Mazarin fit jouer le verrou d'une double porte, sur le seuil de
laquelle se trouva Athos tout prêt à recevoir son illustre
visiteur, selon l'avis que Comminges lui avait donné.
En apercevant Mazarin il s'inclina.
-- Votre Éminence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire
accompagner; l'honneur que je reçois est trop grand pour que je
l'oublie.
-- Aussi, mon cher comte, dit d'Artagnan, Son Éminence ne voulait-
elle pas absolument de nous; c'est du Vallon et moi qui avons
insisté, d'une façon inconvenante peut-être, tant nous avions
grand désir de vous voir.
À cette voix, à son accent railleur, à ce geste si connu qui
accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de
surprise.
-- D'Artagnan! Porthos! s'écria-t-il.
-- En personne, cher ami.
-- En personne, répéta Porthos.
-- Que veut dire ceci? demanda le comte.
-- Ceci veut dire, répondit Mazarin, en essayant, comme il l'avait
déjà fait, de sourire, et en se mordant les lèvres en souriant,
cela veut dire que les rôles ont changé, et qu'au lieu que ces
messieurs soient mes prisonniers, c'est moi qui suis le prisonnier
de ces messieurs, si bien que vous me voyez forcé de recevoir ici
la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en préviens,
à moins que vous ne m'égorgiez, votre victoire sera de peu de
durée; j'aurai mon tour, on viendra...
-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, ne menacez point; c'est d'un
mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre
Éminence! Voyons, mettons de côté toute mauvaise humeur, écartons
toute rancune, et causons gentiment.
-- Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin; mais au moment
de discuter ma rançon, je ne veux pas que vous teniez votre
position pour meilleure qu'elle n'est; en me prenant au piège,
vous vous êtes pris avec moi. Comment sortirez-vous d'ici? Voyez
les grilles, voyez les portes, voyez ou plutôt devinez les
sentinelles qui veillent derrière ces portes et ces grilles, les
soldats qui encombrent ces cours, et composons. Tenez, je vais
vous montrer que je suis loyal.
-- Bon! pensa d'Artagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un
tour.
-- Je vous offrais votre liberté, continua le ministre, je vous
l'offre encore. En voulez-vous? Avant une heure vous serez
découverts, arrêtés, forcés de me tuer, ce qui serait un crime
horrible et tout à fait indigne de loyaux gentilshommes comme
vous.
-- Il a raison, pensa Athos.
Et comme toute raison qui passait dans cette âme qui n'avait que
de nobles pensées, sa pensée se refléta dans ses yeux.
-- Aussi, dit d'Artagnan pour corriger l'espoir que l'adhésion
tacite d'Athos avait donné à Mazarin, ne nous porterons-nous à
cette violence qu'à la dernière extrémité.
-- Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en
acceptant votre liberté...
-- Comment, interrompit d'Artagnan, voulez-vous que nous
acceptions notre liberté, puisque vous pouvez nous la reprendre,
vous le dites vous-même, cinq minutes après nous l'avoir donnée?
Et, ajouta d'Artagnan, tel que je vous connais, Monseigneur, vous
nous la reprendriez.
-- Non, foi de cardinal... Vous ne me croyez pas?
-- Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas
prêtres.
-- Eh bien! foi de ministre!
-- Vous ne l'êtes plus, Monseigneur, vous êtes prisonnier.
-- Alors, foi de Mazarin! Je le suis et le serai toujours, je
l'espère.
-- Hum! fit d'Artagnan, j'ai entendu parler d'un Mazarin qui avait
peu de religion pour ses serments, et j'ai peur que ce ne soit un
des ancêtres de Votre Éminence.
-- Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup d'esprit,
et je suis tout à fait fâché de m'être brouillé avec vous.
-- Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.
-- Eh bien! dit Mazarin, si je vous mets en sûreté d'une façon
évidente, palpable?...
-- Ah! c'est autre chose, dit Porthos.
-- Voyons, dit Athos.
-- Voyons, dit d'Artagnan.
-- D'abord, acceptez-vous? demanda le cardinal.
-- Expliquez-nous votre plan, Monseigneur, et nous verrons.
-- Faites attention que vous êtes enfermés, pris.
-- Vous savez bien, Monseigneur, dit d'Artagnan, qu'il nous reste
toujours une dernière ressource.
-- Laquelle?
-- Celle de mourir ensemble.
Mazarin frissonna.
-- Tenez, dit-il, au bout du corridor est une porte dont j'ai la
clef; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous
êtes alertes, vous êtes vigoureux, vous êtes armés. À cent pas, en
tournant à gauche, vous rencontrerez le mur du parc; vous le
franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres.
Maintenant je vous connais assez pour savoir que si l'on vous
attaque, ce ne sera point un obstacle à votre fuite.
-- Ah! pardieu! Monseigneur, dit d'Artagnan, à la bonne heure,
voilà qui est parlé. Où est cette clef que vous voulez bien nous
offrir?
-- La voici.
-- Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous nous conduirez bien vous-
même jusqu'à cette porte.
-- Très volontiers, dit le ministre, s'il vous faut cela pour vous
tranquilliser.
Mazarin, qui n'espérait pas en être quitte à si bon marché, se
dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte.
Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs s'en
aperçurent au vent de la nuit qui s'engouffra dans le corridor et
leur fit voler la neige au visage.
-- Diable! diable! dit d'Artagnan, il fait une nuit horrible,
Monseigneur. Nous ne connaissons pas les localités, et jamais nous
ne trouverons notre chemin. Puisque Votre Éminence a tant fait que
de venir jusqu'ici, quelques pas encore, Monseigneur... conduisez-
nous au mur.
-- Soit, dit le cardinal.
Et coupant en ligne droite, il marcha d'un pas rapide vers le mur,
au pied duquel tous quatre furent en un instant.
-- Êtes-vous contents, messieurs? demanda Mazarin.
-- Je crois bien! nous serions difficiles! Peste! quel honneur!
trois pauvres gentilshommes escortés par un prince de l'Église! Ah!
à propos, Monseigneur, vous disiez tout à l'heure que nous étions
braves, alertes et armés?
-- Oui.
-- Vous vous trompez: il n'y a d'armés que M. du Vallon et moi;
M. le comte ne l'est pas, et si nous étions rencontrés par quelque
patrouille, il faut que nous puissions nous défendre.
-- C'est trop juste.
-- Mais où trouverons-nous une épée? demanda Porthos.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan, prêtera au comte la sienne qui lui
est inutile.
-- Bien volontiers, dit le cardinal; je prierai même M. le comte
de vouloir bien la garder en souvenir de moi.
-- J'espère que voilà qui est galant, comte! dit d'Artagnan.
-- Aussi, répondit Athos, je promets à Monseigneur de ne jamais
m'en séparer.
-- Bien, dit d'Artagnan, échange de procédés, comme c'est
touchant! N'en avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos?
-- Oui, dit Porthos; mais je ne sais si c'est cela ou si c'est le
vent qui me fait pleurer. Je crois que c'est le vent.
-- Maintenant montez, Athos, fit d'Artagnan, et faites vite.
Athos, aidé de Porthos, qui l'enleva comme une plume, arriva sur
le perron.
-- Maintenant sautez, Athos.
Athos sauta et disparut de l'autre côté du mur.
-- Êtes-vous à terre? demanda d'Artagnan.
-- Oui.
-- Sans accident?
-- Parfaitement sain et sauf.
-- Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter;
non, je n'ai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul.
Observez M. le cardinal, voilà tout.
-- J'observe, dit Porthos. Eh bien?...
-- Vous avez raison, c'est plus difficile que je ne croyais,
prêtez-moi votre dos, mais sans lâcher M. le cardinal.
-- Je ne le lâche pas.
Porthos prêta son dos à d'Artagnan, qui en un instant, grâce à cet
appui, fut à cheval sur le couronnement du mur.
Mazarin affectait de rire.
-- Y êtes-vous? demanda Porthos.
-- Oui, mon ami, et maintenant...
-- Maintenant, quoi?
-- Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri qu'il
poussera, étouffez-le.
Mazarin voulut s'écrier; mais Porthos l'étreignit de ses deux
mains et l'éleva jusqu'à d'Artagnan, qui, à son tour, le saisit au
collet et l'assit près de lui. Puis d'un ton menaçant:
-- Monsieur, sautez à l'instant même en bas, près de M. de La
Fère, ou je vous tue, foi de gentilhomme!
-- _Monsou_, _monsou_, s'écria Mazarin, vous manquez à la foi
promise.
-- Moi! Où vous ai-je promis quelque chose, Mon seigneur?
Mazarin poussa un gémissement.
-- Vous êtes libre par moi, monsieur, dit-il, votre liberté
c'était ma rançon.
-- D'accord; mais la rançon de cet immense trésor enfoui dans la
galerie et près duquel on descend en poussant un ressort caché
dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui, en tournant,
découvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu,
dites, Monseigneur?
-- Jésous! dit Mazarin presque suffoqué et en joignant les mains,
Jésous mon Diou! Je suis un homme perdu.
