LXXXVII. Précautions

Après avoir quitté Anne d'Autriche, Mazarin reprit le chemin de

Rueil, où était sa maison. Mazarin marchait fort accompagné, par

ces temps de trouble, et souvent même il marchait déguisé. Le

cardinal, nous l'avons déjà, dit, sous les habits d'un homme

d'épée, était un fort beau gentilhomme.

Dans la cour du vieux château, il monta en carrosse et gagna la

Seine à Chatou. M. le Prince lui avait fourni cinquante chevau-

légers d'escorte, non pas tant pour le garder encore que pour

montrer aux députés combien les généraux de la reine disposaient

facilement de leurs troupes et les pouvaient disséminer selon leur

caprice.

Athos, gardé à vue par Comminges, à cheval et sans épée, suivait

le cardinal sans dire un seul mot. Grimaud, laissé à la porte du

château par son maître, avait entendu la nouvelle de son

arrestation quand Athos l'avait criée à Aramis, et, sur un signe

du comte, il était allé, sans dire un seul mot, prendre rang près

d'Aramis, comme s'il ne se fût rien passé.

Il est vrai que Grimaud, depuis vingt-deux ans qu'il servait son

maître, avait vu celui-ci se tirer de tant d'aventures, que rien

ne l'inquiétait plus.

Les députés, aussitôt après leur audience, avaient repris le

chemin de Paris, c'est-à-dire qu'ils précédaient le cardinal

d'environ cinq cents pas. Athos pouvait donc, en regardant devant

lui, voir le dos d'Aramis, dont le ceinturon doré et la tournure

fière fixèrent ses regards parmi cette foule, tout autant que

l'espoir de la délivrance qu'il avait mis en lui, l'habitude, la

fréquentation et l'espèce d'attraction qui résulte de toute

amitié.

Aramis, au contraire, ne paraissait pas s'inquiéter le moins du

monde s'il était suivi par Athos. Une seule fois il se retourna;

il est vrai que ce fut en arrivant au château. Il supposait que

Mazarin laisserait peut-être là son nouveau prisonnier dans le

petit château fort, sentinelle qui gardait le pont et qu'un

capitaine gouvernait pour la reine. Mais il n'en fut point ainsi.

Athos passa Chatou à la suite du cardinal.

À l'embranchement du chemin de Paris à Rueil, Aramis se retourna.

Cette fois ses prévisions ne l'avaient pas trompé. Mazarin prit à

droite, et Aramis put voir le prisonnier disparaître au tournant

des arbres. Athos, au même instant, mû par une pensée identique,

regarda aussi en arrière. Les deux amis échangèrent un simple

signe de tête, et Aramis porta son doigt à son chapeau comme pour

saluer. Athos seul comprit que son compagnon lui faisait signe

qu'il avait une pensée.

Dix minutes après, Mazarin rentrait dans la cour du château, que

le cardinal son prédécesseur avait fait disposer pour lui à Rueil.

Au moment où il mettait pied à terre au bas du perron, Comminges

s'approcha de lui.

-- Monseigneur, demanda-t-il, où plairait-il à Votre Éminence que

nous logions M. de La Fère?

-- Mais au pavillon de l'orangerie, en face du pavillon où est le

poste. Je veux qu'on fasse honneur à M. le comte de La Fère, bien

qu'il soit prisonnier de Sa Majesté la reine.

-- Monseigneur, hasarda Comminges, il demande la faveur d'être

conduit près de M. d'Artagnan, qui occupe, ainsi que Votre

Éminence l'a ordonné, le pavillon de chasse en face de

l'orangerie.

Mazarin réfléchit un instant.

Comminges vit qu'il se consultait.

-- C'est un poste très fort, ajouta-t-il; quarante hommes sûrs,

des soldats éprouvés, presque tous Allemands, et par conséquent

n'ayant aucune relation avec les frondeurs ni aucun intérêt dans

la Fronde.

-- Si nous mettions ces trois hommes ensemble, _monsou_ de

Comminges, dit Mazarin, il nous faudrait doubler le poste et nous

ne sommes pas assez riches en défenseurs pour faire de ces

prodigalités-là.

Comminges sourit. Mazarin vit ce sourire et le comprit.

-- Vous ne les connaissez pas, _monsou_ Comminges, mais moi je les

connais, par eux-mêmes d'abord, puis par tradition. Je les avais

chargés de porter secours au roi Charles, et ils ont fait pour le

sauver des choses miraculeuses; il a fallu que la destinée s'en

mêlât pour que ce cher roi Charles ne soit pas à cette heure en

sûreté au milieu de nous.

-- Mais s'ils ont si bien servi Votre Éminence, pourquoi donc

Votre Éminence les tient-elle en prison?

-- En prison! dit Mazarin; et depuis quand Rueil est-il une

prison?

-- Depuis qu'il y a des prisonniers, dit Comminges.

