LÉPIDE.--Cher Énobarbus, tu feras une action louable et qui te siéra
bien en engageant ton général à s'expliquer avec douceur et ménagement.
ÉNOBARBUS.--Je l'engagerai à répondre comme lui-même. Si César l'irrite,
qu'Antoine regarde par-dessus la tête de César, et parle aussi fièrement
que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
pas raser aujourd'hui[14].
[Note 14: Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de
respect.]
LÉPIDE.--Ce n'est pas ici le temps des ressentiments particuliers.
ÉNOBARBUS.--Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait naître.
LÉPIDE.--Les moins importantes doivent céder aux plus graves.
ÉNOBARBUS.--Non, si les moins importantes viennent les premières.
LÉPIDE.--Tu parles avec passion: mais de grâce ne remue pas les
tisons.--Voici le noble Antoine.
(Entrent Antoine et Ventidius.)
ÉNOBARBUS.--Et voilà César là-bas.
(Entrent César, Mécène et Agrippa.)
ANTOINE.--Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les
Parthes.--Ventidius, écoute.
CÉSAR.--Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.
LÉPIDE.--Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui
nous a réunis; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Les
torts peuvent être rappelés avec douceur; en discutant avec violence des
différends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous
voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues (je vous en conjure avec
instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les
plus doux, et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
ANTOINE.--C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos armées et
prêts à combattre, j'agirais ainsi.
CÉSAR.--Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE.--Merci!
CÉSAR.--Asseyez-vous.
ANTOINE.--Asseyez-vous, seigneur.
CÉSAR.--Ainsi donc...
ANTOINE.--J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point
blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.
CÉSAR.--Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou
pour peu de chose; mais avec vous surtout: plus ridicule encore si je
vous avais nommé avec des reproches, lorsque je n'avais point affaire de
prononcer votre nom.
ANTOINE.--Que vous importait donc, César, mon séjour en Égypte?
CÉSAR.--Pas plus que mon séjour à Rome ne devait vous inquiéter en
Égypte: cependant, si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en
Égypte pouvait m'occuper.
ANTOINE.--Qu'entendez-vous par chercher à vous nuire?
CÉSAR.--Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par
ce qui m'est arrivé ici; votre femme et votre frère ont pris les armes
contre moi, leur attaque était pour vous un sujet de vous déclarer
contre moi, votre nom était leur mot d'ordre.
ANTOINE.--Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a mis en avant dans
cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fondée sur
les rapports fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne dirigeait-il
pas également la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne?
là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un
prétexte de querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il ne
faut pas compter sur celui-ci.
CÉSAR.--Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de défaut de jugement:
mais vous déguisez mal vos torts.
ANTOINE.--Non, non! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas
manquer de faire cette réflexion naturelle, que moi, votre associé dans
la cause contre laquelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un
oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée du même
caractère.--Le tiers de l'univers est sous vos lois; vous pouvez,
avec le plus faible frein, le gouverner à votre gré, mais non pas une
pareille femme.
ÉNOBARBUS.--Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses!
les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.
ANTOINE.--Les embarras qu'a suscités son impatience et son caractère
intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous
ont trop inquiété, César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
CÉSAR.--Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé dans les
débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et
vous avez renvoyé avec mépris mon député de votre présence.
ANTOINE.--César, il est entré brusquement, avant qu'on l'eût admis. Je
venais de fêter trois rois, et je n'étais plus tout à fait l'homme du
matin: mais le lendemain, j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député;
ce qui équivalait à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions ensemble,
qu'il ne soit plus question de lui.
CÉSAR.--Vous avez violé un article de vos serments, ce que vous n'aurez
jamais à me reprocher.
LÉPIDE.--Doucement, César.
ANTOINE.--Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur dont il parle
maintenant est sacré, en supposant que j'en ai manqué; voyons, César,
l'article de mon serment....
CÉSAR.--C'était de me prêter vos armes et votre secours à ma première
réquisition; vous m'avez refusé l'un et l'autre.
ANTOINE.--Dites plutôt négligé, et cela pendant ces heures empoisonnées
qui m'avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai
mon repentir autant que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La
vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors d'Égypte, vous a fait la
guerre ici. Et moi, qui étais sans le savoir le motif de cette guerre,
je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
pareille occasion.
LÉPIDE.--C'est noblement parler.
MÉCÈNE.--S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs
réciproques, de les oublier tout à fait, pour vous souvenir que le
besoin présent vous invite à vous réconcilier?
LÉPIDE.--Sagement parlé, Mécène.
ÉNOBARBUS.--Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre, pour le moment, votre
affection; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompée, alors vous
vous la rendrez: vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
n'aurez pas autre chose à faire.
ANTOINE.--Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.
ÉNOBARBUS.--J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
ANTOINE.--Tu manques de respect à cette assemblée; ne dis plus rien.
ÉNOBARBUS.--Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.
CÉSAR.--Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la forme de son
discours.--Il n'est pas possible que nous restions amis, nos principes
et nos actions différant si fort. Cependant, si je connaissais un lien
assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
monde entier.