Mais, sans s'arrêter à ses plaintes, d'Artagnan le prit par-
dessous le bras et le fit glisser doucement aux mains d'Athos, qui
était demeuré impassible au bas de la muraille.
Alors, se retournant vers Porthos:
-- Prenez ma main, dit d'Artagnan; je me tiens au mur.
Porthos fit un effort qui ébranla la muraille, et à son tour il
arriva au sommet.
-- Je n'avais pas compris tout à fait, dit-il, mais je comprends
maintenant; c'est très drôle.
-- Trouvez-vous? dit d'Artagnan; tant mieux! Mais pour que ce soit
drôle jusqu'au bout, ne perdons pas de temps.
Et il sauta au bas du mur.
Porthos en fit autant.
-- Accompagnez M. le cardinal, messieurs, dit d'Artagnan, moi, je
sonde le terrain.
Le Gascon tira son épée et marcha à l'avant-garde.
-- Monseigneur, dit-il, par où faut-il tourner pour gagner la
grande route? Réfléchissez bien avant de répondre; car si Votre
Éminence se trompait, cela pourrait avoir de graves inconvénients,
non seulement pour nous, mais encore pour elle.
-- Longez le mur, monsieur, dit Mazarin, et vous ne risquez pas de
vous perdre.
Les trois amis doublèrent le pas, mais au bout de quelques
instants ils furent obligés de ralentir leur marche; quoiqu'il y
mît toute la bonne volonté possible, le cardinal ne pouvait les
suivre.
Tout à coup d'Artagnan se heurta à quelque chose de tiède qui fit
un mouvement.
-- Tiens! un cheval! dit-il; je viens de trouver un cheval,
messieurs!
-- Et moi aussi! dit Athos.
-- Et moi aussi! dit Porthos, qui, fidèle à la consigne, tenait
toujours le cardinal par le bras.
-- Voilà ce qui s'appelle de la chance, Monseigneur, dit
d'Artagnan, juste au moment où Votre Éminence se plaignait d'être
obligée d'aller à pied...
Mais au moment où il prononçait ces mots, un canon de pistolet
s'abaissa sur sa poitrine; il entendit ces mots prononcés
gravement:
-- Touchez pas!
-- Grimaud! s'écria-t-il, Grimaud! que fais-tu là? Est-ce le ciel
qui t'envoie?
-- Non, monsieur, dit l'honnête domestique, c'est M. Aramis qui
m'a dit de garder les chevaux.
-- Aramis est donc ici?
-- Oui, monsieur, depuis hier.
-- Et que faites-vous?
-- Nous guettons.
-- Quoi! Aramis est ici? répéta Athos.
-- À la petite porte du château. C'était là son poste.
-- Vous êtes donc nombreux?
-- Nous sommes soixante.
-- Fais-le prévenir.
-- À l'instant même, monsieur.
Et pensant que personne ne ferait mieux la commission que lui,
Grimaud partit à toutes jambes, tandis que, venant d'être enfin
réunis, les trois amis attendaient.
Il n'y avait dans tout le groupe que M. de Mazarin qui fût de fort
mauvaise humeur.
XCIV. Où l'on commence à croire que Porthos sera enfin baron et
d'Artagnan capitaine
Au bout de dix minutes Aramis arriva accompagné de Grimaud et de
huit ou dix gentilshommes. Il était tout radieux, et se jeta au
cou de ses amis.
-- Vous êtes donc libres, frères! libres sans mon aide! je n'aurai
donc rien pu faire pour vous malgré tous mes efforts!
-- Ne vous désolez pas, cher ami. Ce qui est différé n'est pas
perdu. Si vous n'avez pas pu faire, vous ferez.
-- J'avais cependant bien pris mes mesures, dit Aramis. J'ai
obtenu soixante hommes de M. le coadjuteur; vingt gardent les murs
du parc, vingt la route de Rueil à Saint-Germain, vingt sont
disséminés dans les bois. J'ai intercepté ainsi, et grâce à ces
dispositions stratégiques, deux courriers de Mazarin à la reine.
Mazarin dressa les oreilles.
-- Mais, dit d'Artagnan, vous les avez honnêtement, je l'espère,
renvoyés à M. le cardinal?
-- Ah! oui, dit Aramis, c'est bien avec lui que je me piquerais de
semblable délicatesse! Dans l'une de ces dépêches, le cardinal
déclare à la reine que les coffres sont vides et que Sa Majesté
n'a plus d'argent; dans l'autre, il annonce qu'il va faire
transporter ses prisonniers à Melun, Rueil ne lui paraissant pas
une localité assez sûre. Vous comprenez, cher ami, que cette
dernière lettre m'a donné bon espoir. Je me suis embusqué avec mes
soixante hommes, j'ai cerné le château, j'ai fait préparer des
chevaux de main que j'ai confiés à l'intelligent Grimaud, et j'ai
attendu votre sortie; je n'y comptais guère que pour demain matin,
et je n'espérais pas vous délivrer sans escarmouche. Vous êtes
libres ce soir, libres sans combat, tant mieux! Comment avez-vous
fait pour échapper à ce pleutre de Mazarin? vous devez avoir eu
fort à vous en plaindre.
-- Mais pas trop, dit d'Artagnan.
-- Vraiment!
-- Je dirai même plus, nous avons eu à nous louer de lui.
-- Impossible!
-- Si fait, en vérité; c'est grâce à lui que nous sommes libres.
-- Grâce à lui?
-- Oui, il nous a fait conduire dans l'orangerie par M. Bernouin,
son valet de chambre, puis de là nous l'avons suivi jusque chez le
comte de La Fère. Alors il nous a offert de nous rendre notre
liberté, nous avons accepté, et il a poussé la complaisance
jusqu'à nous montrer le chemin et nous conduire au mur du parc,
que nous venions d'escalader avec le plus grand bonheur, quand
nous avons rencontré Grimaud.
-- Ah! bien, dit Aramis, voici qui me raccommode avec lui, et je
voudrais qu'il fût là pour lui dire que je ne le croyais pas
capable d'une si belle action.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan incapable de se contenir plus
longtemps, permettez que je vous présente M. le chevalier
d'Herblay, qui désire offrir, comme vous avez pu l'entendre, ses
félicitations respectueuses à Votre Éminence.
Et il se retira, démasquant Mazarin confus aux regards effarés
d'Aramis.
-- Oh! oh! fit celui-ci, le cardinal? Belle prise! Holà! holà!
amis! les chevaux! les chevaux!
Quelques cavaliers accoururent.
-- Pardieu! dit Aramis, j'aurai donc été utile à quelque chose.
Monseigneur, daigne Votre Éminence recevoir tous mes hommages! Je
parie que c'est ce saint Christophe de Porthos qui a encore fait
ce coup-là? À propos, j'oubliais...
Et il donna tout bas un ordre à un cavalier.
-- Je crois qu'il serait prudent de partir, dit d'Artagnan.
-- Oui, mais j'attends quelqu'un... un ami d'Athos.
-- Un ami? dit le comte.
-- Et tenez, le voilà qui arrive au galop à travers les
broussailles.
-- Monsieur le comte! monsieur le comte! cria une jeune voix qui
fit tressaillir Athos.
-- Raoul! Raoul! s'écria le comte de La Fère.
Un instant le jeune homme oublia son respect habituel; il se jeta
au cou de son père.
-- Voyez, monsieur le cardinal, n'eût-ce pas été dommage de
séparer des gens qui s'aiment comme nous nous aimons! Messieurs,
continua Aramis en s'adressant aux cavaliers qui se réunissaient
plus nombreux à chaque instant, messieurs, entourez Son Éminence
pour lui faire honneur; elle veut bien nous accorder la faveur de
sa compagnie; vous lui en serez reconnaissants, je l'espère.
Porthos, ne perdez pas de vue Son Éminence.
Et Aramis se réunit à d'Artagnan et à Athos, qui délibéraient, et
délibéra avec eux.
-- Allons, dit d'Artagnan après cinq minutes de conférence, en
route!
-- Et où allons-nous? demanda Porthos.
-- Chez vous, cher ami, à Pierrefonds; votre beau château est
digne d'offrir son hospitalité seigneuriale à Son Éminence. Et
puis, très bien situé, ni trop près ni trop loin de Paris; on
pourra de là établir des communications faciles avec la capitale.
Venez, Monseigneur, vous serez là comme un prince, que vous êtes.
-- Prince déchu, dit piteusement Mazarin.
-- La guerre a ses chances, Monseigneur, répondit Athos, mais
soyez assuré que nous n'en abuserons point.
-- Non, mais nous en userons, dit d'Artagnan.
Tout le reste de la nuit, les ravisseurs coururent avec cette
rapidité infatigable d'autrefois; Mazarin, sombre et pensif, se
laissait entraîner au milieu de cette course de fantômes.
À l'aube, on avait fait douze lieues d'une seule traite; la moitié
de l'escorte était harassée, quelques chevaux tombèrent.
-- Les chevaux d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois, dit
Porthos, tout dégénère.
