Alexandrie.--Intérieur du mausolée.
_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
CLÉOPATRE.--Mon désespoir commence à se calmer. C'est un pauvre honneur
que d'être César; il n'est pas la fortune, mais seulement son esclave et
un agent de ses volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents, emprisonne
toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche désormais de sentir
cette boue qui nourrit le mendiant et César.
(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du mausolée.)
PROCULÉIUS.--César m'envoie saluer la reine d'Égypte, et vous demander
de sa part quels désirs raisonnables vous voulez qu'il vous accorde.
CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
PROCULÉIUS.--Mon nom est Proculéius.
CLÉOPATRE, _de l'intérieur du mausolée_.--Antoine m'a parlé de toi, il
m'a recommandé de te donner ma confiance; mais je ne m'embarrasse guère
qu'on me trompe, je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton
maître est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander moins qu'un
royaume. S'il lui plait de me donner, pour mon fils, l'Égypte conquise,
il me rendra ce qui m'appartient, et je fléchirai le genou devant lui
avec reconnaissance.
PROCULÉIUS.--Ayez bon courage; vous êtes tombée dans des mains royales;
ne craignez rien. Livrez votre sort à mon maître avec une pleine
confiance, il est une source de bienfaits, si abondante qu'elle se
répand sur tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer votre
douce soumission, et vous trouverez un conquérant dont la générosité
plaidera pour vous quand il se verra implorer à genoux.
CLÉOPATRE.--Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa fortune, et
que je lui envoie le diadème qu'il a conquis. Je prends à toute heure
des leçons d'obéissance, et j'aurai du plaisir à voir son visage.
PROCULÉIUS.--Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, car je sais
que votre sort touche celui qui l'a causé.
GALLUS.--Vous voyez combien il est aisé de la surprendre (_à Proculéius
et aux soldats_): gardez-la jusqu'à l'arrivée de César. (_Gallus
sort.--Ici Proculéius et deux gardes escaladent le monument par une
échelle, entrent par une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns
des gardes forcent les portes_.)
IRAS.--O grande reine!
CHARMIANE.--O Cléopâtre! tu es prise, reine.
CLÉOPATRE.--Vite, vite, ô ma main!
(Elle tire un poignard.)
PROCULÉIUS.--Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez pas sur vous
cette fureur; je ne veux que vous secourir, et non vous trahir.
CLÉOPATRE.--Quoi! on veut me priver même de la mort qui empêche les
chiens de languir?
PROCULÉIUS.--Cléopâtre, ne trompez pas la générosité de mon maître, en
vous détruisant vous-même; que l'univers voie éclater sa grandeur d'âme;
votre mort l'empêcherait à jamais.
CLÉOPATRE.--O mort, où es-tu? Viens à moi, viens; oh! viens, et frappe
une reine qui vaut bien des enfants et des mendiants.
PROCULÉIUS.--Calmez-vous, madame.
CLÉOPATRE.--Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, je ne boirai
pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le temps à déclarer mes
résolutions, je ne dormirai pas non plus. César a beau faire, je saurai
détruire cette prison mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra
jamais traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée par les
calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on pour me donner en
spectacle à la valetaille de Rome, et pour essuyer ses sarcasmes et ses
anathèmes? Plutôt chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil! plutôt devenir la
proie des insectes et un objet d'horreur! plutôt prendre pour gibet les
hautes Pyramides de mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!
PROCULÉIUS.--Vous portez ces pensées d'horreur plus loin que César ne
vous en donnera de raisons.
(Entre Dolabella.)
DOLABELLA.--Proculéius, César, ton maître, sait ce que tu as fait, et il
t'envoie chercher. Je prends la reine sous ma garde.
PROCULÉIUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai à César
tout ce dont vous me chargerez.
CLÉOPATRE.--Dis que je veux mourir.
(Proculéius et les soldats sortent.)
DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.
CLÉOPATRE.--Je n'en sais rien....
DOLABELLA.--Sûrement, vous me connaissez.
CLÉOPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
n'est-ce pas votre habitude?
DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.
CLÉOPATRE.--J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé Antoine: Oh! que le
ciel m'accorde encore un pareil sommeil, où je puisse revoir encore un
pareil mortel!
DOLABELLA.--S'il vous plaisait....
CLÉOPATRE.--Son visage était comme les cieux; on y voyait un soleil et
une lune, qui, dans leur cours, éclairaient le petit O qu'on appelle la
terre.
DOLABELLA.--Parfaite créature....
