M. ALEXANDRE DUMAS ET SON DISCOURS

Jeudi, à quatre heures, comme nous sortions de l'Institut, un gai soleil

de printemps éclairait les quais et leur noble horizon de pierre.

Quelques nuages qui coulaient dans le ciel donnaient à la lumière du

jour la mobilité charmante d'un sourire. Ce sourire s'arrêtait avec joie

sur les chapeaux étincelants, sur les nuques dorées et sur les visages

clairs des femmes. Mais il devenait moqueur en passant sur les livres

poudreux étalés le long des parapets. Oh! comme il révélait ironiquement

la vétusté misérable des bouquins, ce sourire dans lequel brillait

l'éternelle jeunesse de la nature! Alors, tandis que s'écoulait la foule

des lettrés et des mondaines, je m'abandonnai à des rêveries vagues et

douces. Laissez-moi vous dire que je ne passe jamais sur ces quais sans

éprouver un trouble, plein de joie et de tristesse, parce que j'y suis

né, parce que j'y ai passé mon enfance et que les figures familières que

j'y voyais autrefois sont maintenant à jamais évanouies. Je conte cela

malgré moi, par habitude de dire seulement ce que je pense et ce à quoi

je pense. On n'est pas tout à fait sincère sans être un peu ennuyeux.

Mais j'ai l'espoir que, si je parle de moi, ceux qui m'écouteront ne

penseront qu'à eux-mêmes. De la sorte, je les contenterai en me

contentant. J'ai été élevé, sur ce quai, au milieu des livres, par des

humbles et des simples dont je suis seul à garder le souvenir. Quand je

n'existerai plus, ils seront comme s'ils n'avaient jamais été. Mon âme

est toute pleine de leurs reliques. Ces pieux restes, dont elle est

sanctifiée, font des miracles. À ce signe, je reconnais que ceux-là que

j'ai perdus furent de saintes gens. Leur vie était obscure, leur âme

était naïve. Leur souvenir m'inspire la joie du renoncement et l'amour

de la paix. Un seul des vieux témoins de mon enfance mène encore sur le

quai sa pauvre vie. Il n'était ni des plus intimes ni des plus chers.

Pourtant, je le revois toujours avec plaisir. C'est le pauvre

bouquiniste que voici se chauffant devant ses boîtes à ce clair soleil

de printemps. Il est devenu tout petit avec l'âge. Chaque année il

diminue, et son pauvre étalage se fait aussi plus mince et plus léger

chaque année. Si la mort oublie quelque temps encore mon vieil ami, un

coup de vent l'emportera un jour avec les derniers feuillets de ses

bouquins et les grains d'avoine que les chevaux de la station, paissant

à son côté, laissent échapper de leur musette grise. En attendant, il

est presque heureux. S'il est pauvre, c'est sans y penser. Il ne vend

pas ses livres, mais il les lit. Il est artiste et philosophe.

Quand il fait beau, il goûte la douceur de vivre en plein air. Il

s'installe sur l'extrémité d'un banc avec un pot de colle et un pinceau,

et, tout en réparant ses bouquins disloqués, il médite sur l'immortalité

de l'âme. Il s'intéresse à la politique, et ne manque guère, s'il

rencontre un client sûr, de lui faire la critique du régime actuel! Il

est aristocrate et même oligarque. L'habitude de voir devant lui, de

l'autre côté de la Seine, le palais des Tuileries, lui a inculqué une

sorte de familiarité à l'égard des souverains. Sous l'Empire, il jugeait

Napoléon III avec la sévérité d'un voisin à qui rien n'échappe.

Maintenant encore, il explique, par la conduite du gouvernement, les

vicissitudes de son commerce. Je ne me dissimule pas que mon vieil ami

est un peu frondeur.

Il m'aborde et me dit, en homme qui a lu son journal du matin:

--Vous venez de l'Académie. Ces jeunes gens ont-ils bien parlé de M.

Hugo?

Puis, clignant de l'oeil il me coule ce mot à l'oreille:

--Un peu démagogue, monsieur Hugo!

C'est ainsi que mon ami le bouquiniste ramena ma pensée sur la séance

académique où M. Leconte de Lisle et M. Alexandre Dumas ont prédit tous

deux l'immortalité à Victor Hugo. Mais, tandis que l'auteur des _Poèmes

barbares_ expédiait tout d'un bloc aux âges à venir les oeuvres complètes

du maître, le philosophe du théâtre donnait à entendre que la postérité

ferait un choix sévère.

Il a prononcé un excellent discours, M. Alexandre Dumas, et je n'en suis

pas surpris. Cet homme est doué pour parler au monde. Il pense et il dit

ce qu'il pense. En cela, il est à peu près unique, du moins dans les

lettres. On retrouve dans sa réponse à M. Leconte de Lisle cette absolue

sincérité et cette expérience des choses qui donnent tant d'autorité à

sa parole. Il a rendu à Victor Hugo, à Lamartine et à Musset ce qui leur

était dû. Et, près d'achever son honnête et forte harangue, il s'est

demandé ce qu'il allait maintenant advenir de l'oeuvre du plus laborieux

de ces trois poètes.

