu près ruinée par la Révolution. Les biens de
l'administrateur des domaines, tenus sous séquestre, s'y dévoraient
sûrement. Après le 10 Août, M. Le Sénéchal jugea prudent de quitter
Paris, où il était soupçonné de modérantisme. Il se retira à Rouen avec
sa famille. C'est là qu'il connut Charles Lacretelle, dit Lacretelle
jeune, âgé alors de vingt-six ans. Celui-ci ne fréquenta pas longtemps
la maison Le Sénéchal sans devenir amoureux de la jeune Sophie. Il lui
cacha cet amour avec d'autant plus de facilité qu'elle ne le partageait
pas. Elle lui disait: «Mon frère,» et il ne tarda pas à sentir toute
l'amertume de ce nom dont il avait d'abord goûté la douceur. Comme
c'était un fort honnête jeune homme, il informa de ses vues et de ses
sentiments la mère de la belle Sophie. La réponse qu'il obtint ne
pouvait être favorable. La voici, telle qu'il nous l'a transmise:
«C'est au frère aîné de Sophie que je vais faire une confidence qui
mourra dans son sein et que je crois nécessaire à votre repos.--Ne vous
abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de
Florian et ne paraît pas insensible à cet hommage; je souhaiterais
pourtant qu'elle en perdît le souvenir: car j'ai vu l'amour du chevalier
décliner à mesure que notre fortune lui a paru baisser, et chaque jour
de la Révolution en compromet les restes. N'imaginez pas que ce soit
l'homme de ses bergeries; il a trop de probité pour être un séducteur;
mais il a trop de prudence et de calcul pour être un Némorin.»
Il ne paraît pas que le rival qui entendit ces paroles les ait le moins
du monde adoucies. Telles qu'il les rapporte, elles sont vraiment trop
dures. Si le chevalier ne s'empressait pas d'épouser Mlle Le Sénéchal,
il était facile de supposer à ses retards d'autres raisons que celle de
la cupidité déçue. Suspect lui-même et sans cesse inquiété dans sa
retraite de Sceaux, il pouvait raisonnablement juger qu'à la veille de
la proscription ce n'était pas le temps d'unir sa destinée à celle d'une
jeune fille notée elle-même d'incivisme. C'eût été là une généreuse
folie, et M. de Florian n'était capable de folies d'aucune sorte. Il
professait volontiers avec Parny que:
Une indifférence paisible
Est la plus sage des vertus.
Il était trop prudent pour n'être pas un peu égoïste et il estimait, lui
aussi, que, dans une pareille époque, c'est assez de vivre, sans rien de
plus. Madame Le Sénéchal, qui ne se faisait pas d'illusions sur son
caractère, loin de là, ne tarda pas à acquérir une nouvelle preuve des
dispositions paisibles du chevalier. Fixée à Montrouge avec sa famille
dans les derniers mois de 1792, cette dame donna asile au marquis
d'Audiffret, son gendre, qui était porté sur une liste d'émigrés. Il fut
dénoncé par des patriotes de Montrouge et aussitôt arrêté. Madame Le
Sénéchal pria Florian d'attester que M. d'Audiffret n'avait pas quitté
le territoire de la République. C'était la vérité, mais il y avait péril
à porter ce témoignage. D'Audiffret n'était point un émigré, mais
c'était un ci-devant. Son beau-frère, le marquis de Chérisey, avait
émigré. D'Audiffret était deux fois suspect. Florian, ci-devant
lui-même, ne pouvait se montrer sans danger. Il s'excusa. Son jeune
rival, trop heureux de saisir une occasion qu'on lui laissait, s'offrit
pour témoin. Il courait les plus grands risques en faisant cette
démarche: car sa collaboration au _Journal de Paris_, avec André
Chénier, pouvait n'être pas oubliée. Pourtant il n'hésita pas, se
présenta devant la municipalité et obtint la liberté du beau-frère de
Sophie. Est-il besoin de dire qu'il n'en fut pas aimé davantage? Heureux
encore si on lui pardonna d'avoir laissé voir une grandeur d'âme que
l'homme aimé n'avait point montrée! C'est là un grief qu'une femme qui
aime ne supporte pas volontiers.