CLÉOPATRE.--Ses jambes écartées touchaient les deux rives de l'océan;
son bras étendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait à
ses amis, avait la sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
Sa générosité ne connaissait point d'hiver; c'était un automne qui
devenait plus riche à chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le
dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément dans
lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient sa livrée; des
royaumes et des îles tombaient de sa poche comme des pièces d'argent.
DOLABELLA.--Cléopâtre...
CLÉOPATRE.--Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse exister
jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?
DOLABELLA.--Non, aimable reine.
CLÉOPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
ou s'il a jamais existé, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
pour égaler les étranges créations de l'imagination; et cependant,
lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
loin tous les fantômes.
DOLABELLA.--Écoutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
inestimable, et vos regrets en égalent la grandeur. Puissé-je ne jamais
atteindre au succès que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
ne me fait pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de mon
coeur!
CLÉOPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que César veut
faire de moi?
DOLABELLA.--J'hésite à vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.
CLÉOPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.
DOLABELLA.--Quoique César soit généreux....
CLÉOPATRE.--Il veut me traîner en triomphe?
DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.
(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)
Faites place.--César!
(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)
CÉSAR.--Où est la reine d'Égypte?
DOLABELLA.--C'est l'empereur, madame.
(Cléopâtre se prosterne à genoux.)
CÉSAR.--Levez-vous, vous ne devez point fléchir les genoux; je vous en
prie, levez-vous, reine d'Égypte.
CLÉOPATRE.--Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il faut que j'obéisse
à mon maître, à mon souverain.
CÉSAR.--N'ayez point de si sombres idées: le souvenir de tous les
outrages que nous avons reçus de vous, quoique marqués de notre sang,
est effacé, ou nous n'y voyons que des événements dont le hasard seul
est coupable.
CLÉOPATRE.--Seul arbitre du monde, je ne puis défendre assez bien ma
cause pour me justifier; mais j'avoue que j'ai été gouvernée par ces
faiblesses qui ont souvent avant moi déshonoré mon sexe.
CÉSAR.--Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés à les excuser
qu'à les aggraver. Si vous répondez à nos vues, qui sont pour vous
pleines de bonté, vous trouverez de l'avantage dans ce changement;
mais si vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de cruauté en
suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez de mes bienfaits, vous
précipiterez vous-même vos enfants dans une ruine, dont je suis prêt à
les sauver, si vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
vous.
CLÉOPATRE.--L'univers est ouvert devant vos pas: il est à vous; et nous,
qui sommes vos écussons et vos trophées, nous serons attachés au lieu où
il vous plaira... Seigneur, voici...
CÉSAR.--C'est de Cléopâtre même que je veux prendre conseil sur tout ce
qui l'intéresse.
CLÉOPATRE.--Voilà l'état[39] de mes richesses, de l'argenterie et des
bijoux que je possède. Il est exact; et jusqu'aux moindres effets, rien
n'y est omis. Où est Séleucus?
[Note 39: «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances
qu'elle pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses
trésoriers nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour
faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si fort
pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux cheveux et
luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. César s'en prit à
rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc, César, n'est-ce pas une
grande indignité, que tu ayes bien daigné prendre la peine de venir vers
moi, et m'ayes fait l'honneur de parler avec moi chestive, réduite en
si piteux et si misérable estat, et puis que mes serviteurs me viennent
accuser, si j'ai peut-être mis à part et réservé quelques bagues et
joyaux propres aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en
parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à Octavia
et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen tu me fusses
plus doux et plus gracieux.»]
SÉLEUCUS.--Me voici, madame.
CLÉOPATRE.--Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise, au péril de sa
tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la vérité, Séleucus.
SÉLEUCUS.--Madame, j'aimerais mieux me coudre les lèvres que d'affirmer,
au péril de ma tête, ce qui n'est pas.
CLÉOPATRE.--Qu'ai-je donc gardé?
SÉLEUCUS.--Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.
CÉSAR.--Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre prudence.
CLÉOPATRE.--O vois, César, considère comme la fortune est suivie! Mes
serviteurs vont devenir les tiens; et si nous changions de sort, les
tiens deviendraient les miens.--L'ingratitude de Séleucus me rend
furieuse.--O lâche esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!--Quoi!
tu t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais eusses-tu
des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre, vil esclave,
scélérat sans âme, chien, ô le plus lâche des hommes!
CÉSAR.--Aimable reine, souffrez que je vous prie....
