À MONSIEUR ADRIEN HÉBRARD, SÉNATEUR, DIRECTEUR DU _TEMPS_

Cher monsieur,

Permettez-moi de vous offrir ce petit livre; je vous le dois bien, car

assurément il n'existerait pas sans vous. Je ne songeais guère à faire

de la critique dans un journal quand vous m'avez appelé au _Temps_. J'ai

été étonné de votre choix et j'en demeure encore surpris. Comment un

esprit alerte, agissant, répandu comme le vôtre, en communion constante

avec tout et avec tous, si fort en possession de la vie et toujours jeté

au milieu des choses, a-t-il pu prendre en gré une pensée recueillie,

lente et solitaire comme la mienne?

Mais rien ne vous est étranger, pas même la méditation. Ceux qui vous

connaissent intimement assurent qu'il y a en vous du rêveur. Ils ne se

trompent pas. Seulement Vous rêvez très vite. En toutes choses vous

possédez au plus haut degré le génie de la promptitude. La facilité avec

laquelle vous pensez est prodigieuse. Vous comprenez tout à la fois.

Votre conversation, rapide et brillante comme la lumière, m'éblouit

toujours. Pourtant elle est toujours raisonnable. Éblouir avec la

raison, cela n'a été donné qu'à vous. Quel écrivain vous feriez, si vous

aviez moins d'idées! Une magicienne russe, qui a longtemps vécu dans

l'Inde, parle dans ses écrits d'un procédé qu'emploient les sages indous

pour communiquer leur pensée aux profanes. À mesure qu'elle se forme en

eux-mêmes, ils la précipitent dans le cerveau d'un saint homme qui

l'écrit à loisir. Voilà un procédé qui vous conviendrait! Quel dommage

que notre barbare Occident ignore encore la «précipitation» de la

pensée! Mais je vous connais: si un saint homme se mettait à rédiger vos

idées précipitées, vous iriez tout de suite le prier de n'en rien faire.

Vous aimez à rester inédit. Homme public, vous avez horreur de paraître:

c'est une de vos originalités, et non pas la moins charmante.

Je crois que vous avez un talisman. Vous faites ce que vous voulez. Vous

avez fait de moi un écrivain périodique et régulier. Vous avez triomphé

de ma paresse. Vous avez utilisé mes songeries et monnayé mon esprit.

C'est pourquoi je vous tiens pour un incomparable économiste. M'avoir

rendu productif, je vous assure que c'est merveilleux. Mon excellent ami

Calmann Lévy lui-même n'avait pas réussi à me faire écrire un seul livre

depuis six ans.

Vous avez un très bon caractère et vous êtes très facile à vivre. Vous

ne me faites jamais de reproches. Je n'en tire pas vanité. Vous avez

compris tout de suite que je n'étais pas bon à grand'chose et qu'il

valait mieux ne pas me tourmenter. Sans me flatter, c'est la principale

cause de la liberté que vous me laissez dans votre journal. Vous me

savez incorrigible et vous désespérez de m'amender. Un jour, n'avez-vous

pas dit de moi à un de nos amis communs:

--C'est un bénédictin narquois.

On se connaît mal soi-même, mais je crois que la définition est bonne.

Je me fais assez l'effet d'un moine philosophe. J'appartiens de coeur à

une abbaye de Thélème, dont la règle est douce et l'obédience facile.

Peut-être n'y a-t-on pas beaucoup de foi, mais assurément on y est très

pieux.

L'indulgence, la tolérance, le respect de soi et des autres sont des

saints qu'on y chôme toujours. Si l'on y incline au doute, il faut

considérer que le pyrrhonisme ne va pas sans un profond attachement à la

coutume et à l'usage. Or, la coutume du plus grand nombre, c'est

proprement la morale. Il n'y a qu'un sceptique pour être toujours moral

et bon citoyen. Un sceptique ne se révolte jamais contre les lois, car

il n'a pas espéré qu'on pût en faire de bonnes. Il sait qu'il faut

beaucoup pardonner à la République. Pourtant voulez-vous un conseil? Ne

confiez jamais le bulletin politique du _Temps_ à un de nos thélémites.

Il y répandrait une mélancolie douce qui découragerait vos honnêtes

lecteurs. Ce n'est pas avec la philosophie qu'on soutient les

ministères. Quant à moi, je garde une modestie qui me sied, et je m'en

tiens à la critique.

Telle que je l'entends et que vous me la laissez faire, la critique est,

comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman à l'usage des

esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une

autobiographie. Le bon critique est celui qui raconte les aventures de

son âme au milieu des chefs-d'oeuvre.

Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et

tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur

oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse illusion. La vérité est qu'on ne

sort jamais de soi-même. C'est une de nos plus grandes misères. Que ne

donnerions-nous pas pour voir pendant une minute, le ciel et la terre

avec l'oeil à facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le

cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien

défendu. Nous ne pouvons pas, ainsi que Tirésias, être homme et nous

souvenir d'avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne

comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire,

ce me semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse

condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois que

nous n'avons pas la force de nous taire.

