CÉSAR.--Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans
Alexandrie; et voilà comment, dans la place publique, Cléopâtre et
lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or, dans une tribune
d'argent; à leurs pieds était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent
le fils de mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis lors
de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à Cléopâtre, il l'a
proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre et de la
Libye.
MÉCÈNE.--Quoi! aux yeux du public?
CÉSAR.--Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses
exercices. C'est là qu'il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné
à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a
assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre,
ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent
auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil.
MÉCÈNE.--Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
AGRIPPA.--Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera sa bonne
opinion.
CÉSAR.--Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les
accusations d'Antoine!
AGRIPPA.--Qui donc accuse-t-il!
CÉSAR.--César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Sextus Pompée de
la Sicile, je l'ai frustré de sa part de cette île; et il dit ensuite
m'avoir prêté quelques vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin,
il se montre indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et de
ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.
AGRIPPA.--Seigneur, il faut lui répondre.
CÉSAR.--C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui mande que
Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorité, et qu'il
a mérité d'être déposé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une
portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des
autres royaumes qu'il a conquis.
MÉCÈNE.--Jamais il ne vous la cédera.
CÉSAR.--Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il demande.
(Entre Octavie.)
OCTAVIE.--Salut, César, monseigneur, salut, mon cher César.
CÉSAR.--Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!
OCTAVIE.--Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous n'en avez pas sujet.
CÉSAR.--Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez
point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée
d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des
chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient
dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage
désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre
nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes
venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les
démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on
néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et
par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.
OCTAVIE.--Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai
fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant
appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de
cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la
liberté de revenir vers vous.
CÉSAR.--Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses
débauches.
OCTAVIE.--N'en jugez pas ainsi, seigneur.
CÉSAR.--J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de
toutes ses démarches. Où est-il maintenant?
OCTAVIE.--A Athènes, seigneur.
CÉSAR.--Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un
coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une
prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre
moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi
de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de
Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes
et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!
OCTAVIE.--Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre
deux hommes que j'aime et qui se haïssent!
CÉSAR.--Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre
rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez
abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour
moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent
sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables
décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements.
Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants
dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur
vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce
de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.
AGRIPPA.--Soyez la bienvenue, madame.
MÉCÈNE.--Soyez la bienvenue, chère dame; tous les coeurs, dans Rome,
vous aiment et vous plaignent. L'adultère Antoine, sans frein dans ses
désordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance à une
prostituée qui la tourne avec bruit contre nous.
OCTAVIE.--Est-il bien vrai, seigneur?
CÉSAR.--Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, ma soeur; je
vous prie, ne perdez pas patience, ma chère soeur!
(Ils sortent.)