-- J'ai envoyé Grimaud à Dammartin, dit Aramis; il doit nous
ramener cinq chevaux frais, un pour son Éminence, quatre pour
nous. Le principal est que nous ne quittions pas Monseigneur; le
reste de l'escorte nous rejoindra plus tard; une fois Saint-Denis
passé, nous n'avons plus rien à craindre.
Grimaud ramena effectivement cinq chevaux; le Seigneur auquel il
s'était adressé, étant un ami de Porthos, s'était empressé, non
pas de les vendre, comme on le lui avait proposé, mais de les
offrir. Dix minutes après, l'escorte s'arrêtait à Ermenonville;
mais les quatre amis couraient avec une ardeur nouvelle, escortant
M. de Mazarin.
À midi on entrait dans l'avenue du château de Porthos.
-- Ah! fit Mousqueton, qui était placé près de d'Artagnan et qui
n'avait pas soufflé un seul mot pendant toute la route; ah! vous
me croirez si vous voulez, monsieur, mais voilà la première fois
que je respire depuis mon départ de Pierrefonds.
Et il mit son cheval au galop pour annoncer aux autres serviteurs
l'arrivée de M. du Vallon et de ses amis.
-- Nous sommes quatre, dit d'Artagnan à ses amis; nous nous
relayons pour garder Monseigneur, et chacun de nous veillera trois
heures. Athos va visiter le château, qu'il s'agit de rendre
imprenable en cas de siège, Porthos veillera aux
approvisionnements, et Aramis aux entrées des garnisons; c'est-à-
dire qu'Athos sera ingénieur en chef, Porthos munitionnaire
général, et Aramis gouverneur de la place.
En attendant, on installa Mazarin dans le plus bel appartement du
château.
-- Messieurs, dit-il quand cette installation fut faite, vous ne
comptez pas, je présume, me garder ici longtemps incognito?
-- Non, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et, tout au contraire,
comptons-nous publier bien vite que nous vous tenons.
-- Alors on vous assiégera.
-- Nous y comptons bien.
-- Et que ferez-vous?
-- Nous nous défendrons. Si feu M. le cardinal de Richelieu vivait
encore, il vous raconterait une certaine histoire d'un bastion
Saint-Gervais, où nous avons tenu à nous quatre, avec nos quatre
laquais et douze morts, contre toute une armée.
-- Ces prouesses-là se font une fois, monsieur, et ne se
renouvellent pas.
-- Aussi, aujourd'hui, n'aurons-nous pas besoin d'être si
héroïques; demain l'armée parisienne sera prévenue, après-demain,
elle sera ici. La bataille, au lieu de se livrer à Saint-Denis ou
à Charenton, se livrera donc vers Compiègne ou Villers-Cotterêts.
-- M. le Prince vous battra, comme il vous a toujours battus.
-- C'est possible, Monseigneur; mais avant la bataille nous ferons
filer Votre Éminence sur un autre château de notre ami du Vallon,
et il en a trois comme celui-ci. Nous ne voulons pas exposer Votre
Éminence aux hasards de la guerre.
-- Allons, dit Mazarin, je vois qu'il faudra capituler.
-- Avant le siège?
-- Oui, les conditions seront peut-être meilleures.
-- Ah! Monseigneur, pour ce qui est des conditions, vous verrez
comme nous sommes raisonnables.
-- Voyons, quelles sont-elles, vos conditions?
-- Reposez-vous d'abord, Monseigneur, et nous, nous allons
réfléchir.
-- Je n'ai pas besoin de repos, messieurs, j'ai besoin de savoir
si je suis entre des mains amies ou ennemies.
-- Amies, Monseigneur. Amies!
-- Eh bien, alors, dites-moi tout de suite ce que vous voulez,
afin que je voie si un arrangement est possible entre nous.
Parlez, monsieur le comte de La Fère.
-- Monseigneur, dit Athos, je n'ai rien à demander pour moi et
j'aurais trop à demander pour la France. Je me récuse donc et
passe la parole à M. le chevalier d'Herblay.
Athos, s'inclinant, fit un pas en arrière et demeura debout,
appuyé contre la cheminée, en simple spectateur de la conférence.
-- Parlez donc, monsieur le chevalier d'Herblay, dit le cardinal.
Que désirez-vous? Pas d'ambages, pas d'ambiguïtés. Soyez clair,
court et précis.
-- Moi, Monseigneur, je jouerai cartes sur table.
-- Abattez donc votre jeu.
-- J'ai dans ma poche, dit Aramis, le programme des conditions
qu'est venue vous imposer avant-hier à Saint-Germain la députation
dont je faisais partie. Respectons d'abord les droits anciens; les
demandes qui seront portées au programme seront accordées.
--Nous étions presque d'accord sur celles-là, dit Mazarin, passons
donc aux conditions particulières.
-- Vous croyez donc qu'il y en aura? dit en souriant Aramis.
-- Je crois que vous n'aurez pas tous le même désintéressement que
M. le comte de La Fère, dit Mazarin en se retournant vers Athos en
le saluant.
-- Ah? Monseigneur, vous avez raison, dit Aramis, et je suis
heureux de voir que vous rendez enfin justice au comte. M. de La
Fère est un esprit supérieur qui plane au-dessus des désirs
vulgaires et des passions humaines; c'est une âme antique et
fière. M. le comte est un homme à part. Vous avez raison,
Monseigneur, nous ne le valons pas, et nous sommes les premiers à
le confesser avec vous.
-- Aramis, dit Athos, raillez-vous?
-- Non, mon cher comte, non, je dis ce que nous pensons et ce que
pensent tous ceux qui vous connaissent. Mais vous avez raison, ce
n'est pas de vous qu'il s'agit, c'est de Monseigneur et de son
indigne serviteur le chevalier d'Herblay.
-- Eh bien! que désirez-vous, monsieur, outre les conditions
générales sur lesquelles nous reviendrons?
-- Je désire, Monseigneur, qu'on donne la Normandie à madame de
Longueville, avec l'absolution pleine et entière, et cinq cent
mille livres. Je désire que Sa Majesté le roi daigne être le
parrain du fils dont elle vient d'accoucher; puis que Monseigneur,
après avoir assisté au baptême, aille présenter ses hommages à
notre saint-père le pape.
-- C'est-à-dire que vous voulez que je me démette de mes fonctions
de ministre, que je quitte la France, que je m'exile?
-- Je veux que Monseigneur soit pape à la première vacance, me
réservant alors de lui demander des indulgences plénières pour moi
et mes amis.
Mazarin fit une grimace intraduisible.
-- Et vous, monsieur? demanda-t-il à d'Artagnan.
-- Moi, Monseigneur, dit le Gascon, je suis en tout point du même
avis que M. le chevalier d'Herblay, excepté sur le dernier
article, sur lequel je diffère entièrement de lui. Loin de vouloir
que Monseigneur quitte la France, je veux qu'il demeure premier
ministre, car Monseigneur est un grand politique. Je tâcherai
même, autant qu'il dépendra de moi, qu'il ait le dé sur la Fronde
tout entière; mais à la condition qu'il se souviendra quelque peu
des fidèles serviteurs du roi, et qu'il donnera la première
compagnie de mousquetaires à quelqu'un que je désignerai. Et vous,
du Vallon?
-- Oui, à votre tour, monsieur, dit Mazarin, parlez.
-- Moi, dit Porthos, je voudrais que monsieur le cardinal, pour
honorer ma maison qui lui a donné asile, voulût bien, en mémoire
de cette aventure, ériger ma terre en baronnie, avec promesse de
l'ordre pour un de mes amis à la première promotion que fera Sa
Majesté.
-- Vous savez, monsieur, que pour recevoir l'ordre il faut faire
ses preuves.
-- Cet ami les fera. D'ailleurs, s'il le fallait absolument,
Monseigneur lui dirait comment on évite cette formalité.
Mazarin se mordit les lèvres, le coup était direct, et il reprit
assez sèchement:
-- Tout cela se concilie fort mal, ce me semble, messieurs; car si
je satisfais les uns, je mécontente nécessairement les autres. Si
je reste à Paris, je ne puis aller à Rome, si je deviens pape, je
ne puis rester ministre, et si je ne suis pas ministre, je ne puis
pas faire M. d'Artagnan capitaine et M. du Vallon baron.
-- C'est vrai, dit Aramis. Aussi, comme je fais minorité, je
retire ma proposition en ce qui est du voyage de Rome et de la
démission de Monseigneur.
-- Je demeure donc ministre? dit Mazarin.
-- Vous demeurez ministre, c'est entendu, Monseigneur, dit
d'Artagnan; la France a besoin de vous.
-- Et moi je me désiste de mes prétentions, reprit Aramis, Son
Éminence restera premier ministre, et même favori de Sa Majesté,
si elle veut m'accorder, à moi et à mes amis, ce que nous
demandons pour la France et pour nous.
-- Occupez-vous de vous, messieurs, et laissez la France
s'arranger avec moi comme elle l'entendra, dit Mazarin.