Pour être franc, le critique devrait dire:

--Messieurs, je vais parler de moi à propos de Shakespeare, à propos de

Racine, ou de Pascal, ou de Goethe. C'est une assez belle occasion.

J'ai eu l'honneur de connaître M. Cuvillier-Fleury, qui était un vieux

critique fort convaincu. Un jour, que je l'allai voir dans sa petite

maison de l'avenue Raphaël, il me montra la modeste bibliothèque dont il

était fier:

--Monsieur, me dit-il, éloquence, belles-lettres, philosophie, histoire,

tous les genres y sont représentés, sans compter la critique qui

embrasse tous les autres genres. Oui, monsieur, le critique est tour à

tour orateur, philosophe, historien.

M. Cuvillier-Fleury avait raison. Le critique est tout cela, ou du moins

il peut l'être. Il a l'occasion de montrer les facultés intellectuelles

les plus rares, les plus diverses, les plus variées. Et quand il est un

Sainte-Beuve, un Taine, un J.-J. Weiss, un Jules Lemaître, un Ferdinand

Brunetière, il n'y manque pas. Sans sortir de lui-même, il fait

l'histoire intellectuelle de l'homme. La critique est la dernière en

date de toutes les formes littéraires; elle finira peut-être par les

absorber toutes. Elle convient admirablement à une société très

civilisée dont les souvenirs sont riches et les traditions déjà longues.

Elle est particulièrement appropriée à une humanité curieuse, savante et

polie. Pour prospérer, elle suppose plus de culture que n'en demandent

toutes les autres formes littéraires. Elle eut pour créateurs Montaigne,

Saint-Évremond, Bayle et Montesquieu. Elle procède à la fois de la

philosophie et de l'histoire. Il lui a fallu, pour se développer, une

époque d'absolue liberté intellectuelle. Elle remplace la théologie, et,

si l'on cherche le docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe

siècle, n'est-ce pas à Sainte-Beuve qu'il faut songer?

C'était un saint homme de critique, je vénère sa mémoire. Mais, à vous

parler franchement, cher monsieur Hébrard, je crois qu'il est plus sage

de planter des choux que de faire des livres.

Il est des âmes livresques pour qui l'univers n'est qu'encre et que

papier. Celui dont une telle âme anime le corps apaisé passe sa vie

devant sa table de travail, sans souci des réalités dont il étudie

obstinément la représentation graphique. Il ne sait de la beauté des

femmes que ce qui en est écrit. Il ne connaît des travaux, des

souffrances et des espérances des hommes que ce qui peut en être cousu

sur nerfs et relié en maroquin. Il est monstrueux et innocent. Il n'a

jamais mis le nez à la fenêtre. Tel était le bonhomme Peignot, qui

recueillait les opinions des auteurs pour en faire des livres. Rien ne

l'avait jamais troublé. Il concevait les passions comme des sujets de

monographies curieuses et savait que les nations périssent en un certain

nombre de pages in-octavo. Jusqu'au jour de sa mort, il travailla d'une

ardeur égale, sans jamais rien comprendre. C'est pourquoi le travail ne

lui fut point amer. Il faut l'envier, si l'on ne peut qu'à ce prix

trouver la paix du coeur.

Bénissons les livres, si la vie peut couler au milieu d'eux en une

longue et douce enfance! Gustave Doré, qui imprimait quelquefois à ses

dessins les plus comiques je ne sais quel sentiment de fantaisie

profonde et de poésie bizarre, a donné un jour, sans trop le savoir,

l'emblème ironique et touchant de ces existences que le culte des livres

console de toutes les réalités douloureuses. Dans le moine Nestor, qui

écrivit une chronique en des temps barbares et troublés, il a symbolisé

toute la race des bibliomanes et des bibliographes. Son dessin n'est pas

plus grand que le creux de la main, mais qui l'a vu une fois ne peut

plus l'oublier. Vous le trouverez dans une suite de caricatures qu'il

publia lors de la guerre de Crimée, sous ce titre: _la Sainte Russie_,

et qui n'est pas, je dois le dire, la plus heureuse inspiration de son

talent et de son patriotisme.

Il faut voir ce Nestor. Il est dans sa cellule avec ses livres et ses

papiers. Assis comme un homme qui aime à s'asseoir, la tête enfoncée

dans son capuchon, le nez sur sa table, il écrit. Tout le pays alentour

est livré au massacre et à l'incendie. Les flèches obscurcissent l'air.

Le couvent même de Nestor est si furieusement assailli que des pans de

mur s'écroulent de toutes parts. Le bon moine écrit. Sa cellule,

épargnée par miracle, reste accrochée à un pignon comme une cage à une

fenêtre. Des archers s'entassent sur ce qui reste des toits, marchent

comme des mouches le long des murs et tombent comme la grêle sur le sol

hérissé de lances et d'épées. On se bat jusque dans sa cheminée; il

écrit. Une commotion terrible renverse son encrier; il écrit encore.

