Alexandrie.--Appartement du palais. CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
CLÉOPATRE.--Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment
mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.
LES SUIVANTES.--La musique! Eh!
(Mardian entre.)
CLÉOPATRE.--Non, point de musique; allons plutôt jouer au billard.
Viens, Charmiane.
CHARMIANE.--Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec
Mardian.
CLÉOPATRE.--Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons,
Mardian, veux-tu faire ma partie?
MARDIAN.--Aussi bien que je pourrai, madame.
CLÉOPATRE.--Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne
réussirait pas, il a droit à notre indulgence.--Mais je ne jouerai
pas à présent.--Donnez-moi mes lignes; nous irons à la rivière, et là,
tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé percera leurs molles
ouïes.....et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant
prendre un Antoine, je m'écrierai: _Ah! vous voilà pris_.
CHARMIANE.--C'était un tour bien plaisant, lorsque vous fites une
gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il tira de l'eau avec
transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa
ligne[17].
[Note 17: La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie
semblable.]
CLÉOPATRE.--Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai jusqu'à lui faire
perdre patience; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et
le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il
alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et
moi je ceignis son épée Philippine[18].... (_Entre un messager_.) Oh! des
nouvelles d'Italie! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles,
qui ont été si longtemps à sec.
[Note 18: Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de
ses exploits à Philîppes.]
LE MESSAGER.--Madame.... madame....
CLÉOPATRE.--Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta
maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu
viens m'apprendre, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette
main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
baisée qu'en tremblant.
LE MESSAGER.--D'abord, madame: il se porte bien.
CLÉOPATRE.--Tiens, voilà encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous
disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est là ce que tu veux
dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout
brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.
LE MESSAGER.--Grande reine, daignez m'écouter.
CLÉOPATRE.--Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon
dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette
physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il
n'est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie
couronnée de serpents, et non sous la forme d'un homme.
LE MESSAGER.--Vous plaît-il de m'entendre?
CLÉOPATRE.--J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si
tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César, et
non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle
de perles.
LE MESSAGER.--Madame, il se porte bien.
CLÉOPATRE.--C'est bien parlé.
LE MESSAGER.--Et il est ami de César.
CLÉOPATRE.--Tu es un brave homme.
LE MESSAGER.--César et lui sont plus amis que jamais.
CLÉOPATRE.--Tu feras ta fortune avec moi.
LE MESSAGER.--Mais cependant, madame...
CLÉOPATRE.--Je n'aime point ce _mais cependant_, il gâte les bonnes
nouvelles; j'abhorre ce _mais_ qui précède _cependant. Mais cependant_
est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux
malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en pleine
santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?
LE MESSAGER.--_Libre_, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable.
Il est lié à Octavie.
CLÉOPATRE.--Pour quel service?
LE MESSAGER.--Pour le meilleur service, celui du lit.
CLÉOPATRE.--Je pâlis, Charmiane.
LE MESSAGER.--Madame, il est marié à Octavie.
CLÉOPATRE.--Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!
LE MESSAGER.--Madame, de la patience.
CLÉOPATRE.--Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! (_Elle le
frappe_) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
j'arracherai tous les cheveux de ta tête. (_Elle le maltraite_.) Tu
seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l'eau salée; tes
plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.
LE MESSAGER.--Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je
n'ai pas fait le mariage.
CLÉOPATRE.--Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province;
tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te
fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre,
tout ce que tu jugeras à propos de demander.
LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
CLÉOPATRE.--Scélérat, tu as trop vécu.
(Elle tire un poignard.)
LE MESSAGER.--Ah! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous? Je ne
suis coupable d'aucune faute.
CHARMIANE.--Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.
CLÉOPATRE.--Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!...
Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures
bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave:
malgré ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.
CHARMIANE.--Il a peur de revenir.
CLÉOPATRE.--Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en
frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que
je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (_Le messager revient_.)
Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de
mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais
laisse les nouvelles fâcheuses s'annoncer elles-mêmes en se faisant
sentir.
LE MESSAGER.--J'ai rempli mon devoir.
CLÉOPATRE.--Il est marié? Il ne m'est pas possible de te haïr plus que
je ne fais, si tu dis encore _oui_.
LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
CLÉOPATRE.--Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?
LE MESSAGER.--Dois-je mentir, madame?
CLÉOPATRE.--Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dût la moitié de mon
Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux!
Va, va-t'en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux...
Il est marié?...
LE MESSAGER.--Je demande pardon à Votre Majesté.
CLÉOPATRE.--Il est marié?
LE MESSAGER.--Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous
déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il
est marié à Octavie.
CLÉOPATRE.--Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un
scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sûr de ce que tu dis?...
Va-t'en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour
moi. Qu'elle repose sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
(Le messager sort.)
CHARMIANE.--Noble reine, de la patience.
CLÉOPATRE.--En louant Antoine, j'ai déprécié César.
CHARMIANE.--Bien, bien des fois, madame.
CLÉOPATRE.--J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène de ce lieu. Je
succombe. Oh! Iras, Charmiane.--N'importe.--Cher Alexas, va trouver cet
homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux.
Reviens promptement m'en instruire. (_Alexas sort_.) Qu'il m'abandonne
à jamais!--Mais non.--Charmiane, quoique sous une face il m'offre
les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu
Mars.--Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle
est.--Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi à
ma chambre.
(Elles sortent.)