-- Non pas! non pas! reprit Aramis, il faut un traité aux
frondeurs, et Votre Éminence voudra bien le rédiger et le signer
devant nous, en s'engageant par le même traité à obtenir la
ratification de la reine.
-- Je ne puis répondre que de moi, dit Mazarin, je ne puis
répondre de la reine. Et si Sa Majesté refuse?
-- Oh! dit d'Artagnan, Monseigneur sait bien que Sa Majesté n'a
rien à lui refuser.
-- Tenez, Monseigneur, dit Aramis, voici le traité proposé par la
députation des frondeurs; plaise à Votre Éminence de le lire et de
l'examiner.
-- Je le connais, dit Mazarin.
-- Alors, signez-le donc.
-- Réfléchissez, messieurs, qu'une signature donnée dans les
circonstances où nous sommes pourrait être considérée comme
arrachée par la violence.
-- Monseigneur sera là pour dire qu'elle a été donnée
volontairement.
-- Mais enfin, si je refuse?
-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan, Votre Éminence ne pourra
s'en prendre qu'à elle des conséquences de son refus.
-- Vous oseriez porter la main sur un cardinal?
-- Vous l'avez bien portée, Monseigneur, sur des mousquetaires de
Sa Majesté!
-- La reine me vengera, messieurs!
-- Je n'en crois rien, quoique je ne pense pas que la bonne envie
lui en manque; mais nous irons à Paris avec Votre Éminence, et les
Parisiens sont gens à nous défendre...
-- Comme on doit être inquiet en ce moment à Rueil et à Saint-
Germain! dit Aramis; comme on doit se demander où est le cardinal,
ce qu'est devenu le ministre, où est passé le favori! comme on
doit chercher Monseigneur dans tous les coins et recoins! comme on
doit faire des commentaires, et si la Fronde sait la disparition
de Monseigneur, comme la Fronde doit triompher!
-- C'est affreux, murmura Mazarin.
-- Signez donc le traité, Monseigneur, dit Aramis.
-- Mais si je le signe et que la reine refuse de le ratifier?
-- Je me charge d'aller voir Sa Majesté, dit d'Artagnan, et
d'obtenir sa signature.
-- Prenez garde, dit Mazarin, de ne pas recevoir à Saint-Germain
l'accueil que vous croyez avoir le droit d'attendre.
-- Ah bah! dit d'Artagnan, je m'arrangerai de manière à être le
bienvenu; je sais un moyen.
-- Lequel?
-- Je porterai à Sa Majesté la lettre par laquelle Monseigneur lui
annonce le complet épuisement des finances.
-- Ensuite? dit Mazarin pâlissant.
-- Ensuite, quand je verrai Sa Majesté au comble de l'embarras, je
la mènerai à Rueil, je la ferai entrer dans l'orangerie, et je lui
indiquerai certain ressort qui fait mouvoir une caisse.
-- Assez, monsieur, murmura le cardinal, assez! Où est le traité?
-- Le voici, dit Aramis.
-- Vous voyez que nous sommes généreux, dit d'Artagnan, car nous
pouvions faire bien des choses avec un pareil secret.
-- Donc, signez, dit Aramis en lui présentant la plume.
Mazarin se leva, se promena quelques instants, plutôt rêveur
qu'abattu. Puis s'arrêtant tout à coup:
-- Et quand j'aurai signé, messieurs, quelle sera ma garantie?
-- Ma parole d'honneur, monsieur, dit Athos.
Mazarin tressaillit, se retourna vers le comte de La Fère, examina
un instant ce visage noble et loyal, et prenant la plume:
-- Cela me suffit, monsieur le comte, dit-il.
Et il signa.
-- Et maintenant, monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il, préparez-vous
à partir pour Saint-Germain et à porter une lettre de moi à la
reine.
XCV. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'épée et du dévouement
D'Artagnan connaissait sa mythologie: il savait que l'occasion n'a
qu'une touffe de cheveux par laquelle on puisse la saisir, et il
n'était pas homme à la laisser passer sans l'arrêter par le
toupet. Il organisa un système de voyage prompt et sûr en envoyant
d'avance des chevaux de relais à Chantilly, de façon qu'il pouvait
être à Paris en cinq ou six heures. Mais avant de partir, il
réfléchit que, pour un garçon d'esprit et d'expérience, c'était
une singulière position que de marcher à l'incertain en laissant
le certain derrière soi.
-- En effet, se dit-il au moment de monter à cheval pour remplir
sa dangereuse mission, Athos est un héros de roman pour la
générosité; Porthos, une nature excellente, mais facile à
influencer; Aramis, un visage hiéroglyphique, c'est-à-dire
toujours illisible. Que produiront ces trois éléments quand je ne
serai plus là pour les relier entre eux?... la délivrance du
cardinal peut-être. Or, la délivrance du cardinal, c'est la ruine
de nos espérances, et nos espérances sont jusqu'à présent l'unique
récompense de vingt ans de travaux près desquels ceux d'Hercule
sont des oeuvres de pygmée.
Il alla trouver Aramis.
-- Vous êtes, vous, mon cher chevalier d'Herblay, lui dit-il, la
Fronde incarnée. Méfiez-vous donc d'Athos, qui ne veut faire les
affaires de personne, pas même les siennes. Méfiez-vous surtout de
Porthos, qui, pour plaire au comte, qu'il regarde comme la
Divinité sur la terre, l'aidera à faire évader Mazarin, si Mazarin
a seulement l'esprit de pleurer ou de faire de la chevalerie.
Aramis sourit de son sourire fin et résolu à la fois.
-- Ne craignez rien, dit-il, j'ai mes conditions à poser. Je ne
travaille pas pour moi, mais pour les autres. Il faut que ma
petite ambition aboutisse au profit de qui de droit.
-- Bon, pensa d'Artagnan, de ce côté je suis tranquille.
Il serra la main d'Aramis et alla trouver Porthos.
-- Ami, lui dit-il, vous avez tant travaillé avec moi à édifier
notre fortune, jusqu'au moment où nous sommes sur le point de
recueillir le fruit de nos travaux, ce serait une duperie ridicule
à vous que de vous laisser dominer par Aramis, dont vous
connaissez la finesse, finesse qui, nous pouvons le dire entre
nous, n'est pas toujours exempte d'égoïsme; ou par Athos, homme
noble et désintéressé, mais aussi homme blasé, qui, ne désirant
plus rien pour lui-même, ne comprend pas que les autres aient des
désirs. Que diriez-vous si l'un ou l'autre de nos deux amis vous
proposait de laisser aller Mazarin?
-- Mais je dirais que nous avons eu trop de mal à le prendre pour
le lâcher ainsi.
-- Bravo! Porthos, et vous auriez raison, mon ami; car avec lui
vous lâcheriez votre baronnie, que vous tenez entre vos mains;
sans compter qu'une fois hors d'ici Mazarin vous ferait pendre.
-- Bon! vous croyez?
-- J'en suis sûr.
-- Alors je tuerais plutôt tout que de le laisser échapper.
-- Et vous auriez raison. Il ne s'agit pas, vous comprenez, quand
nous avons cru faire nos affaires, d'avoir fait celles des
frondeurs, qui d'ailleurs n'entendent pas les questions politiques
comme nous, qui sommes de vieux soldats.
-- N'ayez pas peur, cher ami, dit Porthos, je vous regarde par la
fenêtre monter à cheval, je vous suis des yeux jusqu'à ce que vous
ayez disparu, puis je reviens m'installer à la porte du cardinal,
à une porte vitrée qui donne dans la chambre. De là je verrai
tout, et au moindre geste suspect j'extermine.
-- Bravo! pensa d'Artagnan, de ce côté, je crois, le cardinal sera
bien gardé.
Et il serra la main du seigneur de Pierrefonds et alla trouver
Athos.
-- Mon cher Athos, dit-il, je pars. Je n'ai qu'une chose à vous
dire: vous connaissez Anne d'Autriche, la captivité de
M. de Mazarin garantit seule ma vie; si vous le lâchez, je suis
mort.
-- Il ne me fallait rien moins qu'une telle considération, mon
cher d'Artagnan, pour me décider à faire le métier de geôlier. Je
vous donne ma parole que vous retrouverez le cardinal où vous le
laissez.
-- Voilà qui me rassure plus que toutes les signatures royales,
pensa d'Artagnan. Maintenant que j'ai la parole d'Athos, je puis
partir.
D'Artagnan partit effectivement seul, sans autre escorte que son
épée et avec un simple laissez-passer de Mazarin pour parvenir
près de la reine.
Six heures après son départ de Pierrefonds, il était à Saint-
Germain.
La disparition de Mazarin était encore ignorée; Anne d'Autriche
seule la savait et cachait son inquiétude à ses plus intimes. On
avait retrouvé dans la chambre de d'Artagnan et de Porthos les
deux soldats garrottés et bâillonnés. On leur avait immédiatement
rendu l'usage des membres et de la parole; mais ils n'avaient rien
autre chose à dire que ce qu'ils savaient, c'est-à-dire comme ils
avaient été harponnés, liés et dépouillés. Mais de ce qu'avaient
fait Porthos et d'Artagnan une fois sortis, par où les soldats
étaient entrés, c'est ce dont ils étaient aussi ignorants que tous
les habitants du château.
