SUR LA HIÉRARCHIE

Les Grecs considéraient la cité comme une œuvre de raison et comme une

œuvre d’art. Non pas que l’utopie les séduisît. Athènes n’eût jamais

pris au sérieux ces vains plans d’organisation sociale, déduits de

quelque idéal tout formé, de logique et de justice absolues, qui en

imposent si facilement aux modernes. Dans ces phalanstères, dans ces

imaginaires Salentes où notre naïveté est trop disposée à reconnaître,

sinon l’effort d’une puissante raison constructive, tout au moins le

rêve d’un cœur généreux, loyalement humain, ces naturalistes n’auraient

pu voir que les aberrations pauvrement fastueuses d’intelligences

disqualifiées, perverties par l’isolement ou par la révolte. Platon

lui-même mêle à l’idéalité de ses constructions un fort ingrédient de

réalisme.

On sait comment, dans sa République, la raide et chimérique géométrie du

communisme d’État est corrigée par le principe d’une hiérarchie sociale

fondée sur l’inégalité des hommes. En même temps qu’harmonieuse et

complaisante à l’ordonnance, la conception politique des Grecs était

donc positive et conforme à la nature. Ils se représentaient la cité

parfaite à l’image d’un corps humain vigoureux et beau. Ces deux sortes

d’économies leur paraissaient avantageusement comparables. L’existence

du corps de l’État dépendait à leurs yeux de la même condition

essentielle que l’existence de l’organisme vivant: savoir, une

hiérarchie de fonctions internes, égales en nécessité, mais non pas en

dignité. Platon dit que, dans la république, les magistrats et les

philosophes sont la tête, les guerriers le cœur, les artisans et les

laboureurs le ventre. Or, si l’activité du ventre et des viscères

s’emploie toute à la conservation de la vie physique, il n’en est pas de

même de l’activité de la tête, organe noble, dont une bonne partie est

prélevée par la pensée, l’art, la philosophie, fonctions de luxe et de

loisir. Les parties viles de l’organisme travaillent donc à la fois et

pour le bien-être du tout--d’où dépend le leur propre--et pour les

plaisirs spéciaux des parties supérieures. A ce dévouement nécessaire

les premières ne perdent rien, car, incapables de subsister et de se

régler par elles seules, elles ont besoin de l’harmonie générale,

laquelle serait évidemment compromise si l’organe dirigeant, sentant se

tarir la source de sa nourriture, devenait inquiet et fiévreux.

Pléthorique, le cerveau ne pense guère, mais émacié, il pense mal, il a

des visions. Ainsi sa bonne alimentation importe au corps tout entier.

Les Grecs comprirent à merveille l’unité de la matière et de l’esprit

dans la nature humaine. En faisant de l’âme la «forme» du corps,

Aristote marque la relation étroite de la pensée, de sa qualité, de ses

modes avec l’individualité physique; l’âme n’est pas un principe absolu,

toujours identique à lui-même, mais un certain degré de liberté, de

sagesse, de clairvoyance, de générosité, de bonheur, qui caractérise

chaque homme et que le tact apprécie. Doctrine souverainement naturelle,

à égale distance d’un matérialisme pesant et de la folie de l’Esprit

pur, de l’Esprit néant. Il n’y aurait qu’à appliquer d’aussi heureuses

intuitions de la réalité humaine au problème de l’État pour concevoir,

comme par enchantement, l’harmonie profonde qui existe entre les fins

d’utilité générale dont le souci s’impose primordialement au politique,

et les fins de civilisation supérieure, de perfectionnement humain, dont

il a l’amour.

Nietzsche a plusieurs fois écrit qu’un peuple, une race--à les

considérer matériellement, comme suite de générations, foison

d’anonymes,--ne sont que la matière gâchée par la nature, en travail de

trois ou quatre grands hommes. Peut-être cette vue trahit-elle chez ce

classique et cet athée qu’est Nietzsche un reste de romantisme, un goût

de sang, de victimes et la manie de la justification. Pourquoi les

grandes âmes, les royales intelligences, les sociétés choisies, où

s’entretient la fête des délicates et belles mœurs, ne seraient-elles

pas la parure d’une nation qui ne s’est pas sacrifiée, mais a trouvé son

profit à les produire? C’est encore une idée d’Aristote que le plaisir

résulte d’une activité conforme à la nature, ou plutôt qu’il s’y ajoute

comme à la vigueur de l’adolescence sa fleur. On pourrait dire

pareillement que, dans la cité, le beau s’ajoute de lui-même à l’utile.