Voilà ce que c'est que de vivre dans les bouquins! Voilà le pouvoir des

paperasses!

Les bibliothèques abritent encore aujourd'hui quelques sages semblables

au moine Nestor. Ils y viennent accomplir le travail de patience qui

remplit leur vie et qui comble leur âme; ils ne manquent pas une séance,

même dans les jours de troubles et de révolution.

Ils sont heureux. N'en parlons plus. Mais j'en connais plusieurs, d'un

esprit fort différent. Ceux-ci cherchent dans les livres toutes sortes

de beaux secrets sur les hommes et les choses. Ils cherchent toujours et

leur esprit ne demeure jamais en repos. Si les livres apportent la paix

aux pacifiques, ils troublent les âmes inquiètes. Je sais, pour ma part,

beaucoup d'âmes inquiètes. Elles ont tort de se plonger dans trop de

lecture. Voyez, par exemple, ce qu'il advint à don Quichotte pour avoir

dévoré les quatre volumes d'_Amadis de Gaule_ et une douzaine d'autres

beaux romans. Ayant lu des récits enchanteurs, il crut aux

enchantements. Il crut que la vie était aussi belle que les contes, et

il fit mille folies qu'il n'aurait point faites, s'il n'avait pas eu

l'esprit de lire.

Un livre est, selon Littré, la réunion de plusieurs cahiers de pages

manuscrites ou imprimées. Cette définition ne me contente pas. Je

définirais le livre une oeuvre de sorcellerie d'où s'échappent toutes

sortes d'images qui troublent les esprits et changent les coeurs. Je

dirai mieux encore: le livre est un petit appareil magique qui nous

transporte au milieu des images du passé ou parmi des ombres

surnaturelles. Ceux qui lisent beaucoup de livres sont comme des

mangeurs de haschisch. Ils vivent dans un rêve. Le poison subtil qui

pénètre leur cerveau les rend insensibles au monde réel et les jette en

proie à des fantômes terribles ou charmants. Le livre est l'opium de

l'Occident. Il nous dévore. Un jour viendra où nous serons tous

bibliothécaires, et ce sera fini.

Aimons les livres comme l'amoureuse du poète aimait son mal. Aimons-les;

ils nous coûtent assez cher. Aimons-les; nous en mourons. Oui, les

livres nous tuent. Croyez-m'en, moi qui les adorai, moi qui me donnai

longtemps à eux sans réserve. Les livres nous tuent. Nous en avons trop

et de trop de sortes. Les hommes ont vécu de longs âges sans rien lire,

et c'est précisément le temps où ils firent les plus grandes choses et

les plus utiles, car c'est le temps où ils passèrent de la barbarie à la

civilisation. Pour être sans livres, ils n'étaient pas alors tout à fait

dénués de poésie et de morale; ils savaient par coeur des chansons et de

petits catéchismes. Dans leur enfance les vieilles femmes leur contaient

_Peau-d'Âne_ et le _Chat botté_, dont on a fait beaucoup plus tard des

éditions pour les bibliophiles. Les premiers livres furent de grosses

pierres, couvertes d'inscriptions en style administratif et religieux.

Il y a longtemps de cela. Quels effroyables progrès nous avons accompli

depuis lors! Les livres se sont multipliés d'une façon merveilleuse au

XVIe siècle et au XVIIIe. Aujourd'hui la production en est centuplée.

Voici qu'on publie, seulement à Paris, cinquante volumes par jour; sans

compter les journaux. C'est une orgie monstrueuse. Nous en sortirons

fous. La destinée de l'homme est de tomber successivement dans des excès

contraires. Au moyen âge, l'ignorance enfantait la peur. Il régnait

alors des maladies mentales que nous ne connaissons plus. Maintenant,

nous courons, par l'étude, à la paralysie générale. N'y aurait-il pas

plus de sagesse et d'élégance à garder la mesure?

Soyons des bibliophiles et lisons nos livres; mais ne les prenons point

de toutes mains; soyons délicat, choisissons, et, comme ce seigneur

d'une des comédies de Shakespeare, disons à notre libraire: «Je veux

qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour.»

Je ne me flatte pas que ce petit livre ait rien d'amoureux ni qu'il

mérite une belle reliure. Mais on y trouvera, vous le savez, cher

monsieur, une parfaite sincérité (le mensonge veut un talent que je n'ai

pas), beaucoup d'indulgence et quelque naturelle amitié pour le beau et

le bien.

C'est pourquoi j'ose vous l'offrir, cher monsieur, comme un trop faible

témoignage de gratitude, d'estime et de sympathie.

La vie littéraire. Première série · 第 6 / 54 题