Bernouin seul en savait un peu plus que les autres.
Bernouin, ne voyant pas revenir son maître et entendant sonner
minuit, avait pris sur lui de pénétrer dans l'orangerie. La
première porte, barricadée avec les meubles, lui avait déjà donné
quelques soupçons; mais cependant il n'avait voulu faire part de
ses soupçons à personne, et avait patiemment frayé son passage au
milieu de tout ce déménagement. Puis il était arrivé au corridor,
dont il avait trouvé toutes les portes ouvertes. Il en était de
même de la porte de la chambre d'Athos et de celle du parc. Arrivé
là, il lui fut facile de suivre les pas sur la neige. Il vit que
ces pas aboutissaient au mur; de l'autre côté, il retrouva la même
trace, puis des piétinements de chevaux, puis les vestiges d'une
troupe de cavalerie tout entière qui s'était éloignée dans la
direction d'Enghien. Dès lors il n'avait plus conservé aucun doute
que le cardinal eût été enlevé par les trois prisonniers, puisque
les prisonniers étaient disparus avec lui, et il avait couru à
Saint-Germain pour prévenir la reine de cette disparition.
Anne d'Autriche lui avait recommandé le silence, et Bernouin
l'avait scrupuleusement gardé; seulement elle avait fait prévenir
M. le Prince, auquel elle avait tout dit, et M. le Prince avait
aussitôt mis en campagne cinq ou six cents cavaliers, avec ordre
de fouiller tous les environs et de ramener à Saint-Germain toute
troupe suspecte qui s'éloignerait de Rueil, dans quelque direction
que ce fût.
Or, comme d'Artagnan ne formait pas une troupe, puisqu'il était
seul, puisqu'il ne s'éloignait pas de Rueil, puisqu'il allait à
Saint-Germain, personne ne fit attention à lui, et son voyage ne
fut aucunement entravé.
En entrant dans la cour du vieux château, la première personne que
vit notre ambassadeur fut maître Bernouin en personne, qui, debout
sur le seuil, attendait des nouvelles de son maître disparu.
À la vue de d'Artagnan, qui entrait à cheval dans la cour
d'honneur, Bernouin se frotta les yeux et crut se tromper. Mais
d'Artagnan lui fit de la tête un petit signe amical, mit pied à
terre, et, jetant la bride de son cheval au bras d'un laquais qui
passait, il s'avança vers le valet de chambre, qu'il aborda le
sourire sur les lèvres.
-- Monsieur d'Artagnan! s'écria celui-ci, pareil à un homme qui a
le cauchemar et qui parle en dormant; monsieur d'Artagnan!
-- Lui-même, monsieur Bernouin.
-- Et que venez-vous faire ici?
-- Apporter des nouvelles de M. de Mazarin, et des plus fraîches
même.
-- Et qu'est-il donc devenu?
-- Il se porte comme vous et moi.
-- Il ne lui est donc rien arrivé de fâcheux?
-- Rien absolument. Il a seulement éprouvé le besoin de faire une
course dans l'Île-de-France, et nous a priés, M. le comte de La
Fère, M. du Vallon et moi, de l'accompagner. Nous étions trop ses
serviteurs pour lui refuser une pareille demande. Nous sommes
partis hier soir, et nous voilà.
-- Vous voilà.
-- Son Éminence avait quelque chose à faire dire à Sa Majesté,
quelque chose de secret et d'intime, une mission qui ne pouvait
être confiée qu'à un homme sûr, de sorte qu'elle m'a envoyé à
Saint-Germain. Ainsi donc, mon cher monsieur Bernouin, si vous
voulez faire quelque chose qui soit agréable à votre maître,
prévenez Sa Majesté que j'arrive et dites-lui dans quel but.
Qu'il parlât sérieusement ou que son discours ne fût qu'une
plaisanterie, comme il était évident que d'Artagnan était, dans
les circonstances présentes, le seul homme qui pût tirer Anne
d'Autriche d'inquiétude, Bernouin ne fit aucune difficulté d'aller
la prévenir de cette singulière ambassade, et comme il l'avait
prévu, la reine lui donna l'ordre d'introduire à l'instant même
M. d'Artagnan.
D'Artagnan s'approcha de sa souveraine avec toutes les marques du
plus profond respect.
Arrivé à trois pas d'elle, il mit un genou en terre et lui
présenta la lettre.
C'était, comme nous l'avons dit, une simple lettre, moitié
d'introduction, moitié de créance. La reine la lut, reconnut
parfaitement l'écriture du cardinal, quoiqu'elle fût un peu
tremblée; et comme cette lettre ne lui disait rien de ce qui
s'était passé, elle demanda des détails.
D'Artagnan lui raconta tout avec cet air naïf et simple qu'il
savait si bien prendre dans certaines circonstances.
La reine, à mesure qu'il parlait, le regardait avec un étonnement
progressif; elle ne comprenait pas qu'un homme osât concevoir une
telle entreprise, et encore moins qu'il eût l'audace de la
raconter à celle dont l'intérêt et presque le devoir était de la
punir.
-- Comment, monsieur! s'écria, quand d'Artagnan eut terminé son
récit, la reine rouge d'indignation, vous osez m'avouer votre
crime! me raconter votre trahison!
-- Pardon, Madame, mais il me semble, ou que je me suis mal
expliqué, ou que Votre Majesté m'a mal compris; il n'y a là-dedans
ni crime ni trahison. M. de Mazarin nous tenait en prison, M. du
Vallon et moi, parce que nous n'avons pu croire qu'il nous ait
envoyés en Angleterre pour voir tranquillement couper le cou au
roi Charles Ier, le beau-frère du feu roi votre mari, l'époux de
Madame Henriette, votre soeur et votre hôte, et que nous avons
fait tout ce que nous avons pu pour sauver la vie du martyr royal.
Nous étions donc convaincus, mon ami et moi, qu'il y avait là-
dessous quelque erreur dont nous étions victimes, et qu'une
explication entre nous et Son Éminence était nécessaire. Or, pour
qu'une explication porte ses fruits, il faut qu'elle se fasse
tranquillement, loin du bruit des importuns. Nous avons en
conséquence emmené M. le cardinal dans le château de mon ami, et
là nous nous sommes expliqués. Eh bien! Madame, ce que nous avions
prévu est arrivé, il y avait erreur. M. de Mazarin avait pensé que
nous avions servi le général Cromwell, au lieu d'avoir servi le
roi Charles, ce qui eût été une honte qui eût rejailli de nous à
lui, de lui à Votre Majesté, une lâcheté qui eût taché à sa tige
la royauté de votre illustre fils. Or, nous lui avons donné la
preuve du contraire et cette preuve, nous sommes prêts à la donner
à Votre Majesté elle-même, en en appelant à l'auguste veuve qui
pleure dans ce Louvre où l'a logée votre royale munificence. Cette
preuve l'a si bien satisfait, qu'en signe de satisfaction il m'a
envoyé, comme Votre Majesté peut le voir, pour causer avec elle
des réparations naturellement dues à des gentilshommes mal
appréciés et persécutés à tort.
Je vous écoute et vous admire, monsieur, dit Anne d'Autriche. En
vérité, j'ai rarement vu un pareil excès d'impudence.
-- Allons, dit d'Artagnan, voici Votre Majesté qui, à son tour, se
trompe sur nos intentions comme avait fait M. de Mazarin.
-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, dit la reine, et je me
trompe si peu, que dans dix minutes vous serez arrêté et que dans
une heure je partirai pour aller délivrer mon ministre à la tête
de mon armée.
-- Je suis sûr que Votre Majesté ne commettra point une pareille
imprudence, dit d'Artagnan, d'abord parce qu'elle serait inutile
et qu'elle amènerait les plus graves résultats. Avant d'être
délivré, M. le cardinal serait mort, et Son Éminence est si bien
convaincue de la vérité de ce que je dis qu'elle m'a au contraire
prié, dans le cas où je verrais Votre Majesté dans ces
dispositions, de faire tout ce que je pourrais pour obtenir
qu'elle change de projet.
-- Eh bien! je me contenterai donc de vous faire arrêter.
-- Pas davantage, Madame, car le cas de mon arrestation est aussi
bien prévu que celui de la délivrance du cardinal. Si demain, à
une heure fixe, je ne suis pas revenu, après-demain matin M. le
cardinal sera conduit à Paris.
-- On voit bien, monsieur, que vous vivez, par votre position,
loin des hommes et des choses; car autrement vous sauriez que
M. le cardinal a été cinq ou six fois à Paris, et cela depuis que
nous en sommes sortis, et qu'il y a vu M. de Beaufort,
M. de Bouillon, M. le coadjuteur, M. d'Elbeuf, et que pas un n'a
eu l'idée de le faire arrêter.
