Il est permis de douter que l'histoire moderne ait offert à
l'attention de l'homme politique quelque chose de plus intéressant
que le progrès et la rivalité des deux empires de France et
d'Angleterre, depuis le ministère de Colbert jusqu'à la révolution
française. Dans le cours de ces cent trente années tous deux ont
jeté une splendeur qui a causé l'admiration de l'humanité.
L'intérêt que le monde entier prend à l'examen des maximes
d'économie politique qui ont dirigé leurs gouvernements est
proportionné à la puissance, à la richesse et aux ressources de
ces nations. Ce n'est certainement pas une recherche de peu
d'importance que celle de déterminer jusqu'à quel point
l'influence de ces systèmes économiques s'est fait sentir dans
l'agriculture, l'industrie, le commerce, la prospérité publique.
On a publié tant de livres sur ces sujets, considérés au point de
vue de la théorie, que peut-être ne regardera-t-on point comme
perdu le temps consacré à les reprendre sous leur aspect pratique.
Les observations que j'ai faites il y a quelques années en
Angleterre et en Irlande, et dont j'ai publié le résultat sous le
titre de Tours, étaient un pas, dans cette voie qui mène à la
connaissance exacte de l'état de notre agriculture. Ce n'est pas à
moi de les juger; je dirai seulement qu'on en a donné des
traductions dans les principales langues de l'Europe, et que,
malgré leurs fautes et leurs lacunes, on a souvent regretté de
n'avoir pas une semblable description de la France, à laquelle le
cultivateur et l'homme politique puissent avoir recours. On
aurait, en effet, raison de se plaindre que ce vaste empire, qui a
joué un si grand rôle dans l'histoire, dût encore rester un siècle
inconnu à l'égard de ce qui fait l'objet de mes recherches. Cent
trente ans se sont passés; avec eux, l'un des règnes les plus
glorieux les plus fertiles en grandes choses dont l'on ait gardé
la mémoire; et la puissance, les ressources de la France, bien que
mises à une dure épreuve, se sont montrées formidables à l'Europe.
Jusqu'à quel point cette puissance, ces ressources s'appuyaient-
elles sur la base inébranlable d'une agriculture éclairée, sur le
terrain plus trompeur du commerce et de l'industrie? Jusqu'à quel
point la richesse, le pouvoir, l'éclat extérieur, quelle qu'en fût
la source, ont-ils répandu sur la nation le bien-être qu'ils
semblaient indiquer? Questions fort intéressantes, mais résolues,
bien imparfaitement par ceux qui ourdissent au coin du feu leurs
systèmes politiques ou qui les attrapent au vol en traversant
l'Europe en poste. L'homme dont les connaissances en agriculture
ne sont que superficielles ignore la conduite à suivre dans de
telles investigations: à peine peut-il faire une différence entre
les causes qui précipitent un peuple dans la misère et celles qui
le conduisent au bonheur. Quiconque se sera occupé de ces études
ne traitera pas mon assertion de paradoxe. Le cultivateur qui
n'est que cultivateur ne saisit pas, au milieu de ses voyages, les
relations qui unissent les pratiques agricoles à la prospérité
nationale, des faits en apparence insignifiants à l'intérêt de
l'État; relations suffisantes pour changer, en quelques cas, des
champs fertiles en déserts, une culture intelligente en source de
faiblesse pour le Royaume. Ni l'un ni l'autre de ces hommes
spéciaux ne s'entendra en pareille matière; il faut, pour y
arriver, réunir leurs deux aptitudes à un esprit libre de tous
préjugés, surtout des préjugés nationaux, de tous systèmes, de
toutes ces vaines théories qui ne se trouvent que dans le cabinet
de travail des rêveurs. Dieu me garde de me croire si heureusement
doué! Je ne sais que trop le contraire. Pour entreprendre une
oeuvre aussi difficile je ne me fonde que sur l'accueil favorable
obtenu par mon rapport sur l'agriculture anglaise. Une expérience
de vingt ans, acquise depuis que ces essais ont paru, me fait
croire que je ne suis pas moins préparé à les tenter de nouveau
que je ne l'étais alors. Il y a plus d'intérêt à connaître ce