-- Ces messieurs ne sont pas mes prisonniers, Comminges, dit

Mazarin en souriant de son sourire narquois, ce sont mes hôtes;

hôtes si précieux, que j'ai fait griller les fenêtres et mettre

des verrous aux portes des appartements qu'ils habitent, tant je

crains qu'ils ne se lassent de me tenir compagnie. Mais tant il y

a que, tout prisonniers qu'ils semblent être au premier abord, je

les estime grandement; et la preuve, c'est que je désire rendre

visite à M. de La Fère pour causer avec lui en tête à tête. Donc,

pour que nous ne soyons pas dérangés dans cette causerie, vous le

conduirez, comme je vous l'ai déjà dit, dans le pavillon de

l'orangerie; vous savez que c'est ma promenade habituelle; eh

bien! en faisant ma promenade, j'entrerai chez lui et nous

causerons. Tout mon ennemi qu'on prétend qu'il est, j'ai de la

sympathie pour lui, et, s'il est raisonnable, peut-être en ferons-

nous quelque chose.

Comminges s'inclina et revint vers Athos, qui attendait, avec un

calme apparent, mais avec une inquiétude réelle, le résultat de la

conférence.

-- Eh bien? demanda-t-il au lieutenant des gardes.

-- Monsieur, répondit Comminges, il paraît que c'est impossible.

-- Monsieur de Comminges, dit Athos, j'ai toute ma vie été soldat,

je sais donc ce que c'est qu'une consigne; mais en dehors de cette

consigne vous pourriez me rendre un service.

-- Je le veux de grand coeur, monsieur, répondit Comminges, depuis

que je sais qui vous êtes et quels services vous avez rendus

autrefois à Sa Majesté; depuis que je sais combien vous touche ce

jeune homme qui est si vaillamment venu à mon secours le jour de

l'arrestation de ce vieux drôle de Broussel, je me déclare tout

vôtre, sauf cependant la consigne.

-- Merci, monsieur, je n'en désire pas davantage et je vais vous

demander une chose qui ne vous compromettra aucunement.

-- Si elle ne me compromet qu'un peu, monsieur, dit en souriant

M. de Comminges, demandez toujours. Je n'aime pas beaucoup plus

que vous M. Mazarini: je sers la reine, ce qui m'entraîne tout

naturellement à servir le cardinal; mais je sers l'une avec joie

et l'autre à contrecoeur. Parlez donc, je vous prie; j'attends et

j'écoute.

-- Puisqu'il n'y a aucun inconvénient, dit Athos, que je sache que

M. d'Artagnan est ici, il n'y en a pas davantage, je présume, à ce

qu'il sache que j'y suis moi-même?

-- Je n'ai reçu aucun ordre à cet endroit, monsieur.

-- Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui présenter mes

civilités et de lui dire que je suis son voisin. Vous lui

annoncerez en même temps ce que vous m'annonciez tout à l'heure,

c'est-à-dire que M. de Mazarin m'a placé dans le pavillon de

l'orangerie pour me pouvoir faire visite, et vous lui direz que je

profiterai de cet honneur qu'il me veut bien accorder, pour

obtenir quelque adoucissement à notre captivité.

-- Qui ne peut durer, ajouta Comminges; M. le cardinal me le

disait lui-même, il n'y a point ici de prison.

-- Il y a des oubliettes, dit en souriant Athos.

-- Oh! ceci est autre chose, dit Comminges. Oui, je sais qu'il y a

des traditions à ce sujet; mais un homme de petite naissance comme

l'est le cardinal, un Italien qui est venu chercher fortune en

France, n'oserait se porter à de pareils excès envers des hommes

comme vous; ce serait une énormité. C'était bon du temps de

l'autre cardinal, qui était un grand seigneur; mais mons Mazarin!

allons donc! les oubliettes sont vengeances royales et auxquelles

ne doit pas toucher un pleutre comme lui. On sait votre

arrestation, on saura bientôt celle de vos amis, monsieur, et

toute la noblesse de France lui demanderait compte de votre

disparition. Non, non, tranquillisez-vous, les oubliettes de Rueil

sont devenues, depuis dix ans, des traditions à l'usage des

enfants. Demeurez donc sans inquiétude à cet endroit. De mon côté,

je préviendrai M. d'Artagnan de votre arrivée ici. Qui sait si

dans quinze jours vous ne me rendrez pas quelque service analogue!

-- Moi, monsieur?

-- Eh! sans doute; ne puis-je pas à mon tour être prisonnier de

M. le coadjuteur?

-- Croyez bien que dans ce cas, monsieur, dit Athos en

s'inclinant, je m'efforcerais de vous plaire.

-- Me ferez-vous l'honneur de souper avec moi, monsieur le comte?

demanda Comminges.

-- Merci, monsieur, je suis de sombre humeur et je vous ferais

passer la soirée triste. Merci.

Comminges alors conduisit le comte dans une chambre du rez-de-

chaussée d'un pavillon faisant suite à l'orangerie et de plain-

pied avec elle. On arrivait à cette orangerie par une grande cour

peuplée de soldats et de courtisans. Cette cour, qui formait le

fer à cheval, avait à son centre les appartements habités par

M. de Mazarin, et à chacune de ses ailes le pavillon de chasse, où

était d'Artagnan, et le pavillon de l'orangerie, où venait

d'entrer Athos. Derrière l'extrémité de ces deux ailes s'étendait

le parc.