-- Pardon, Madame, je sais tout cela; aussi n'est-ce ni à
M. de Beaufort, ni à M. de Bouillon, ni à M. le coadjuteur, ni à
M. d'Elbeuf, que mes amis conduiront M. le cardinal, attendu que
ces messieurs font la guerre pour leur propre compte, et qu'en
leur accordant ce qu'ils désirent M. le cardinal en aurait bon
marché; mais bien au parlement, qu'on peut acheter en détail sans
doute, mais que M. de Mazarin lui-même n'est pas assez riche pour
acheter en masse.
-- Je crois, dit Anne d'Autriche en fixant son regard, qui,
dédaigneux chez une femme, devenait terrible chez une reine, je
crois que vous menacez la mère de votre roi.
-- Madame, dit d'Artagnan, je menace parce qu'on m'y force. Je me
grandis parce qu'il faut que je me place à la hauteur des
événements et des personnes. Mais croyez bien une chose, Madame,
aussi vrai qu'il y a un coeur qui bat pour vous dans cette
poitrine, croyez bien que vous avez été l'idole constante de notre
vie, que nous avons, vous le savez bien, mon Dieu, risquée vingt
fois pour Votre Majesté. Voyons, Madame, est-ce que Votre Majesté
n'aura pas pitié de ses serviteurs, qui ont depuis vingt ans
végété dans l'ombre, sans laisser échapper dans un seul soupir les
secrets saints et solennels qu'ils avaient eu le bonheur de
partager avec vous? Regardez-moi, moi qui vous parle, Madame, moi
que vous accusez d'élever la voix et de prendre un ton menaçant.
Que suis-je? un pauvre officier sans fortune, sans abri, sans
avenir, si le regard de ma reine, que j'ai si longtemps cherché,
ne se fixe pas un moment sur moi. Regardez M. le comte de La Fère,
un type de noblesse, une fleur de la chevalerie; il a pris parti
contre sa reine, ou plutôt, non pas, il a pris parti contre son
ministre, et celui-là n'a pas d'exigences, que je crois. Voyez
enfin M. du Vallon, cette âme fidèle, ce bras d'acier, il attend
depuis vingt ans de votre bouche un mot qui le fasse par le blason
ce qu'il est par le sentiment et par la valeur. Voyez enfin votre
peuple, qui est bien quelque chose pour une reine, votre peuple
qui vous aime et qui cependant souffre, que vous aimez et qui
cependant a faim, qui ne demande pas mieux que de vous bénir et
qui cependant vous... Non, j'ai tort; jamais votre peuple ne vous
maudira, Madame. Eh bien! dites un mot, et tout est fini, et la
paix succède à la guerre, la joie aux larmes, le bonheur aux
calamités.
Anne d'Autriche regarda avec un certain étonnement le visage
martial de d'Artagnan, sur lequel on pouvait lire une expression
singulière d'attendrissement.
-- Que n'avez-vous dit tout cela avant d'agir! dit-elle.
-- Parce que, Madame, il s'agissait de prouver à Votre Majesté une
chose dont elle doutait, ce me semble: c'est que nous avons encore
quelque valeur, et qu'il est juste qu'on fasse quelque cas de
nous.
-- Et cette valeur ne reculerait devant rien, à ce que je vois?
dit Anne d'Autriche.
-- Elle n'a reculé devant rien dans le passé, dit d'Artagnan;
pourquoi donc ferait-elle moins dans l'avenir?
-- Et cette valeur, en cas de refus, et par conséquent en cas de
lutte, irait jusqu'à m'enlever moi-même au milieu de ma cour pour
me livrer à la Fronde, comme vous voulez livrer mon ministre?
Nous n'y avons jamais songé, Madame, dit d'Artagnan avec cette
forfanterie gasconne qui n'était chez lui que de la naïveté; mais
si nous l'avions résolu entre nous quatre, nous le ferions bien
certainement.
-- Je devais le savoir, murmura Anne d'Autriche, ce sont des
hommes de fer.
-- Hélas! Madame, dit d'Artagnan, cela me prouve que c'est
seulement d'aujourd'hui que Votre Majesté a une juste idée de
nous.
-- Bien, dit Anne, mais cette idée, si je l'ai enfin...
-- Votre Majesté nous rendra justice. Nous rendant justice, elle
ne nous traitera plus comme des hommes vulgaires. Elle verra en
moi un ambassadeur digne des hauts intérêts qu'il est chargé de
discuter avec vous.
-- Où est le traité?
-- Le voici.
XCVI. Comme quoi avec une plume et une menace on fait plus vite et
mieux qu'avec l'épée et du dévouement (Suite)
Anne d'Autriche jeta les yeux, sur le traité que lui présentait
d'Artagnan.
-- Je n'y vois, dit-elle, que des conditions générales. Les
intérêts de M. de Conti, de M. de Beaufort, de M. de Bouillon, de
M. d'Elbeuf et de M. le coadjuteur y sont établis. Mais les
vôtres?
-- Nous nous rendons justice, Madame, tout en nous plaçant à notre
hauteur. Nous avons pensé que nos noms n'étaient pas dignes de
figurer près de ces grands noms.
-- Mais vous, vous n'avez pas renoncé, je présume, à m'exposer vos
prétentions de vive voix?
-- Je crois que vous êtes une grande et puissante reine, Madame,
et qu'il serait indigne de votre grandeur et de votre puissance de
ne pas récompenser dignement les bras qui ramèneront Son Éminence
à Saint-Germain.
-- C'est mon intention, dit la reine; voyons, parlez.
-- Celui qui a traité l'affaire (pardon si je commence par moi,
mais il faut bien que je m'accorde l'importance, non pas que j'ai
prise, mais qu'on m'a donnée), celui qui a traité l'affaire du
rachat de M. le cardinal doit être, ce me semble, pour que la
récompense ne soit pas au-dessous de Votre Majesté, celui-là doit
être fait chef des gardes, quelque chose comme capitaine des
mousquetaires.
-- C'est la place de M. de Tréville que vous me demandez là!
-- La place est vacante, Madame, et depuis un an que
M. de Tréville l'a quittée, il n'a point été remplacé.
-- Mais c'est une des premières charges militaires de la maison du
roi!
-- M. de Tréville était un simple cadet de Gascogne comme moi,
Madame, et il a occupé cette charge vingt ans.
-- Vous avez réponse à tout, monsieur, dit Anne d'Autriche.
Et elle prit sur un bureau un brevet qu'elle remplit et signa.
Certes, Madame, dit d'Artagnan en prenant le brevet et en
s'inclinant, voilà une belle et noble récompense; mais les choses
de ce monde sont pleines d'instabilité, et un homme qui tomberait
dans la disgrâce de Votre Majesté perdrait cette charge demain.
-- Que voulez-vous donc alors? dit la reine, rougissant d'être
pénétrée par cet esprit aussi subtil que le sien.
Cent mille livres pour ce pauvre capitaine des mousquetaires,
payables le jour où ses services n'agréeront plus à Votre Majesté.
Anne hésita.
-- Et dire que les Parisiens, reprit d'Artagnan, offraient l'autre
jour, par arrêt du parlement, six cent mille livres à qui leur
livrerait le cardinal mort ou vivant; vivant pour le pendre, mort
pour le traîner à la voirie!
-- Allons, dit Anne d'Autriche, c'est raisonnable, puisque vous ne
demandez à une reine que le sixième de ce que proposait le
parlement.
Et elle signa une promesse de cent mille livres.
-- Après? dit-elle.
-- Madame, mon ami du Vallon est riche, et n'a par conséquent rien
à désirer comme fortune; mais je crois me rappeler qu'il a été
question entre lui et M. de Mazarin d'ériger sa terre en baronnie.
C'est même, autant que je puis me le rappeler, une chose promise.
-- Un croquant! dit Anne d'Autriche. On en rira.
-- Soit, dit d'Artagnan. Mais je suis sûr d'une chose, c'est que
ceux qui en riront devant lui ne riront pas deux fois.
-- Va pour la baronnie, dit Anne d'Autriche, et elle signa.
-- Maintenant, reste le chevalier ou l'abbé d'Herblay, comme Votre
Majesté voudra.
-- Il veut être évêque?
-- Non pas, Madame, il désire une chose plus facile.
-- Laquelle?
-- C'est que le roi daigne être le parrain du fils de madame de
Longueville.
La reine sourit.
-- M. de Longueville est de race royale, Madame, dit d'Artagnan.
-- Oui, dit la reine; mais son fils?
-- Son fils, Madame... doit en être, puisque le mari de sa mère en
est.
-- Et votre ami n'a rien à demander de plus pour madame de
Longueville?
-- Non, Madame; car il présume que Sa Majesté le roi, daignant
être le parrain de son enfant, ne peut pas faire à la mère, pour
les relevailles, un cadeau de moins de cinq cent mille livres, en
conservant, bien entendu, au père le gouvernement de la Normandie.