«Il en adviendra, a-t-il répondu à sa propre question, ce qu'il advient

de toutes les oeuvres de l'esprit humain. Le temps ne fera pas plus

d'exception pour celles-là que pour les autres; il respectera et

affirmera ce qui sera solide; il réduira en poussière ce qui ne le sera

pas. Tout ce qui est de pure sonorité s'évanouira dans l'air; ce qui est

fait pour le bruit est fait pour le vent. Mais il ne m'appartient pas de

préparer ici le travail de la postérité. Il n'y a, d'ailleurs, à

l'influencer ni pour ni contre; elle sait son métier de postérité; elle

a le sens mystérieux et implacable des conclusions infaillibles et

définitives.»

C'est sur ce point que je me permettrai de présenter à l'écrivain que

j'admire infiniment quelques observations humbles mais fermes. Je crois

que la postérité n'est pas infaillible dans ses conclusions. Et la

raison que j'ai de le croire, c'est que la postérité, c'est moi, c'est

nous, c'est des hommes. Nous sommes la postérité pour une longue suite

d'oeuvres que nous connaissons fort mal. La postérité a perdu les trois

quarts des oeuvres de l'antiquité; elle a laissé corrompre effroyablement

ce qui reste. M. Leconte de Lisle nous parlait jeudi avec une noble

admiration d'Eschyle; mais il n'y a pas dans le texte du _Prométhée_ qui

nous est parvenu deux cents vers qui ne soient altérés. La postérité des

Grecs et des Latins a gardé peu de chose, et, dans le peu qu'elle a

gardé, il se trouve des ouvrages détestables, qui n'en sont pas moins

immortels. Varius était, dit-on, l'égal de Virgile. Il a péri. Élien

était un imbécile; il dure. Voilà la postérité! On me dira qu'elle était

barbare en ce temps-là et que c'est la faute des moines. Mais qui nous

assure que nous n'aurons pas, nous aussi, une postérité barbare?

Savons-nous dans quelles mains passera l'héritage intellectuel que nous

léguons à l'avenir! À supposer, d'ailleurs, que ceux qui viendront après

nous soient plus intelligents que nous-mêmes, ce qui n'est pas

impossible, est-ce une raison pour proclamer d'avance leur

infaillibilité? Nous savons par expérience que, même dans les âges de

haute culture, la postérité n'est pas toujours équitable. Il est certain

qu'elle n'a point de règles fixes, point de méthodes sûres pour juger

les actions. Comment en aurait-elle pour juger l'art et la pensée?

Madame Roland, qui fit d'assez mauvaise politique, mais qui avait le

coeur d'une héroïne, écrivit des mémoires dans la prison d'où elle ne

devait sortir--elle le savait--que pour monter sur l'échafaud. Elle

traça de sa main virile sur la première page du cahier ces mots: _Appel

à l'impartiale postérité_. La postérité ne lui a encore répondu, après

un siècle, que par un murmure contradictoire de louanges et de

réprobation. La muse des Girondins était bien naïve de croire à notre

sagesse et à notre équité. Je ne sais si le roi Macbeth eut, en son

temps, une pareille illusion. En ce cas, il aurait été bien trompé.

C'était, en réalité, un excellent roi, habile et probe. Il enrichit

l'Écosse en y favorisant le commerce et l'industrie. Le chroniqueur nous

le montre comme un prince pacifique, le roi des villes, l'ami des

bourgeois. Les clans le haïssaient parce qu'il était bon justicier. Il

n'assassina personne. On sait ce que la légende et le génie ont fait de

sa mémoire.

Loin d'être infaillible, la postérité a toutes les chances de se

tromper. Elle est ignorante et indifférente. Je vois passer en ce moment

sur le quai Malaquais la postérité de Corneille et de Voltaire. Elle se

promène, égayée par le soleil d'avril. Elle va, la voilette sur le nez

ou le cigare aux lèvres, et je vous assure qu'elle se soucie infiniment

peu de Voltaire et de Corneille. La faim et l'amour l'occupent assez.

Elle pense à ses affaires, à ses plaisirs, et laisse aux savants le soin

de juger les grands morts. Je distingue précisément parmi cette

postérité qui sort de l'Institut un joli visage coiffé d'un chapeau

couleur du temps. C'est celui d'une jeune femme qui me demandait, un

soir de cet hiver, à quoi servaient les poètes. Je lui répondis qu'ils

nous aidaient à aimer; mais elle m'assura qu'on aimait fort bien sans

eux. La vérité est que les professeurs et les savants forment à eux

seuls toute la postérité. Ce sont donc les savants que vous croyez

infaillibles. Mais non, car vous savez bien que la poésie et l'art ne

relèvent que du sentiment, que la science ne connaît point la beauté et

qu'un vers tombé aux mains d'un philologue est comme une fleur entre les

doigts d'un botaniste.

