_Sérénus, par Jules Lemaître, in-18._
Le temps est proche où Ponce-Pilate sera en grande estime pour avoir
prononcé une parole qui pendant dix-huit siècles pesa lourdement sur sa
mémoire. Jésus lui ayant dit: «Je suis venu dans le monde pour rendre
témoignage à la vérité; quiconque est de la vérité écoute ma voix»,
Pilate lui répondit: «Qu'est-ce que la vérité?»
Aujourd'hui, les plus intelligents d'entre nous ne disent pas autre
chose: «Qu'est-ce que la vérité?» M. Jules Lemaître vient de publier un
petit conte philosophique, _Sérénus_, qui ne fut qu'un jeu pour son
esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans
l'histoire de la pensée du XIXe siècle, comme _Candide_ ou _Zadig_
marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe.
Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître répète,
sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux
fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité?» Il admire les croyants
et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est décidément
sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses il y a
beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la vérité. Il
a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du
relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion qui nous
enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au hasard par
des mensonges;» de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille
idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées.
C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien ce mot.
Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce est doux
et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme souriante
et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En ajoutant
qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un peu vif,
j'aurai fait l'esquisse de son portrait. En dépit de sa belle culture
classique, il ne tient pas trop au passé. Nous l'avons bien vu un jour
que nous eûmes l'idée de le mener voir, aux beaux-arts, l'Hermès de
Praxitèle et les frontons du Parthénon. Nous étions trois mortels devant
les vrais dieux et les vraies déesses, et je fus le seul tout à fait
respectueux. Il arriva ce jour-là, comme d'habitude, que l'esprit ne fut
pas du côté du respect. Je ne sais pas si M. Jules Lemaître admire
beaucoup son temps, mais il l'aime. Paris, tel qu'il est, lui plaît
beaucoup. Il y est heureux, malgré «l'ennui commun à toute créature bien
née». Le mot n'est pas de moi; il est de Marguerite d'Angoulême, la soeur
de François Ier.
Mais pourquoi, dites-vous, s'il aime tant Paris, nous conduit-il à Rome,
chez Sérénus? Je vous répondrai qu'il a choisi, pour aller à Rome, le
temps où l'on avait à Rome bien des idées et bien des sentiments que
l'on a aujourd'hui à Paris. Le mal de Sérénus fut l'impossibilité de
croire. Sa soeur était chrétienne; elle était belle; elle avait la
douceur impérieuse des saintes; elle le conduisit dans la petite église,
où il éprouva des sentiments étranges et contradictoires, quelque chose
de ce que sentirait un galant homme introduit dans une assemblée des
spirites, si les spirites étaient des martyrs, ou dans un conciliabule
de nihilistes, si les nihilistes attendaient la mort sans la donner. Il
fut saisi d'une sorte d'admiration et il éprouva en même temps
d'invincibles répugnances. Voici comment il rend compte lui-même de ce
double sentiment. Il analyse d'abord les raisons qu'il a d'admirer et
d'aimer ces braves gens:
«Toutes les vertus, dit-il, que les philosophes avaient déjà connues et
prêchées, m'apparaissaient, chez les disciples de Christus, transformées
par un sentiment nouveau: l'amour d'un Dieu homme et d'un Dieu crucifié,
amour sensible, ardent, pleins de larmes, de confiance, de tendresse,
d'espoir. Évidemment, ni les forces naturelles personnifiées ni le Dieu
abstrait des stoïciens n'ont jamais inspiré rien de pareil. Et cet amour
de Dieu, source et commencement des autres vertus chrétiennes, leur
communiquait une pureté, une douceur, une onction et comme un parfum que
je n'avais pas encore respiré.»
Voilà ce qui l'attire. Voici maintenant ce qui l'éloignerait s'il
n'était retenu par le chaste attrait de Séréna:
«L'idée que mes nouveaux frères avaient de ce monde et de cette vie
heurtait en moi je ne sais quel sentiment de nature... Malgré mon
pessimisme persistant..., il me déplaisait que des hommes méprisassent
si fort la seule vie, après tout, dont nous soyons assurés. Puis je les
trouvais par trop simples, fermés aux impressions artistiques, bornés,
inélégants... Un peu de souci de la patrie romaine se réveillait en moi;
je m'effrayais du mal que pouvait faire à l'empire, si elle continuait
de se répandre, une telle conception de la vie, un tel détachement des
devoirs civils et des occupations profanes... J'étais choqué que ces
saints fussent si sûrs de tant de choses, et de choses si merveilleuses,
quand j'avais, moi, tant cherché sans trouver, tant douté dans ma vie,
et mis finalement mon orgueil dans mon incroyance.»
Bientôt les chrétiens eurent le bonheur d'être persécutés. Sérénus, qui
était homme de goût, resta parmi eux. Sa mort stoïque eut les apparences
du martyre. Son corps fut enseveli parmi ceux des saints, dans le
tombeau de la famille Flavia. Transporté à Beaugency-sur-Loire, en l'an
de grâce 860, il ne tarda pas à opérer des miracles. Il rendit notamment
la vue à un aveugle et la vie à la jument d'un prêtre.
Voilà l'histoire de Sérénus. Et remarquez bien que l'impossibilité de
croire, qui est le mal de ce galant homme, ne sévit pas seulement dans
la partie religieuse de son âme. Elle le dévore tout entier. En
politique comme en amour, il ne croit pas. Il ne trouve de raison de se
déterminer que dans un certain sentiment de l'élégance morale qui survit
chez lui à toute conviction et à toute philosophie. Le malheur est qu'on
cesse d'agir quand on est ainsi. Il y a lieu de s'en inquiéter. Le
bonhomme Franklin n'avait pas, tant s'en faut, autant d'esprit et de
goût que Sérénus; mais il possédait le sens pratique et il sut se rendre
utile à ses concitoyens. Il était laborieux; il faisait sa tâche et
voulait que chacun fît la sienne.
--Quand vous serez embarrassé pour prendre une décision, disait-il,
allez chercher une feuille de papier blanc et divisez-la en deux
colonnes. Vous écrirez dans une des colonnes toutes les raisons que vous
avez d'agir, et, dans l'autre, toutes les raisons que vous avez de vous
abstenir. De même qu'en algèbre on supprime les quantités semblables,
vous bifferez les raisons qui se balancent, et vous vous déterminerez
d'après la raison qui subsistera.
Jamais Sérénus n'emploiera cette méthode, qui n'est pas faite pour lui.
Sérénus épuiserait tous les papyrus et toutes les tablettes de cire, il
userait ses roseaux du Nil et son poinçon d'acier avant d'avoir épuisé
les raisons que lui suggérerait son esprit subtil, et finalement il n'en
trouverait aucune qui valût mieux ou moins que les autres.
Faut-il donc agir? Sans doute qu'il le faut! Rappelez-vous le premier
mot prononcé, dans le second _Faust_, par le petit homme que le famulus
Wagner vient de fabriquer avec ses cornues. À peine sorti de son bocal,
ce petit homme s'écrie fièrement: «Il faut que j'agisse, puisque je
suis.» On peut vivre sans penser. Et même c'est généralement ainsi qu'on
vit. Il n'en résulte pas grand dommage pour la république. Au contraire,
la patrie a besoin de l'action diverse et harmonieuse de tous les
citoyens. C'est d'actes et non d'idées que vivent les peuples.