-- Quant au gouvernement de la Normandie, je crois pouvoir
m'engager, dit la reine; mais quant aux cinq cent mille livres,
M. le cardinal ne cesse de me répéter qu'il n'y a plus d'argent
dans les coffres de l'État.
-- Nous en chercherons ensemble, Madame, si Votre Majesté le
permet, et nous en trouverons.
-- Après?
-- Après, Madame?...
-- Oui.
-- C'est tout.
-- N'avez-vous donc pas un quatrième compagnon?
-- Si fait, Madame; M. le comte de La Fère.
-- Que demande-t-il?
-- Il ne demande rien.
-- Rien?
-- Non.
-- Il y a au monde un homme qui, pouvant demander, ne demande pas?
-- Il y a M. le comte de La Fère, Madame; M. le comte de La Fère
n'est pas un homme.
-- Qu'est-ce donc?
-- M. le comte de La Fère est un demi-dieu.
-- N'a-t-il pas un fils, un jeune homme, un parent, un neveu, dont
Comminges m'a parlé comme d'un brave enfant, et qui a rapporté
avec M. de Châtillon les drapeaux de Lens?
-- Il a, comme Votre Majesté le dit, un pupille qui s'appelle le
vicomte de Bragelonne.
-- Si on donnait à ce jeune homme un régiment, que dirait son
tuteur?
-- Peut-être accepterait-il.
-- Peut-être!
-- Oui, si Votre Majesté elle-même le priait d'accepter.
-- Vous l'avez dit, monsieur, voilà un singulier homme. Eh bien,
nous y réfléchirons, et nous le prierons peut-être. Êtes-vous
content, monsieur?
-- Oui, Votre Majesté. Mais il y a une chose que la reine n'a pas
signée.
-- Laquelle?
-- Et cette chose est la plus, importante.
-- L'acquiescement au traité?
-- Oui.
-- À quoi bon? je signe le traité demain.
-- Il y a une chose que je crois pouvoir affirmer à Votre Majesté,
dit d'Artagnan: c'est que si Votre Majesté ne signe pas cet
acquiescement aujourd'hui, elle ne trouvera pas le temps de signer
plus tard. Veuillez donc, je vous en supplie, écrire au bas de ce
programme, tout entier de la main de M. de Mazarin, comme vous le
voyez:
«Je consens à ratifier le traité proposé par les Parisiens.»
Anne était prise, elle ne pouvait reculer, elle signa. Mais à
peine eut-elle signé que l'orgueil éclata en elle comme une
tempête, et qu'elle se prit à pleurer. D'Artagnan tressaillit en
voyant ces larmes. Dès ce temps les reines pleuraient comme de
simples femmes.
Le Gascon secoua la tête. Ces larmes royales semblaient lui brûler
le coeur.
-- Madame, dit-il en s'agenouillant, regardez le malheureux
gentilhomme qui est à vos pieds, il vous prie de croire que sur un
geste de Votre Majesté tout lui serait possible. Il a foi en lui-
même, il a foi en ses amis, il veut aussi avoir foi en sa reine;
et la preuve qu'il ne craint rien, qu'il ne spécule sur rien,
c'est qu'il ramènera M. de Mazarin à Votre Majesté sans
conditions. Tenez, Madame, voici les signatures sacrées de Votre
Majesté; si vous croyez devoir me les rendre, vous le ferez. Mais,
à partir de ce moment, elles ne vous engagent plus à rien.
Et d'Artagnan, toujours à genoux, avec un regard flamboyant
d'orgueil et de mâle intrépidité, remit en masse à Anne d'Autriche
ces papiers qu'il avait arrachés un à un et avec tant de peine.
Il y a des moments, car si tout n'est pas bon, tout n'est pas
mauvais dans ce monde, il y a des moments où, dans les coeurs les
plus secs et les plus froids, germe, arrosé par les larmes d'une
émotion extrême, un sentiment généreux, que le calcul et l'orgueil
étouffent si un autre sentiment ne s'en empare pas à sa naissance.
Anne était dans un de ces moments-là. D'Artagnan, en cédant à sa
propre émotion, en harmonie avec celle de la reine, avait accompli
l'oeuvre d'une profonde diplomatie; il fut donc immédiatement
récompensé de son adresse ou de son désintéressement, selon qu'on
voudra faire honneur à son esprit ou à son coeur de la raison qui
le fit agir.
-- Vous aviez raison, monsieur, dit Anne, je vous avais méconnu.
Voici les actes signés que je vous rends librement; allez et
ramenez-moi au plus vite le cardinal.
-- Madame, dit d'Artagnan, il y a vingt ans, j'ai bonne mémoire,
que j'ai eu l'honneur, derrière une tapisserie de l'Hôtel de
Ville, de baiser une de ces belles mains.
-- Voici l'autre, dit la reine, et pour que la gauche ne soit pas
moins libérale que la droite (elle tira de son doigt un diamant à
peu près pareil au premier), prenez et gardez cette bague en
mémoire de moi.
-- Madame, dit d'Artagnan en se relevant, je n'ai plus qu'un
désir, c'est que la première chose que vous me demandiez, ce soit
ma vie.
Et, avec cette allure qui n'appartenait qu'à lui, il se releva et
sortit.
-- J'ai méconnu ces hommes, dit Anne d'Autriche en regardant
s'éloigner d'Artagnan, et maintenant il est trop tard pour que je
les utilise: dans un an le roi sera majeur!
Quinze heures après, d'Artagnan et Porthos ramenaient Mazarin à la
reine, et recevaient, l'un son brevet de lieutenant-capitaine des
mousquetaires, l'autre son diplôme de baron.
-- Eh bien! êtes-vous contents? demanda Anne d'Autriche.
D'Artagnan s'inclina. Porthos tourna et retourna son diplôme entre
ses doigts en regardant Mazarin.
-- Qu'y a-t-il donc encore? demanda le ministre.
-- Il y a, Monseigneur, qu'il avait été question d'une promesse de
chevalier de l'ordre à la première promotion.
-- Mais, dit Mazarin, vous savez, monsieur le baron, qu'on ne peut
être chevalier de l'ordre sans faire ses preuves.
-- Oh! dit Porthos, ce n'est pas pour moi, Monseigneur, que j'ai
demandé le cordon bleu.
-- Et pour qui donc? demanda Mazarin.
-- Pour mon ami, M. le comte de La Fère.
-- Oh! celui-là, dit la reine, c'est autre chose: les preuves sont
faites.
-- Il l'aura?
-- Il l'a.
Le même jour le traité de Paris était signé, et l'on proclamait
partout que le cardinal s'était enfermé pendant trois jours pour
l'élaborer avec plus de soin.
Voici ce que chacun gagnait à ce traité:
M. de Conti avait Damvilliers, et, ayant fait ses preuves comme
général, il obtenait de rester homme d'épée et de ne pas devenir
cardinal. De plus, on avait lâché quelques mots d'un mariage avec
une nièce de Mazarin; ces quelques mots avaient été accueillis
avec faveur par le prince, à qui il importait peu avec qui on le
marierait, pourvu qu'on le mariât.
M. le duc de Beaufort faisait son entrée à la cour avec toutes les
réparations dues aux offenses qui lui avaient été faites et tous
les honneurs qu'avait droit de réclamer son rang. On lui accordait
la grâce pleine et entière de ceux qui l'avaient aidé dans sa
fuite, la survivance de l'amirauté que tenait le duc de Vendôme
son père, et une indemnité pour ses maisons et châteaux que le
parlement de Bretagne avait fait démolir.
Le duc de Bouillon recevait des domaines d'une égale valeur à sa
principauté de Sedan, une indemnité pour les huit ans de non-
jouissance de cette principauté, et le titre de prince accordé à
lui et à ceux de sa maison.
M. le duc de Longueville, le gouvernement du Pont-de-l'Arche, cinq
cent mille livres pour sa femme et l'honneur de voir son fils tenu
sur les fonts de baptême par le jeune roi et la jeune Henriette
d'Angleterre.
Aramis stipula que ce serait Bazin qui officierait à cette
solennité et que ce serait Planchet qui fournirait les dragées.
Le duc d'Elbeuf obtint le paiement de certaines sommes dues à sa
femme, cent mille livres pour l'aîné de ses fils et vingt-cinq
mille pour chacun des trois autres.
Il n'y eut que le coadjuteur qui n'obtint rien; on lui promit bien
de négocier l'affaire de son chapeau avec le pape; mais il savait
quel fonds il fallait faire sur de pareilles promesses venant de
la reine et de Mazarin. Tout au contraire de M. de Conti, ne
pouvant devenir cardinal, il était forcé de demeurer homme d'épée.
Aussi, quand tout Paris se réjouissait de la rentrée du roi, fixée
au surlendemain, Gondy seul, au milieu de l'allégresse générale,
était-il de si mauvaise humeur, qu'il envoya chercher à l'instant
deux hommes qu'il avait l'habitude de faire appeler quand il était
dans cette disposition d'esprit.
Ces deux hommes étaient, l'un le comte de Rochefort, l'autre le
mendiant de Saint-Eustache.