qu'était la France, maintenant que des nuages qui, il y a quatre
ou cinq ans, obscurcissaient son ciel politique a éclaté un orage
si terrible. C'eût été un juste sujet d'étonnement si, entre la
naissance de la monarchie en France et sa chute, ce pays n'avait
pas été examiné spécialement au point de vue de l'agriculture. Le
lecteur de bonne foi ne s'attendra pas à trouver dans les
tablettes d'un voyageur le détail des pratiques que celui-là seul
peut donner, qui s'est arrêté quelques mois, quelques années, dans
un même endroit: vingt personnes qui y consacreraient vingt ans
n'en viendraient pas à bout; supposons même qu'elles le puissent,
c'est à peine si la millième partie de leurs travaux vaudrait
qu'on la lût. Quelques districts très avancés méritent qu'on y
donne autant d'attention; mais le nombre en est fort restreint en
tout pays, et celui des pratiques qui leur vaudraient d'être
étudiés plus restreint encore. Quant aux mauvaises habitudes, il
suffit de savoir qu'il y en a, et qu'il faut y pourvoir, et cette
connaissance touche bien plutôt l'homme politique que le
cultivateur. Quiconque sait au moins un peu, quelle est ma
situation, ne cherchera pas dans cet ouvrage ce que les privilèges
du rang et de la fortune sont seuls capables de fournir; je n'en
possède aucun et n'ai en d'autres armes, pour vaincre les
difficultés, qu'une attention constante et un labeur persévérant.
Si mes vues avaient été encouragées par cette réussite dans le
monde qui rend les efforts plus vigoureux, les recherches plus
ardentes, mon ouvrage eût été plus digne du public; mais une telle
réussite se trouve ici dans toute carrière autre que celle du
cultivateur. Le non ulus aratro dignus honos ne s'appliquait pas
plus justement à Rome au temps des troubles civils et des
massacres, qu'il ne s'applique à l'Angleterre en un temps de paix
et de prospérité.
Qu'il me soit permis de mentionner un fait pour montrer que,
quelles que soient les fautes contenues dans les pages qui vont
suivre, elles ne viennent pas d'une assurance présomptueuse du
succès, sentiment propre seulement à des écrivains bien autrement
populaires que je ne le suis. Quand l'éditeur se chargea de
hasarder l'impression de ces notes et que celle du journal fut un
peu avancée, on remit au compositeur le manuscrit entier afin de
voir s'il aurait de quoi remplir soixante feuilles. Il s'en trouva
cent quarante, et, le lecteur peut m'en croire, le travail auquel
il fallut se livrer pour retrancher plus de la moitié de ce que
j'avais écrit, ne me causa aucun regret, bien que je dusse
sacrifier plusieurs chapitres qui m'avaient coûté de pénibles
recherches.
L'éditeur eût imprimé le tout; mais l'auteur, quels que soient ses
autres défauts, doit être au moins exempt de se voir taxé d'une
trop grande confiance dans la faveur publique puisqu'il s'est
prêté aux retranchements, aussi volontiers qu'il l'avait fait à la
composition de son oeuvre.
Le succès de la seconde partie dépendait tellement de l'exactitude
des chiffres, que je ne m'en fiai pas à moi-même pour l'examen des
calculs, mais à un instituteur qui passe pour s'y connaître, et
j'espère qu'aucune erreur considérable ne lui sera échappée.
La révolution française était un sujet difficile, périlleux à
traiter; mais on ne pouvait la passer sous silence. J'espère que
les détails que je donne et les réflexions que je hasarde seront
reçus avec bienveillance, en pensant à tant d'auteurs d'une
habileté et d'une réputation non communes qui ont échoué en
pareille matière. Je me suis tenu si éloigné des extrêmes que
c'est à peine si je puis espérer quelques approbations; mais je
m'appliquerai à cette occasion, les paroles de Swift: «J'ai, ainsi
que les autres discoureurs, l'ambition de prétendre à ce que tous
les partis me donnent raison; mais, si j'y dois renoncer, je
demanderai alors que tous me donnent tort; je me croirais par là
pleinement justifié, et ce me serait une assurance de penser que
je me suis au moins montré impartial et que peut-être j'ai atteint
la vérité.»