CLÉOPATRE.--O César, quel sanglant affront pour moi!... Lorsque vous,
dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez honorer de votre visite
une infortunée, mon propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
disgrâces par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je me
serais réservé quelques frivoles parures de femme, quelques bagatelles
sans valeur, de ces légers cadeaux qu'on offre à ses amis intimes; et
encore quand j'aurais mis à part quelque objet d'une plus grande valeur
pour Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, devrais-je
être dévoilée par un homme que j'ai nourri? O dieux, cette noirceur me
précipite encore plus bas que l'abîme où j'étais tombée! (_A Séleucus_)
De grâce, va-t'en, ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore
sous les cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu aurais pitié
de moi!
CÉSAR.--Ne réplique pas, Séleucus.
CLÉOPATRE.--Que l'on sache que nous autres, grands de la terre, sommes
accusés des fautes des autres; et que, lorsque nous tombons, nous
répondons des crimes d'autrui. Nous sommes bien à plaindre!
CÉSAR.--Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en réserve, ni de ce que
vous avez déclaré, n'entrera dans le registre de mes conquêtes. Que tout
cela reste à vous, disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est
point un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets vendus par
des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez de vous voir captive de vos
pensées. Non, chère reine, notre intention est de régler votre sort sur
les avis que vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez, l'intérêt
et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un ami dans César; ainsi,
adieu.
CLÉOPATRE.--O mon maître et mon souverain!
CÉSAR.--Non, non, madame.--Adieu.
(César sort avec sa suite.)
CLÉOPATRE.--Il me flatte, mes filles, il me flatte de belles paroles
pour me faire oublier ce que je dois à ma gloire. Mais écoute,
Charmiane....
(Elle parle bas à Charmiane.)
IRAS.--Finissez, madame, le jour brillant est passé, et nous entrons
dans les ténèbres.
CLÉOPATRE.--Va au plus vite.--J'ai déjà donné les ordres, tout est
arrangé. Va, et dépêche-toi.
CHARMIANE.--J'y vais, madame.
(Dolabella revient.)
DOLABELLA.--Où est la reine?
CHARMIANE.--La voici, seigneur.
(Charmiane sort.)
CLÉOPATRE.--Dolabella?
DOLABELLA.--Madame, comme je vous l'ai juré sur vos ordres, auxquels mon
attachement me fait un devoir religieux d'obéir, je viens vous annoncer
que César a résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans trois
jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. Profitez de votre
mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs et ma promesse.
CLÉOPATRE.--Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.
DOLABELLA.--Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine; il faut que je me
rende auprès de César.
CLÉOPATRE.--Adieu, et merci. (_Dolabella sort_.) Iras, qu'en penses-tu?
Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette
d'Égypte, ainsi que moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers
crasseux, leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans leurs
bras pour nous montrer: nous serons au milieu du nuage de leurs haleines
épaisses, empestées par des mets grossiers, et nous serons obligées d'en
respirer la vapeur fétide.
IRAS.--Que les dieux nous en préservent!
CLÉOPATRE.--Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents
licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de
misérables rimeurs nous chansonneront sur des airs discordants; les
histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie: Antoine, ivre,
sera amené sur la scène, et moi je verrai quelque écolier à la voix
glapissante, représenter Cléopâtre, et avilir ma grandeur sous le rôle
d'une prostituée.
IRAS.--O grands dieux!...
CLÉOPATRE.--Oui, cela est certain.
IRAS.--Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis bien sûre que mes
ongles sont plus forts que mes yeux.
CLÉOPATRE.--C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous ces préparatifs,
et de déjouer leurs absurdes projets. (_Charmiane revient_.) C'est toi,
Charmiane!--Allons, mes femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes
plus brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, au-devant
de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.--Oui, courageuse Charmiane, nous
en finirons; et quand tu auras rempli cette dernière tâche, je te
donnerai la permission de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce bruit?
(Iras sort.--On entend un bruit dans l'intérieur.)
UN GARDE.--Il y a un paysan qui veut absolument être introduit devant
Votre Majesté; il vous apporte des figues.
CLÉOPATRE.--Qu'on le fasse entrer. (_Le garde sort_.) Quel faible
instrument suffit pour exécuter une grande action! Il m'apporte la
liberté. Ma résolution est prise, et je ne sens plus rien en moi d'une
femme. Des pieds à la tête je suis changée en marbre inflexible;
maintenant la lune inconstante n'est plus ma planète.
(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)
LE GARDE.--Voilà cet homme.
CLÉOPATRE.--Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. (_Le garde sort._) (_Au
paysan._) As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue sans douleur?