Ils vinrent avec leur ponctualité ordinaire, et le coadjuteur
passa une partie de la nuit avec eux.
XCVII. Où il est prouvé qu'il est quelquefois plus difficile aux
rois de rentrer dans la capitale de leur royaume que d'en sortir
Pendant que d'Artagnan et Porthos étaient allés conduire le
cardinal à Saint-Germain, Athos et Aramis, qui les avaient quittés
à Saint-Denis, étaient rentrés à Paris.
Chacun d'eux avait sa visite à faire.
À peine débotté, Aramis courut à l'Hôtel de Ville, où était madame
de Longueville. À la première nouvelle de la paix la belle
duchesse jeta les hauts cris. La guerre la faisait reine, la paix
amenait son abdication; elle déclara qu'elle ne signerait jamais
au traité et qu'elle voulait une guerre éternelle.
Mais lorsque Aramis lui eut présenté cette paix sous son véritable
jour, c'est-à-dire avec tous ses avantages, lorsqu'il lui eut
montré, en échange de sa royauté précaire et contestée de Paris,
la vice-royauté de Pont-de-l'Arche, c'est-à-dire de la Normandie
tout entière, lorsqu'il eut fait sonner à ses oreilles les cinq
cent mille livres promises par le cardinal, lorsqu'il eut fait
briller à ses yeux l'honneur que lui ferait le roi en tenant son
enfant sur les fonts de baptême, madame de Longueville ne contesta
plus que par l'habitude qu'ont les jolies femmes de contester, et
ne se défendit plus que pour se rendre.
Aramis fit semblant de croire à la réalité de son opposition, et
ne voulut pas à ses propres yeux s'ôter le mérite de l'avoir
persuadée.
-- Madame, lui dit-il, vous avez voulu battre une bonne fois M. le
Prince votre frère, c'est-à-dire le plus grand capitaine de
l'époque, et lorsque les femmes de génie le veulent, elles
réussissent toujours. Vous avez réussi, M. le prince est battu,
puisqu'il ne peut plus faire la guerre. Maintenant, attirez-le à
notre parti. Détachez-le tout doucement de la reine, qu'il n'aime
pas, et de M. de Mazarin, qu'il méprise. La Fronde est une comédie
dont nous n'avons encore joué que le premier acte. Attendons
M. de Mazarin au dénouement, c'est-à-dire au jour où M. le Prince,
grâce à vous, sera tourné contre la cour.
Madame de Longueville fut persuadée. Elle était si bien convaincue
du pouvoir de ses beaux yeux, la frondeuse duchesse, qu'elle ne
douta point de leur influence, même sur M. de Condé, et la
chronique scandaleuse du temps dit qu'elle n'avait pas trop
présumé.
Athos, en quittant Aramis à la place Royale, s'était rendu chez
madame de Chevreuse. C'était encore une frondeuse à persuader,
mais celle-là était plus difficile à convaincre que sa jeune
rivale; il n'avait été stipulé aucune condition en sa faveur.
M. de Chevreuse n'était nommé gouverneur d'aucune province, et si
la reine consentait à être marraine, ce ne pouvait être que de son
petit-fils ou de sa petite-fille.
Aussi, au premier mot de paix, madame de Chevreuse fronça-t-elle
le sourcil, et malgré toute la logique d'Athos pour lui montrer
qu'une plus longue guerre était impossible, elle insista en faveur
des hostilités.
-- Belle amie, dit Athos, permettez-moi de vous dire que tout le
monde est las de la guerre; qu'excepté vous et M. le coadjuteur
peut-être, tout le monde désire la paix. Vous vous ferez exiler
comme du temps du roi Louis XIII. Croyez-moi, nous avons passé
l'âge des succès en intrigue, et vos beaux yeux ne sont pas
destinés à s'éteindre en pleurant Paris, où il y aura toujours
deux reines tant que vous y serez.
-- Oh! dit la duchesse, je ne puis faire la guerre toute seule,
mais je puis me venger de cette reine ingrate et de cet ambitieux
favori, et... foi de duchesse! je me vengerai.
-- Madame, dit Athos, je vous en supplie, ne faites pas un avenir
mauvais à M. de Bragelonne; le voilà lancé, M. le Prince lui veut
du bien, il est jeune, laissons un jeune roi s'établir! Hélas!
excusez ma faiblesse, madame, il vient un moment où l'homme revit
et rajeunit dans ses enfants.
La duchesse sourit, moitié tendrement, moitié ironiquement.
-- Comte, dit-elle, vous êtes, j'en ai bien peur, gagné au parti
de la cour. N'avez-vous pas quelque cordon bleu dans votre poche?
-- Oui, madame, dit Athos, j'ai celui de la Jarretière, que le roi
Charles Ier, m'a donné quelques jours avant sa mort.
Le comte disait vrai; il ignorait la demande de Porthos et ne
savait pas qu'il en eût un autre que celui-là.
-- Allons! il faut devenir vieille femme, dit la duchesse rêveuse.
Athos lui prit la main et la lui baisa. Elle soupira en le
regardant.
-- Comte, dit-elle, ce doit être une charmante habitation que
Bragelonne. Vous êtes homme de goût; vous devez avoir de l'eau,
des bois, des fleurs.
Elle soupira de nouveau, et elle appuya sa tête charmante sur sa
main coquettement recourbée et toujours admirable de forme et de
blancheur.
-- Madame, répliqua le comte, que disiez-vous donc tout à l'heure?
Jamais je ne vous ai vue si jeune, jamais je ne vous ai vue plus
belle.
La duchesse secoua la tête.
-- M. de Bragelonne reste-t-il à Paris? dit-elle.
-- Qu'en pensez-vous? demanda Athos.
-- Laissez-le-moi, reprit la duchesse.
-- Non pas, madame, si vous avez oublié l'histoire d'Oedipe, moi,
je m'en souviens.
-- En vérité, vous êtes charmant, comte, et j'aimerais à vivre un
mois à Bragelonne.
-- N'avez-vous pas peur de me faire bien des envieux, duchesse?
répondit galamment Athos.
-- Non, j'irai incognito, comte, sous le nom de Marie Michon.
-- Vous êtes adorable, madame.
-- Mais Raoul, ne le laissez pas près de vous.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'il est amoureux.
-- Lui, un enfant!
-- Aussi est-ce une enfant qu'il aime!
Athos devant rêveur.
-- Vous avez raison, duchesse, cet amour singulier pour une enfant
de sept ans peut le rendre bien malheureux un jour; on va se
battre en Flandre, il ira.
-- Puis à son tour vous me l'enverrez, je le cuirasserai contre
l'amour.
-- Hélas! madame, dit Athos, aujourd'hui l'amour est comme la
guerre, et la cuirasse y est devenue inutile.
En ce moment Raoul entra; il venait annoncer au comte et à la
duchesse que le comte de Guiche, son ami, l'avait prévenu que
l'entrée solennelle du roi, de la reine et du ministre devait
avoir lieu le lendemain.
Le lendemain, en effet, dès la pointe du jour, la cour fit tous
ses préparatifs pour quitter Saint-Germain.
La reine, dès la veille au soir, avait fait venir d'Artagnan.
-- Monsieur, lui avait-elle dit, on m'assure que Paris n'est pas
tranquille. J'aurais peur pour le roi; mettez-vous à la portière
de droite.
-- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d'Artagnan; je réponds
du roi.
Et saluant la reine, il sortit.
En sortant de chez la reine, Bernouin vint dire à d'Artagnan que
le cardinal l'attendait pour des choses importantes.
Il se rendit aussitôt chez le cardinal.
-- Monsieur, lui dit-il, on parle d'émeute à Paris. Je me
trouverai à la gauche du roi, et, comme je serai principalement
menacé, tenez-vous à la portière de gauche.
-- Que Votre Éminence se rassure, dit d'Artagnan, on ne touchera
pas à un cheveu de sa tête.
-- Diable! fit-il une fois dans l'antichambre, comment me tirer de
là? je ne puis cependant pas être à la fois à la portière de
gauche et à celle de droite. Ah bah! je garderai le roi, et
Porthos gardera le cardinal.
Cet arrangement convint à tout le monde, ce qui est assez rare. La
reine avait confiance dans le courage de d'Artagnan qu'elle
connaissait, et le cardinal, dans la force de Porthos qu'il avait
éprouvée.
Le cortège se mit en route pour Paris dans un ordre arrêté
d'avance; Guitaut et Comminges, en tête des gardes, marchaient les
premiers; puis venait la voiture royale, ayant à l'une de ses
portières d'Artagnan, à l'autre Porthos; puis les mousquetaires,
les vieux amis de d'Artagnan depuis vingt-deux ans, leur
lieutenant depuis vingt, leur capitaine depuis la veille.
En arrivant à la barrière, la voiture fut saluée par de grands
cris de: «Vive le roi!» et de: «Vive la reine!» Quelques cris de:
«Vive Mazarin!» s'y mêlèrent, mais n'eurent point d'échos.