Quand la prospérité et l’ordre publics sont assurés par la collaboration

suffisamment bénévole de tous, quand chaque citoyen, ayant, pour ainsi

parler, le naturel de sa fonction, ne peut que trouver normal et juste

un état de choses qui, en l’y bornant sagement, l’y contient et l’y

protège, alors il est permis à quelques esprits de jouir, alors il y a

place au sommet de la cité pour l’art et pour la philosophie. Que si, au

contraire, par le fait d’une politique ou chimérique ou pas assez

observatrice, un désaccord général arrive à régner entre les opinions,

c’est-à-dire, au fond, entre les caractères et les conditions, si

l’inquiétude publique assure d’avance du crédit aux premiers plans venus

de réforme sociale ou morale et rend l’heure propice aux prophètes, aux

détenteurs de vérité absolue, dans ce cas l’état de désintéressement

nécessaire pour la création de la beauté et pour un usage épicurien de

la pensée ne se réalisera qu’à grand’peine. Les hommes les plus

ingénieux, les plus nettement marqués pour une vocation de luxe,

resteront sans emploi. Idéalistes peut-être, mais idéalistes

avisés,--faut-il dire ironiques?--les Grecs trouvaient à un ordre

politique fondé sur la hiérarchie naturelle des hommes ce double

avantage de procurer le bien-être général et de permettre à une élite

les plaisirs de la contemplation.

Cette doctrine est assurément aristocratique, mais non pas au sens

féroce ou dédaigneux. Une politique aussi soucieuse de ne demander à

chaque citoyen qu’une activité en harmonie avec son naturel et, par une

évidente conséquence, de lui assurer la conservation d’un naturel en

harmonie avec le genre d’activité dont il est capable, une telle

politique mérite le nom d’humaine et de bienveillante. Elle semble

autrement apte à procurer la plus grande somme possible de bonheur

public qu’un système de gouvernement qui prétendrait appliquer à la

conduite des hommes quelque conception idéale et conjecturale de

l’humanité. Sans doute, elle sanctionne des privilèges; ou plutôt elle

définit des compétences, pareillement nécessaires, bien qu’inégalement

précieuses. Mais où prend-on que des privilèges ne soient que des

plaisirs et non des charges? C’est une désignation fort onéreuse que

celle qui nous distingue publiquement, légalement, comme des êtres mieux

nés que d’autres, c’est-à-dire comme les maîtres de la générosité, de la

magnanimité, de la bravoure, de la hauteur de cœur, de la maîtrise de

soi-même, des belles façons. Mais la vérité est que, dans cette

République, dont rêvaient les penseurs grecs et qui n’était utopique

peut-être que pour ne pas tenir assez compte de l’utopie, de l’élément

démagogique et visionnaire, tout était magistère et privilège. A chaque

spécialité de fonctions correspondait psychologiquement le monopole de

certaines vertus. Chaque classe sociale se distinguait par des traits

non seulement matériels, mais moraux, humains. Il faut bien dire ce qui

dans toute conception aristocratique et traditionnelle offense le plus

les démocrates modernes: ce n’est pas précisément le principe de

l’inégalité politique, mais plutôt la franchise à reconnaître le

fondement de l’inégalité politique là où seulement il réside: dans les

inégalités naturelles.

Ils voudraient que celles-ci fussent niées--effrontément--et que la

cité, impuissante sans doute à faire passer tout le monde par les plus

hautes charges, proclamât tout au moins une sorte d’égalité

métaphysique, spirituelle, entre les hommes, la pareille valeur de

toutes les consciences, de toutes les âmes. Obligés de renoncer

pratiquement à la folie de leurs vœux puérils, ils admettraient à la

rigueur que toutes les fonctions ne fussent pas l’objet des mêmes

bonheurs, mais à la condition que chacun fût admis au même titre à se

prononcer sur la religion et sur la morale. Or, de toutes les

prérogatives possibles, il n’en est pas, justement, dont une répartition

aveugle, une concession indiscrète, menaçât l’État et la civilisation de

plus de dangers.

Plutôt prétendre tous les citoyens aptes de naissance à tailler dans le

marbre un bel Apollon que de les faire indistinctement libres juges du

juste et de l’injuste, du bien et du mal, du fondement des mœurs, des

origines de l’autorité et de la mission de la patrie. Souveraines

questions réservées à moins de personnes encore que la sculpture et la

musique, objet d’une plus précieuse espèce de compétence!

Un État où il n’y aurait que des premiers ministres serait moins exposé

à la dissolution et à l’anarchie qu’un État dont tous les membres

seraient augures ou pythonisses, interprètes des dieux. Car les dieux

ont toujours ressemblé singulièrement aux âmes qui parlent sous leur

inspiration. Et il n’est pas vrai que toutes les âmes soient égales. Il

ne l’est pas davantage qu’une société organisée ait jamais pu se passer

de dieux. Pas de pouvoir public qui n’ait tiré de quelque divinité son

principal moyen de prestige et de gouvernement: divinités de marbre et

d’or, divinités de bois... ou divinités de mots.