AGRIPPA.--Permettez-moi, César...
CÉSAR.--Parle, Agrippa.
AGRIPPA.--Vous avez du côté maternel une soeur, la belle Octavie. Le
grand Marc-Antoine est veuf maintenant.
CÉSAR.--Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait, elle te
reprocherait, avec raison, ta témérité....
ANTOINE.--Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre Agrippa.
AGRIPPA.--Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de
vous deux frères, et unir vos coeurs par un noeud indissoluble, il faut
qu'Antoine épouse Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent ce qu'elles
peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites
jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes; et toutes les
grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers sérieux
s'évanouiront. Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour la vérité. Sa
tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l'un à l'autre et vous
attirerait à tous deux tous les coeurs. Pardonnez ce que je viens de
dire: ce n'est pas la pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée
par le devoir.
ANTOINE.--César veut-il parler?
CÉSAR.--Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine reçoit cette
proposition.
ANTOINE.--Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il
propose, si je disais: _Agrippa, j'y consens_?
CÉSAR.--Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur Octavie.
ANTOINE.--Loin de moi la pensée de mettre obstacle à ce bon dessein, qui
offre tant de belles espérances! _(A César_.) Donnez-moi votre main,
accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside à nos grands
desseins.
CÉSAR.--Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée comme jamais soeur
ne fut aimée de son frère. Qu'elle vive pour unir nos empires et nos
coeurs, et que notre amitié ne s'évanouisse plus!
LÉPIDE.--Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.
ANTOINE.--Je ne songeais pas à tirer l'épée contre Pompée: il m'a tout
récemment accablé des égards les plus grands et les plus rares; il faut
qu'au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au
reproche d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie un défi.
LÉPIDE.--Le temps presse; il nous faut chercher tout de suite Pompée, ou
il va nous prévenir.
ANTOINE.--Et où est-il?
CÉSAR.--Près du mont Misène.
ANTOINE.--Quelles sont ses forces sur terre?
CÉSAR.--Elles sont grandes et augmentent tous les jours: sur mer, il est
maître absolu.
ANTOINE.--C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence
avec lui: hâtons-nous de nous la procurer; mais avant de nous mettre en
campagne, dépêchons l'affaire dont nous avons parlé.
CÉSAR.--Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir voir ma
soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.
ANTOINE.--Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.
LÉPIDE.--Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me retiendraient pas.
(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)
MÉCÈNE.--Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.
ÉNOBARBUS.--Seconde moitié du coeur de César, digne Mécène!--Mon
honorable ami Agrippa!
AGRIPPA.--Bon Énobarbus!
MÉCÈNE.--Nous devons être joyeux, en voyant tout si heureusement
terminé.--Vous vous êtes bien trouvé en Égypte?
ÉNOBARBUS.--Oui, Mécène. Nous dormions tant que le jour durait, et nous
passions les nuits à boire jusqu'à la pointe du jour.
MÉCÈNE.--Huit sangliers rôtis pour un déjeuner[15]! et douze convives
seulement! Le fait est-il vrai?
[Note 15: On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
d'Antoine.]
ÉNOBARBUS.--Ce n'était là qu'une mouche pour un aigle; nous avions, dans
nos festins, bien d'autres plats monstrueux et dignes d'être remarqués.
MÉCÈNE.--C'est une reine bien magnifique, si la renommée dit vrai.
ÉNOBARBUS.--Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve
Cydnus, elle a pris son coeur dans ses filets.
AGRIPPA.--En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à ses
yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas inventé.
ÉNOBARBUS.--Je vais vous raconter cette entrevue:
La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait
brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre,
et si parfumées, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames
d'argent frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre,
il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couchée sous un
pavillon de tissu d'or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons
l'imagination surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes
et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des
éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues
délicates qu'ils rafraîchissaient comme s'ils eussent produit cette
chaleur qu'ils diminuaient.
AGRIPPA.--O spectacle admirable pour Antoine!...
ÉNOBARBUS.--Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes,
cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec
grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirène, assise au gouvernail,
dirige le vaisseau: les cordages de soie obéissent à ces mains douces
comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du sein de la galère
s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais
adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine,
assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été
contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.
AGRIPPA.--O merveille de l'Égypte!
ÉNOBARBUS.--Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et
l'invita à souper. Elle répondit qu'il vaudrait mieux qu'il devînt son
hôte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais
femme n'entendit prononcer le mot _non_, va au festin après s'être fait
raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses
yeux seuls ont dévoré.
AGRIPPA.--Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée
sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
ÉNOBARBUS.--Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante
pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientôt, perdant haleine, elle
parla, tout essoufflée; elle se fit une nouvelle perfection de ce
manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme
tout-puissant.
MÉCÈNE.--A présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
ÉNOBARBUS.--Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut la flétrir, ni
l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes
rassasient les désirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne,
plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grâce chez
elle: tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
débauches.
MÉCÈNE.--Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur
d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.
AGRIPPA.--Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton
séjour ici.
ÉNOBARBUS.--Seigneur, je vous remercie humblement.
(Ils sortent.)