IX

Guerrière, militaire et virile en tout point,

La sainte Chasteté que Dieu voit la première,

De toutes les vertus marchant dans sa lumière

Après la Charité distante presque point,

Va d'un pas assuré mieux qu'aucune amazone

A travers l'aventure et l'erreur du Devoir,

Ses yeux grands ouverts pleins du dessein de bien voir,

Son corps robuste et beau digne d'emplir un trône,

Son corps robuste et nu balancé noblement,

Entre une tête haute et des jambes sereines,

Du port majestueux qui sied aux seules reines,

Et sa candeur la vêt du plus beau vêtement.

Elle sait ce qu'il faut qu'elle sache des choses,

Entre autres que Jésus a fait l'homme de chair

Et mis dans notre sang un charme doux-amer

D'où doivent découler nos naissances moroses,

Et que l'amour charnel est bénit en des cas.

Elle préside alors et sourit à ces fêtes,

Dévêt la jeune épouse avec ses mains honnêtes

Et la mène à l'époux par des tours délicats.

Elle entre dans leur lit, lève le linge ultime,

Guide pour le baiser et l'acte et le repos

Leurs corps voluptueux aux fins de bons propos

Et désormais va vivre entre eux leur ange intime.

Puis au-dessus du couple ou plutôt à côté,

--Bien agir fait s'unir les voeux et les nivelle,--

Vers le Vierge et la Vierge isolés dans leur belle

Thébaïde à chacun la sainte Chasteté.

Sans quitter les Amants, par un charmant miracle,

Vole et vient rafraîchir l'Intacte et l'Impollu

De gais parfums de fleurs comme s'il avait plu

D'un bon orage sur l'un et sur l'autre habitacle,

Et vêt de chaleur douce au point et de jour clair

La cellule du Moine et celle de la Nonne,

Car s'il nous faut souffrir pour que Dieu nous pardonne

Du moins Dieu veut punir, non torturer la chair.

Elle dit à ces chers enfants de l'Innocence:

Dormez, veillez, priez. Priez surtout, afin

Que vous n'ayez pas fait tous ces travaux en vain,

Humilité, douceur et céleste ignorance!

Enfin elle va chez la Veuve et chez le Veuf,

Chez le vieux Débauché, chez l'Amoureuse vieille,

Et leur tient des discours qui sont une merveille

Et leur refait, à force d'art, un corps tout neuf.

Et quand alors elle a fini son tour du monde,

Tour du monde ubiquiste, invisible et présent,

Elle court à son point de départ en faisant

Tel grand détour, espoir d'espérance profonde;

Et ce point de départ est un lieu bien connu,

Eden même: là sous le chêne et vers la rose,

Puisqu'il paraît qu'il n'a pas faire autre chose,

Rit et gazouille un beau petit enfant tout nu.

X

Un projet de mon âge mûr

Me tint six ans l'âme ravie:

C'était, d'après un plan bien sûr,

De réédifier ma vie.

Vie encor vivante après tout,

Insuffisamment ruinée,

Avec ses murs toujours debout

Que respecte la graminée,

Murs de vraie et franche vertu,

Fondations intactes certes,

Fronton battu, non abattu,

Sans noirs lichens ni mousses vertes,

L'orgueil qu'il faut et qu'il fallait,

Le repentir quand c'était brave,

Douceur parfois comme le lait,

Fierté souvent comme la lave.

Or, durant ces deux fois trois ans,

L'essai fut bon, grand le courage.

L'oeuvre en aspects forts et plaisants

Montait, tenant tête à l'orage.

Un air de grâce et de respect

Magnifiait les calmes lignes

De l'édifice que drapait

L'éclat de la neige et des cygnes...

Furieux mais insidieux,

Voici l'essaim des mauvais anges

Rayant le pur, le radieux

Paysage de vols étranges,

Salissant d'outrages sans nom,

Obscénités basses et fades,

De mon renaissant Parthénon

Les portiques et les façades,

Tandis que quelques-uns d'entre eux,

Minant le sol, sapant la base,

S'apprêtent, par un art affreux,

A faire de tout table rase.

Ce sont, véniels et mortels,

Tous les péchés des catéchismes

Et bien d'autres encore, tels

Qu'ils font les sophismes des schismes.

La Luxure aux tours sans merci,

L'affreuse Avarice morale,

La Paresse morale aussi,

L'Envie à la dent sépulcrale,

La Colère hors des combats,

La Gourmandise, rage, ivresse,

L'Orgueil, alors qu'il ne faut pas,

Sans compter la sourde détresse

Des vices à peine entrevus,

Dans la conscience scrutée,

Hideur brouillée et tas confus,

Tourbe brouillante et ballottée.

Mais quoi! n'est-ce pas toujours vous,

Démon femelle, triple peste,

Pire flot de tout ce remous,

Pire ordure que tout le reste,

Vous toujours, vil cri de haro,

Qui me proclame et me diffame,

Gueuse inepte, lâche bourreau,

Horrible, horrible, horrible femme?

Vous, l'insultant mensonge noir,

La haine longue, l'affront rance,

Vous qui seriez le désespoir,

Si la foi n'était l'Espérance.

Et l'Espérance le pardon,

Et ce pardon une vengeance.

Mais quel voluptueux pardon,

Quelle savoureuse vengeance!

Et tous trois, espérance et foi

Et pardon, chassant la séquelle

Infernale de devant moi,

Protégeront de leur tutelle

Les nobles travaux qu'a repris

Ma bonne volonté calmée,

Pour grâce à des grâces sans prix,

Achever l'oeuvre bien-aimée

Toute de marbre précieux

En ordonnance solennelle

Bien par-delà les derniers cieux,

Jusque dans la vie éternelle.

Poésies religieuses Préface de J. K. Huÿsmans · 第 85 / 164 题