Le chevalier faisait visite assez souvent à madame Le Sénéchal à
Montrouge. Il avait perdu sa gaieté et ne montrait plus à Sophie ni
amour ni galanterie. «Un soir, dit Lacretelle, il entra brusquement au
moment où nous improvisions, vaille que vaille, une comédie-proverbe
tirée de Gil Blas, où le général Baraguay d'Hilliers, à la grande et
noble stature, représentait le capitaine Roland, moi _Gil Blas_, et la
jolie madame d'Audiffret la vieille Hébé, qui servait à boire aux
voleurs. Je ne vis jamais une figure plus sombre, plus indignée que
celle de Florian. C'était un prophète aux cheveux hérissés. Il venait de
lire une séance des Jacobins, pleine d'atroces propositions qui ne
devaient être que trop tôt converties en décrets, et pour lui il les
lisait comme autant de décrets déjà rendus. Il semblait se plaire, pour
nous punir de notre gaieté, à nous pétrifier de terreur. Peu s'en fallut
qu'il ne nous annonçât notre mort à nous tous. L'avis eût été bon s'il y
avait eu des moyens de fuir. C'est ce que fit observer avec douceur
madame Le Sénéchal. Après son départ, nous voulûmes reprendre la pièce
commencée, mais nous n'y pûmes parvenir.»
Certes le chevalier avait tort de n'être point gai. Je tiens d'une
personne fort spirituelle et fort sensée que la gaieté est la forme la
plus aimable du courage. Mais il faut reconnaître que les inquiétudes du
ci-devant chevalier étaient fondées. Bientôt, cet homme inoffensif,
victime d'une odieuse et folle suspicion, fut mis en état d'arrestation
et conduit à la Bourbe. On appelait vulgairement ainsi l'ancien couvent
de Port-Royal de Paris, devenu une prison sous le nom de Port-Libre.
C'était une demeure habitable encore, malgré l'encombrement, et dont le
régime était moins dur que celui des autres maisons d'arrêt.
La compagnie y était excellente. Le soir, les femmes, parées avec grand
soin, se réunissaient aux hommes dans la salle commune, qu'elles
transformaient en un salon élégant. Le poète Vigée et le citoyen
Coittant y disaient des vers. Le baron de Wirbach y donnait des
concerts, et l'on affirme que ce baron de Wirbach était la première
viole d'amour de son siècle. Un acacia, planté dans une des cours,
abritait, dit-on, les plus douces confidences. Un poète reconnaissant le
célébra dans un ode qui se termine par ce vers:
Sous son ombrage on fut heureux.
On lit dans le journal d'un des détenus de la Bourbe, à la date du 27
messidor an II (15 juillet 1794): «On nous a amené ce matin un homme
bien estimable, le chevalier de Florian, auteur de _Numa_, d'_Estelle_,
etc.» Trois jours après, les détenus se réunirent, le soir, pour
entendre un des leurs chanter une chanson du nouveau venu, dont ils
s'honoraient d'être les compagnons d'infortune. Il ne paraît pas que
Florian se soit associé à ces pâles fêtes de la captivité. On ne dit pas
qu'il s'entretint avec les femmes galamment vêtues ni qu'il s'assit, la
nuit, sous l'acacia. D'ailleurs, sa détention fut de courte durée. Il
sortit de la Bourbe peu de jours après le 9 Thermidor. De retour dans sa
chère retraite de Sceaux, il ne put retrouver en lui-même la paix qui
l'environnait. La fièvre le consumait. À chaque coup frappé à sa porte,
son imagination troublée lui figurait des patriotes armés de piques
venus pour l'arrêter. Il languit ainsi quelques semaines et mourut le 29
fructidor an II (15 septembre 1794), à l'âge de trente-huit ans. Peu de
mois après, mademoiselle Sophie Le Sénéchal se maria avec un homme
obscur et riche, et, quatre ans plus tard, Rose Gontier épousa son
camarade Allaire.
Tel est le véritable Florian. Il battait sa maîtresse, et il n'épousa
pas mademoiselle Sophie. Mais l'ombre d'Estelle sourit encore sur sa
tombe dans le cimetière du village où il repose.