SCÈNE I

Alexandrie.--Un appartement du palais de Cléopâtre.

_Entrent_ DÉMÉTRIUS ET PHILON.

PHILON.--En vérité, ce fol amour de notre général passe la mesure. Ses

beaux yeux, qu'on voyait, au milieu de ses légions rangées en bataille,

étinceler, comme ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,

fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de guerrier, qui,

plus d'une fois, dans la mêlée des grandes batailles, brisa sur son sein

les boucles de sa cuirasse, dément sa trempe. Il est devenu le soufflet

et l'éventail qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne[1].

Regarde, les voilà qui viennent. (_Fanfares. Entrent Antoine et

Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des éventails devant

Cléopâtre_).--Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième colonne

de l'univers[2] devenue le jouet d'une prostituée. Regarde et vois.

[Note 1: Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'_Égyptienne_ et

de _Bohémienne_.]

[Note 2: Allusion au Triumvirat.]

CLÉOPATRE.--Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré d'amour?

ANTOINE.--C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.

CLÉOPATRE.--Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel point je puis

être aimée.

ANTOINE.--Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et une nouvelle

terre.

(Entre un serviteur.)

LE SERVITEUR.--Des nouvelles, mon bon seigneur, des nouvelles de Rome!

ANTOINE.--Ta présence m'importune: sois bref.

CLÉOPATRE.--Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie peut-être est

courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe César ne vous envoie pas ses

ordres suprêmes: _Fais ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et

affranchis cet autre: obéis, ou nous te réprimanderons._

ANTOINE.--Comment, mon amour?

CLÉOPATRE.--Peut-être, et même cela est très-probable, peut-être que

vous ne devez pas vous arrêter plus longtemps ici; César vous donne

votre congé. Il faut donc l'entendre, Antoine.--Où sont les ordres de

Fulvie? de César, veux-je dire? ou de tous deux?--Faites entrer les

messagers.--Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu rougis, Antoine:

ce sang qui te monte au visage rend hommage à César; ou c'est la honte

qui colore ton front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.--Les

messagers!

ANTOINE.--Que Rome se fonde dans le Tibre, que le vaste portique de

l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont

qu'argile. Notre globe fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le

noble emploi de la vie, c'est ceci (_il l'embrasse_), quand un tendre

couple, quand des amants comme nous peuvent le faire. Et j'invite

le monde sous peine de châtiment à reconnaître que nous sommes

incomparables!

CLÉOPATRE.--O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie s'il ne

l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne le suis pas.--Antoine sera

toujours lui-même.

ANTOINE.--S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom de l'amour et de

ses douces heures, ne perdons pas le temps en fâcheux entretiens. Nous

ne devrions pas laisser écouler maintenant sans quelque plaisir une

seule minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?

CLÉOPATRE.--Entendez les ambassadeurs.

ANTOINE.--Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied: gronder, rire,

pleurer: chaque passion brigue à l'envie l'honneur de paraître belle et

de se faire admirer sur votre visage. Point de députés! Je suis à

toi, et à toi seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues

d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... Venez, ma

reine: hier au soir vous en aviez envie. (_Au messager_.) Ne nous parle

pas.

(Ils sortent avec leur suite.)

DÉMÉTRIUS.--Antoine fait-il donc si peu de cas de César?

PHILON.--Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, il s'écarte trop

de ce caractère qui devrait toujours accompagner Antoine.

DÉMÉTRIUS.--Je suis vraiment affligé de voir confirmer tout ce que

répète de lui à Rome la renommée, si souvent menteuse: mais j'espère de

plus nobles actions pour demain... Reposez doucement!

Antoine et Cléopâtre · 第 7 / 60 题