AVERTISSEMENT

(1902)

Publié, il y a près de trois ans dans un recueil périodique, mais

composé il y en a plus de cinq, c’est-à-dire avant que Nietzsche ne fût

encore lisible en français, ce travail nous avait paru perdre toute

utilité à la suite de la belle et complète traduction du grand

psychologue donnée par M. Henri Albert et ses collaborateurs.

Nous avions voulu initier ou plutôt «amorcer» aux idées de Nietzsche

quelques jeunes esprits particulièrement capables d’en tirer profit

comme il venait de nous arriver à nous-même, et d’en recevoir non un

joug, mais une stimulation dans leur développement.

Ayant eu cependant l’occasion de connaître quelques-uns des plus

notables exposés de Nietzsche donnés dans nos revues depuis cette

époque, nous avons dû cesser de croire toute lumière faite sur des

conceptions qui demanderaient, pour être bien comprises et justement

appliquées, plus de perspicacité psychologique que d’érudition

philosophique.

Le petit nombre de personnes qui avait eu l’indulgence de s’intéresser à

cette étude, lors de sa première apparition, est averti que nous l’avons

amendée et complétée autant qu’il était possible sans en altérer le

premier accent. Travail délicat! Car nous n’avions pas laissé passer

pour parler de Nietzsche l’heure où nous subissions de sa part un tout

nouvel et assez vif entraînement. Nietzsche nous a surtout aidé, ainsi

que maint autre de notre génération, à rentrer en jouissance de

certaines vérités naturelles. Mais comme ces vérités sont beaucoup plus

vieilles que lui, on en arrive à oublier la fièvre qui accompagna cette

récupération. Ce qu’on ne doit pas oublier, c’est qu’elle peut être

communiquée avec fruit à des intelligences bien nées, mais profondément

contaminées par les sophismes sur lesquels la critique de Nietzsche

exerce l’action la plus corrosive.

Le nietzschéisme est moins une doctrine en effet qu’une crise, mais une

crise salutaire. Il y a chez Nietzsche un contraste entre le fond des

idées, classique, positif, traditionnel, et le ton, dont l’ardeur va

souvent jusqu’au sarcasme. Un conservateur qui parle comme un révolté,

un attique, un Français par le goût, avec des brutalités et de rudes

moqueries d’Allemand: physionomie assez nouvelle dans l’histoire et dont

le secret gît peut-être en ceci, que Nietzsche, parvenu à la sagesse, en

a moins joui qu’il n’a été irrité par l’erreur. Quand une âme délicate

découvre dans un idéal auquel elle s’était laissé séduire par ses

penchants les plus nobles, sophistique et charlatanisme, elle s’offense

et certes sa colère est justifiée. Mais il n’est pas bon que cette

colère dure trop. Car elle porte moins contre le faux lui-même que

contre la naïveté et aussi l’orgueil qui nous en rendirent dupe. C’est

là une aventure personnelle dont il ne faudrait pas, à moins d’avoir le

génie d’écrivain de l’auteur de _Zarathoustra_, occuper trop longtemps

le monde. Tandis que nous errions dans d’obscures cavernes, le soleil ne

s’était pas arrêté de luire. Au reste, le caractère de Nietzsche n’est

nullement l’objet de cet écrit.

Quoi qu’il ait pu y passer du ton nietzschéen, qu’on veuille bien y voir

surtout un essai de systématisation. On n’y trouvera pas le détail des

théories de Nietzsche, mais seulement ses vues génératrices, les

observations initiales d’où est parti et où revient toujours l’ardent

mouvement de sa critique. Nous avions projeté, pour ce travail, le titre

suivant: _Nietzsche contre l’anarchisme_, et il pourrait le porter très

justement. Toutes les conceptions de Nietzsche se subordonnent à sa

critique de l’anarchie, anarchie tant dans les mœurs et les sentiments

de l’homme que dans l’institution sociale. L’auteur de la plus profonde

et véridique étude donnée en France sur notre auteur ne l’intitule-t-il

pas: _le sens de la hiérarchie chez Nietzsche_[1], reconnaissant comme

nous dans ce problème d’organisation de l’autorité et de la règle le

centre de ses préoccupations? Cette rencontre avec un esprit éminent,

sans nous empêcher de voir les défauts de notre ouvrage, est faite pour

nous rassurer sur la justesse de notre interprétation.

[1] M. Jules de Gaultier, dans la _Revue hebdomadaire_, 23 mars 1901.

Avril 1902.

La morale de Nietzsche · 第 13 / 30 题