Athos, en arrivant dans la chambre qu'il devait habiter, aperçut à

travers sa fenêtre, soigneusement grillée, des murs et des toits.

-- Qu'est-ce que ce bâtiment? dit-il.

-- Le derrière du pavillon de chasse où vos amis sont détenus, dit

Comminges. Malheureusement, les fenêtres qui donnent de ce côté

ont été bouchées du temps de l'autre cardinal, car plus d'une fois

les bâtiments ont servi de prison, et M. de Mazarin, en vous y

enfermant, ne fait que les rendre à leur destination première. Si

ces fenêtres n'étaient pas bouchées, vous auriez eu la consolation

de correspondre par signes avec vos amis.

-- Et vous êtes sûr, monsieur de Comminges, dit Athos, que le

cardinal me fera l'honneur de me visiter?

-- Il me l'a assuré, du moins, monsieur.

Athos soupira en regardant ses fenêtres grillées.

-- Oui, c'est vrai, dit Comminges, c'est presque une prison, rien

n'y manque, pas même les barreaux. Mais aussi quelle singulière

idée vous a-t-il pris, à vous qui êtes une fleur de noblesse,

d'aller épanouir votre bravoure et votre loyauté parmi tous ces

champignons de la Fronde! Vraiment, comte, si j'eusse jamais cru

avoir quelque ami dans les rangs de l'armée royale, c'est à vous

que j'eusse pensé. Un frondeur, vous, le comte de La Fère, du

parti d'un Broussel, d'un Blancmesnil, d'un Viole! Fi donc! cela

ferait croire que madame votre mère était quelque petite robine.

Vous êtes un frondeur!

-- Ma foi, mon cher monsieur, dit Athos, il fallait être mazarin

ou frondeur. J'ai longtemps fait résonner ces deux noms à mon

oreille, et je me suis prononcé pour le dernier; c'est un nom

français, au moins. Et puis, je suis frondeur, non pas avec

M. Broussel, avec M. Blancmesnil et avec M. Viole, mais avec

M. de Beaufort, M. de Bouillon et M. d'Elbeuf, avec des princes et

non avec des présidents, des conseillers, des robins. D'ailleurs,

l'agréable résultat que de servir M. le cardinal! Regardez ce mur

sans fenêtres, monsieur de Comminges, il vous en dira de belles

sur la reconnaissance mazarine.

-- Oui, reprit en riant Comminges, et surtout s'il répète ce que

M. d'Artagnan lui lance depuis huit jours de malédictions.

-- Pauvre d'Artagnan! dit Athos avec cette mélancolie charmante

qui faisait une des faces de son caractère, un homme si brave, si

bon, si terrible à ceux qui n'aiment pas ceux qu'il aime! Vous

avez là deux rudes prisonniers, monsieur de Comminges, et je vous

plains si l'on a mis sous votre responsabilité ces deux hommes

indomptables.

-- Indomptables! dit en souriant à son tour Comminges, eh!

monsieur, vous voulez me faire peur.

Le premier jour de son emprisonnement, M. d'Artagnan a provoqué

tous les soldats et tous les bas officiers, sans doute afin

d'avoir une épée; cela a duré le lendemain, s'est étendu même

jusqu'au surlendemain, mais ensuite il est devenu calme et doux

comme un agneau. À présent il chante des chansons gasconnes qui

nous font mourir de rire.

-- Et M. du Vallon? demanda Athos.

-- Ah! celui-là, c'est autre chose. J'avoue que c'est un

gentilhomme effrayant. Le premier jour, il a enfoncé toutes les

portes d'un seul coup d'épaule, et je m'attendais à le voir sortir

de Rueil comme Samson est sorti de Gaza. Mais son humeur a suivi

la même marche que celle de M. d'Artagnan. Maintenant, non

seulement il s'accoutume à sa captivité, mais encore il en

plaisante.

-- Tant mieux, dit Athos, tant mieux.

-- En attendiez-vous donc autre chose? demanda Comminges, qui,

rapprochant ce qu'avait dit Mazarin de ses prisonniers avec ce

qu'en disait le comte de La Fère, commençait à concevoir quelques

inquiétudes.

De son côté, Athos réfléchissait que très certainement cette

amélioration dans le moral de ses amis naissait de quelque plan

formé par d'Artagnan. Il ne voulut donc pas leur nuire pour trop

les exalter.

-- Eux? dit-il, ce sont des têtes inflammables; l'un est Gascon,

l'autre Picard; tous deux s'allument facilement, mais s'éteignent

vite. Vous en avez la preuve, et ce que vous venez de me raconter

tout à l'heure fait foi de ce que je vous dis maintenant.

C'était l'opinion de Comminges; aussi se retira-t-il plus rassuré,

et Athos demeura seul dans la vaste chambre, où, suivant l'ordre

du cardinal, il fut traité avec les égards dus à un gentilhomme.

Il attendait, au reste, pour se faire une idée précise de sa

situation, cette fameuse visite promise par Mazarin lui-même.

Vingt ans après · 第 86 / 95 题