LE PAYSAN.--Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais pas être
la cause que vous eussiez envie de le toucher; car sa morsure est
immortelle: ceux qui en meurent n'en reviennent jamais, ou bien
rarement.
CLÉOPATRE.--Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient mortes?
LE PAYSAN.--Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas plus tard
qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, une fort honnête femme, mais un peu
sujette à mentir[40]; ce qui ne convient pas à une femme, à moins que ce
ne soit en tout honneur. On disait comment elle était morte de cette
morsure, quelle douleur elle avait ressentie. Vraiment, elle rend un
fort bon témoignage à cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on
dit ne sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.
[Note 40: Le paysan plaisante ici sur le verbe _to lie_, mentir et se
coucher, _to lie in the uay of honesty_ est _se coucher_ en tout
honneur avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à
expliquer.]
CLÉOPATRE.--Va-t'en, adieu.
LE PAYSAN.--Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec cette bête.
CLÉOPATRE.--Adieu.
LE PAYSAN.--N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera son devoir de
ver.
CLÉOPATRE.--Oui, oui, adieu.
LE PAYSAN.--Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver à garder
qu'à des personnes prudentes, car il n'y a, ma foi, rien de bon à
attendre du ver.
CLÉOPATRE.--Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
LE PAYSAN.--Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en prie; car il ne
vaut pas la nourriture.
CLÉOPATRE.--Et moi, me mangerait-il?
LE PAYSAN.--Vous ne devez pas croire que je sois assez simple pour ne
pas savoir que le diable lui-même ne voudrait pas manger une femme:
je sais bien aussi que la femme est un mets digne des dieux, quand le
diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de diables
font un grand tort aux dieux dans les femmes; car sur dix femmes que
font les dieux, les diables en corrompent cinq.
CLÉOPATRE.--Allons, laisse-moi; adieu.
LE PAYSAN.--Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce
ver.
(Le paysan sort.)
(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)
CLÉOPATRE.--Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des
désirs impatients d'immortalité: c'en est fait; le jus de la grappe
d'Égypte n'humectera plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le vois se lever pour
louer mon acte de courage, je l'entends se moquer de la fortune de
César, Les dieux commencent par donner le bonheur aux hommes, pour
excuser le courroux à venir.--Mon époux, je viens!--Que mon courage
prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de feu, et je rends à la
terre grossière mes autres éléments.--Bon, avez-vous fini?--Venez
donc, et recueillez la dernière chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre
Charmiane. Iras, adieu pour jamais. (_Elle les embrasse. Iras tombe et
meurt._) Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic? Quoi, tu tombes?
As-tu pu quitter la vie aussi doucement, le trait de la mort n'est donc
pas plus redoutable que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement du monde, tu
lui dis qu'il ne vaut pas la peine de lui faire nos adieux.
CHARMIANE.--Dissous-toi, épais nuage, et change-toi en pluie; que je
puisse dire que les dieux eux-mêmes pleurent.
CLÉOPATRE.--Cet exemple m'accuse de lâcheté.--Si elle rencontre avant
moi mon Antoine à la belle chevelure, il l'interrogera sur mon sort,
et lui donnera ce baiser qui est le ciel pour moi. (_A l'aspic qu'elle
applique sur son sein_.) Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë tranche
d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie. Allons, pauvre animal
venimeux, courrouce-toi et achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je
puisse t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!
CHARMIANE.--O astre de l'Orient!
CLÉOPATRE.--Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon enfant sur mon
sein, qui endort sa nourrice en tétant?
CHARMIANE.--Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!
CLÉOPATRE.--O toi! suave comme un baume, doux comme l'air, tendre... O
Antoine!--(_Elle applique un autre aspic sur son bras_.) Allons, viens,
toi aussi.--Pourquoi rester plus longtemps?...
(Elle meurt.)
CHARMIANE.--Dans ce monde odieux?...--Allons! adieu donc.--Maintenant,
vante-toi, mort! tu as en ta possession une beauté sans égale. Beaux
yeux, astres de lumière (_en lui fermant les yeux_), fermez-vous, et
que jamais deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char doré de
Phébus!...--Votre couronne est dérangée; je veux la redresser, et après
jouer aussi mon rôle.
(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)
PREMIER GARDE.--Où est la reine?
CHARMIANE.--Parlez bas, ne l'éveillez point.
PREMIER GARDE.--César a envoyé...
CHARMIANE.--Un messager trop lent... (_Elle s'applique un aspic._) Oh!
viens, allons vite, hâte-toi; je commence à te sentir.
PREMIER GARDE,--Approchons. Oh! tout n'est pas en ordre; César est
trompé.
