ANTOINE, ÉROS.

ANTOINE.--Éros, tu me vois encore!

ÉROS.--Oui, mon noble maître.

ANTOINE.--Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble à un dragon, une

vapeur qui nous représente un ours ou un lion, une citadelle avec des

tours, un rocher pendant, un mont à double cime, ou un promontoire

bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes; tu as vu ces

images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crépuscule?

ÉROS.--Oui, seigneur.

ANTOINE.--Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une

pensée par la séparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau

dans l'eau.

ÉROS.--Oui, seigneur.

ANTOINE.--Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton général n'est plus

qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne

puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.--C'est pour l'Égypte

que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder

le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il était

à moi, s'était attaché un million de coeurs, perdus maintenant; elle,

qui a arrangé les cartes avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma

gloire au triomphe de mon ennemi.--Non, ne pleure pas, cher Éros; pour

finir mes destins, je me reste à moi-même. (_Entre Mardian._) Oh! ta

vile maîtresse! elle m'a volé mon épée!

MARDIAN.--Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé sans

réserve sa fortune à la vôtre.

ANTOINE.--Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il

faut qu'elle meure.

MARDIAN.--La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois,

et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire est fait; elle

a prévenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononcé, c'est:

_Antoine, généreux Antoine!_ Elle a voulu encore prononcer votre nom,

mais un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé entre ses

lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son

sein.

ANTOINE.--Elle est morte?

MARDIAN.--Morte.

ANTOINE.--Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la longue journée est

finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien payé de ton

message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (_Mardian sort_.)

Ôte-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les

battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur,

sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.--Dépêche, Éros,

dépêche. Je ne suis plus un guerrier.--Débris de mon armure, allez

loin de moi, vous avez été portés avec honneur.--Laissez-moi seul

un moment.--(_Éros sort_.) Ô Cléopâtre! je je vais te rejoindre, et

implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout délai

est un nouveau supplice. Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et

n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait inutile, et

nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres

efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.--Éros!--Je viens, ô ma

reine!--Éros!--Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur

les fleurs. Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les

regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de nos mânes.

Didon et son Énée verront leur cour déserte, et toute la foule nous

suivra.--Éros! Viens donc!

(Éros paraît.)

ÉROS.--Que veut mon maître?

ANTOINE.--Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu avec tant de

déshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée

partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune

des cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une

femme. Mon âme est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit à

notre César: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-même.--Éros, tu m'as juré

que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien

maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et

d'horreurs inévitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort.

Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est

César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur

tes joues.

ÉROS.--Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous

les traits des Parthes ennemis, lancés vainement contre vous?

ANTOINE.--Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres de la vaste Rome,

voir ton maître les bras croisés, courbant son front humilié et le

visage dompté par une honte pénétrante, tandis que l'heureux César,

marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui

le suit?

ÉROS.--Non, je ne voudrais pas le voir.

ANTOINE.--Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me

guérir. Allons, tire ton épée fidèle, qui dans tes mains fut tant de

fois utile à ta patrie.

ÉROS.--Ah! seigneur, pardonnez!

ANTOINE.--Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te

demande ici dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous

tes services passés comme des accidents involontaires; tire ton épée et

approche.

ÉROS.--Détournez donc de moi ce noble visage, fait pour être adoré de

l'univers entier.

ANTOINE, _détournant son visage_.--Allons.

ÉROS.--Mon épée est tirée.

ANTOINE.--Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as

tirée.

ÉROS.--Mon cher maître, mon général, mon souverain, permettez qu'avant

de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.

ANTOINE.--Tu l'as dit, ami. Adieu.

ÉROS.--Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?

ANTOINE.--A l'instant, Éros.

ÉROS.--Eh bien! ici alors... (_Il se jette sur son épée_.) C'est ainsi

que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.

(Il expire.)

ANTOINE.--O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave Éros, tu

m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le

fidèle Éros ont, par leur courageux exemple, gagné sur moi de la gloire

dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je

vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait,

Éros, ton maître meurt selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris.

(_Il se précipite sur son épée_.) Comment, pas mort encore? pas mort?

Holà, gardes! Oh! achevez-moi!

(Entrent Dercétas et la garde).

PREMIER GARDE.--D'où viennent ces cris?

ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai

commencé.

SECOND GARDE.--L'astre est tombé.

PREMIER GARDE.--Sa période est achevée.

TOUS.--Hélas! ô malheur!

ANTOINE.--Que celui de vous qui m'aime achève ma mort.

PREMIER GARDE.--Pas moi.

SECOND GARDE.--Ni moi.

TROISIÈME GARDE.--Ni personne.

(Ils sortent.)

DERCÉTAS.--Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre

seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être

bien accueilli.

(Diomède entre.)

DIOMÈDE.--Où est Antoine?

DERCÉTAS.--Là, Diomède, là.

DIOMÈDE.--Est-il en vie?--Veux-tu répondre?

(Dercétas sort.)

ANTOINE.--Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et frappe; que j'achève de

mourir.

DIOMÈDE.--Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre m'envoie vers toi.

ANTOINE.--Quand t'a-t-elle envoyé?

DERCÉTAS.--Dans le moment, seigneur.

ANTOINE.--Où est-elle?

DIOMÈDE.--Elle est enfermée dans son monument: elle avait un

pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la

soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être

arrangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle

vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, craignant

l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous déclarer la vérité, et je

viens, je le crains bien, trop tard.

ANTOINE.--Trop tard, bon Diomède. Appelle mes gardes, je te prie.

DIOMÈDE.--Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre

seigneur vous appelle.

(Les gardes entrent.)

ANTOINE.--Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où est Cléopâtre; c'est

le dernier service que je vous demanderai.

UN GARDE.--Nous sommes désolés, seigneur, que vous ne puissiez pas

survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.

TOUS.--O jour de calamité!

ANTOINE.--Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare

l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent

nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec

insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à

votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils

sortent, emportant Antoine.)

Antoine et Cléopâtre · 第 54 / 60 题