Mais l’existence d’une hiérarchie sociale ne se justifie pas seulement

par l’intérêt politique et l’intérêt matériel de la nation considérée

comme un tout. Elle est nécessaire à la santé et à la beauté de l’espèce

humaine. Elle profite à la dignité des individus de tout rang, je dis:

du peuple non moins que de l’aristocratie. Le régime de la distinction

des classes peut seul faire atteindre à la généralité des citoyens leur

maximum de valeur morale et d’intelligence. Celui de l’égalité

universelle les mène au dévergondage. En obligeant toujours le premier

venu à manifester des opinions sur les intérêts les plus généraux de la

civilisation et de l’État, il lui fait une loi de la sottise. Quoi de

plus ruineux pour nous-mêmes que des devoirs ou des prétentions

supérieurs à la sphère de compétence visiblement circonscrite par notre

naturel? Cette immodestie nous rend nuisibles à l’ordre public, comme

sont tous les mal assurés, tous les agités. Mais surtout elle nous

défigure; elle dépense en creuses paroles, en gestes impuissants et mal

ordonnés, une activité qui, concentrée sur des objets adéquats, eût

enfanté quelque chose. Troubler tous les hommes avec des soucis qui ne

laissent de sang-froid que des têtes exceptionnellement averties! Le

dogme fondamental de l’égalitarisme, c’est que si tous n’ont pas la

science, tous ont l’inspiration. Verrons-nous jamais la réalisation de

ce sombre rêve: les ouvriers de Paris penchant sur leur verre de vin des

visages assombris par quelque folle espérance millénaire! Mais quand

même le rôle d’hiérophantes, de révélateurs du droit et la justice, des

origines et des fins dernières, resterait en fait réservé à quelques

docteurs professionnels, manieurs de mots, la farce ajoutée à l’histoire

par le triomphe du dogme égalitaire n’en serait pas moins scandaleuse,

car la foule s’assemblerait autour des prophètes, en qui elle se

reconnaîtrait; c’est d’elle qu’ils tireraient leur autorité. Or ce qui

importe pour la qualité des produits de la «conscience» humaine, c’est

de savoir s’ils seront jugés d’en haut ou d’en bas. Otez au peuple les

clartés sûres et apaisantes que les traditions, l’antique religion du

pays lui fournissent sur l’ordre social et ses fondements, et

persuadez-le que l’esprit de vérité souffle en lui comme le vent dans

les forêts vierges, vous le vouez aux visions, au délire. Quels seront

alors ses maîtres? Ceux qui lui offriront son image enorgueillie, des

âmes sans mesure qui, sentant comme ces masses égarées, mais avec une

impudeur, une fièvre extraordinaires, avec une horrible naïveté,

moralement débraillées jusqu’à l’innocence et jusqu’au génie, lui

parleront la voix de Dieu. Ainsi libéré, le peuple s’appelle plèbe.

Les Grecs avaient horreur d’une plèbe. Mais ils ne voulaient pas un

peuple de fellahs. Ils pensaient à des forgerons sains et de forte

humeur, parleurs, libres entre eux, respectables par leur maîtrise et

leur marteau, remplis de proverbes et de malice, sûrs de leurs opinions

morales et se sachant seuls juges de la conduite des filles et des

femmes de leur état. Du moins, ces traits peignent-ils assez l’idée d’un

Français de bonne race qui a beaucoup de bienveillance à mettre d’accord

avec sa raison politique. Il n’importe que dans cet aperçu de la belle

cité grecque nous nous soyons soucié d’autre chose que d’exactitude

textuelle et ayons enrichi de quelques finesses psychologiques la

construction aérée d’Aristote. Nous montrons ici que la hiérarchie des

classes est une condition nécessaire de la sagesse du peuple, non pas

seulement de celle qui tranquillise, pour un temps au moins, le pouvoir

central, mais de celle-là plus encore dont le peuple lui-même jouit et

peut tirer fierté. Il faut voir dans les dialogues de Platon avec quel

sérieux ces jeunes gens délimitent le domaine du potier et du corroyeur

et l’y déclarent maître. «Qui est bon estimateur d’un vase?

demandent-ils.--Le potier habile.--Et de la chorégraphie?--Le maître à

danser.--Qui est bon interprète des dieux?--Les prêtres et les

augures?--A qui donc, ô mon fils, dirons-nous qu’il appartienne de juger

des mœurs, de la religion et de l’ordre de la cité?--Aux meilleurs, ô

Socrate (οἱ ἄριστοι), aux véridiques (οἱ αληθέοι), aux hommes bien nés

qui ont l’âme belle (καλοκαγαθοι). Ainsi leur parole concise sculpte en

passant de belles et solides figures de maîtres artisans. Des foules

d’hommes de peu de saillie individuelle se trouvent parés de dignité,

leur impersonnalité même devient une sorte de grandeur.

La morale de Nietzsche · 第 29 / 30 题