SECOND GARDE.--Voilà Dolabella que César avait envoyé; appelez-le.
PREMIER GARDE.--Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien fait, Charmiane?
CHARMIANE.--C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse issue de
tant de rois illustres... Ah! soldat!...
(Elle expire.)
DOLABELLA _entre_.--Comment cela va-t-il ici?
SECOND GARDE.--Tout est mort.
DOLABELLA.--César, tes conjectures ont rencontré juste: tu viens voir de
tes yeux l'acte funeste que tu as tant cherché à prévenir.
(On entend crier derrière le théâtre.)
Place; faites place à César.
(Entrent César et sa suite.)
DOLABELLA.--Ah! seigneur, vous êtes un devin trop habile: ce que vous
craigniez est arrivé.
CÉSAR.--Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein, et en
souveraine elle a suivi sa volonté.--Le genre de leur mort? Je ne vois
sur elle aucune trace de sang.
DOLABELLA.--Qui les a quittées le dernier?
PREMIER GARDE.--Un pauvre paysan qui leur a apporté des figues. Voilà
encore sa corbeille.
CÉSAR.--Empoisonnées alors?
PREMIER GARDE.--César, Charmiane, que vous voyez là, vivait encore
il n'y a qu'un moment. Elle était debout et parlait. Je l'ai trouvée
arrangeant le diadème sur le front de sa maîtresse morte; elle tremblait
en se tenant debout, et tout à coup elle est tombée.
CÉSAR.--O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du poison, on le
reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. Mais elle semble s'être
endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les
filets de ses grâces.
DOLABELLA.--Là, sur son sein, paraît une trace de sang et un peu
d'enflure; la même marque paraît sur son bras.
PREMIER GARDE.--C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier
ont sur elles une viscosité comme celle que les aspics laissent après
eux dans les cavernes du Nil.
CÉSAR.--Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son
médecin m'a dit qu'elle avait fait des expériences sans fin sur les
genres de mort les plus-faciles. (_Aux gardes_.) Enlevez-la dans son
lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès de
son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé un couple aussi
fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les
auteurs; et la pitié qu'inspire leur histoire rendra leur nom
aussi célèbre que celui du vainqueur qui les a réduits à cette
extrémité.--Notre armée, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi
funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand
ordre préside à cette solennité[41].
[Note 41: Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'_Antoine et
Cléopâtre_ pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de
Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: _All for
love_ or _the World well lost_. Elle a plus de régularité, plus
d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées,
et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y
rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et
de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai
génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le _divin_
Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de
sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans
plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu
Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de
ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé
dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la
meilleure qu'il ait faite.
L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à
Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et
par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa
naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden
lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites,
c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami,
le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa
passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine,
qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance
qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la
résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle
tentative contre Octave.
Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et
mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un
rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain
Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine
se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait
négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres
séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui.
Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous
ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre
lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher,
et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions
avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à
sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas
contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son
épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de
froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et
réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée
d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une
scène très-courte qui finit le troisième acte.
Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; il en
charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des charmes de
Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui déclarer son
amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, profite de cet aveu
pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et
Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre avec Dolabella; ils la
racontent à Antoine, qui, indigné contre eux, leur en fait les plus
amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cléopâtre en rejette
toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie
pour le retenir. Ils se séparent.
Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille
navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la
flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de César.
Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le
découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, se retire dans
son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa
feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir d'Antoine; il prie
Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci s'étant poignardé lui-même,
Antoine se précipite sur son épée. Cléopâtre accourt, le trouve mourant,
et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.
Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden avec
celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de
situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. Quiconque lira
cette pièce de Dryden y verra partout les soins et le travail du poëte,
qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et
des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de
Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources où il a puisé. Il est
vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils
n'y manquent pas complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du
lecteur, il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera
oublier ou négliger toutes les froides réflexions de la critique.
L'_Antoine et Cléopâtre_ de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la
tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en connais que
l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même auteur, intitulée:
_Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in
imitation of the Roman way of writing_: elle est imprimée avec une
collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le
capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. Elle est en vers rimés et dans
un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble, et
très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléopâtre à
quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va même
jusqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté en différentes
occasions de la vérité de l'histoire; mais les épisodes de son invention
n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exemple, sur la scène un
grand scélérat, Achillas, à qui il fait ourdir des trames secrètes pour
s'emparer du trône d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse
Iras. L'imitation du _style romain_, qu'annonce le titre de la pièce,
ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore
manquent-ils du vrai _style lyrique_.]