Ah! certes, les conclusions de la postérité ne sont point infaillibles;

elles dépendent beaucoup du hasard. J'ajouterai qu'elles ne sont jamais

définitives, quoi qu'en ait dit M. Alexandre Dumas.

Et comment le seraient-elles, puisque la postérité n'est jamais close et

que les générations nouvelles remettent sans cesse en question ce qui a

été précédemment jugé?

Le dix-septième siècle a condamné Ronsard; le dix-huitième siècle a

confirmé ce jugement; le dix-neuvième l'a cassé. Qui sait comment jugera

le vingtième? Dante et Shakespeare furent méprisés pendant longtemps

avant d'être admirés comme ils le sont aujourd'hui. Racine fut outragé

après un siècle de gloire. Il ne l'est plus. Mais la langue change vite;

il faut déjà être un lettré pour bien comprendre les vers de _Phèdre_ et

d'_Athalie_.

J'ai entendu un excellent poète reprocher à Racine des impropriétés

d'expression. Il ne voulait pas convenir que la langue eût changé depuis

deux siècles, afin, peut-être, de ne pas s'avouer qu'elle changerait

encore, et cette fois à son préjudice. Corneille et Molière lui-même

sont mal compris; les comédiens qui les jouent y font à chaque instant

des contresens. On parle communément de Rabelais, mais comme de la reine

Berthe, sans savoir le moins du monde ce que c'est. Il y a des gloires

qui s'éteignent. Celle du Tasse est mourante. Du Bartas fut, de son

vivant, plus célèbre que Ronsard. Qui nous assure que sa gloire ne

renaîtra pas? Goethe le considérait comme le plus grand des poètes

français, et nos jeunes symbolistes l'aiment beaucoup. Il y a vingt ans,

Lamartine était déjà abandonné, tandis que Musset restait l'objet d'une

ferveur qui s'est peu à peu refroidie. Tous deux retrouvent aujourd'hui

des fidèles. Ainsi la postérité ballotte les épaves du génie.

Victor Hugo gardera-t-il mort la place qu'il a occupée vivant? M.

Alexandre Dumas est sage d'en douter. Il est sage aussi de ne pas faire

d'avance la part de la destruction. Quel jugement l'avenir portera-t-il

sur Victor Hugo? C'est ce que personne n'est en état de deviner. Nous ne

pouvons savoir ce que pensera la postérité, puisque nous ne savons ce

qu'elle sera. Il est vain de vouer les gloires contemporaines soit à

l'immortalité, soit à l'oubli.

On peut dire seulement que la gloire du poète dont on a mené hier la

dernière pompe funèbre traverse un moment difficile et critique.

L'enthousiasme, lassé par un excessif effort de quinze années, retombe.

Certaines illusions se dissipent. On croyait qu'un si grand poète avait

pensé davantage.

Il faut bien reconnaître qu'il a remué plus de mots que d'idées. C'est

une souffrance que de découvrir qu'il donna pour la plus haute

philosophie un amas de rêveries banales et incohérentes. Enfin on est

attristé, en même temps qu'effrayé, de ne pas rencontrer dans son oeuvre

énorme, au milieu de tant de monstres, une seule figure humaine.

Les Grecs l'ont dit: l'homme est la mesure de toutes choses. Victor Hugo

est démesuré parce qu'il n'est pas humain. Le secret des âmes ne lui fut

jamais entièrement révélé. Il n'était pas fait pour comprendre et pour

aimer. Il le sentit d'instinct. C'est pourquoi il voulut étonner; il en

eut longtemps la puissance. Mais peut-on étonner toujours? Il vécut ivre

de sons et de couleurs, et il en soûla le monde. Tout son génie est là:

c'est un grand visionnaire et un incomparable artiste. C'est beaucoup.

Ce n'est pas tout.

Quant à la postérité, elle sera ce qu'elle pourra; elle aimera ce

qu'elle voudra. C'est une grande duperie de travailler pour elle. Elle

garde peu de chose de tout ce qu'on lui envoie, et elle préfère souvent

un ouvrage de circonstance aux oeuvres qu'on lui destinait spécialement.

Loin de l'en blâmer, je l'en loue de tout mon coeur. Peut-être, après

tout, saura-t-elle à la longue son métier aussi bien que le dit M.

Alexandre Dumas. Mais, s'il n'arrive pas quelque catastrophe qui

détruise les bibliothèques, un jour viendra où elle sera terriblement

encombrée, et il n'est pas impossible que, ce jour-là, elle prenne en

dégoût tout le papier noirci que nous lui préparons. J'éprouve moi-même,

à vrai dire, quelque pressentiment de ce dégoût en voyant poudroyer au

soleil les boîtes de bouquins de mon vieil ami.

La vie littéraire. Première série · 第 20 / 54 题