Au lieu de rentrer par la porte Saint-Honoré, d'Artagnan qui avait
du temps devant lui, fit le tour et rentra par la porte Richelieu.
On vint le reconnaître, et, quand on vit à son chapeau à plumes et
à son manteau galonné qu'il était officier des mousquetaires, on
l'entoura avec l'intention de lui faire crier: «À bas le Mazarin!»
Cette première démonstration ne laissa pas que de l'inquiéter
d'abord; mais quand il sut de quoi il était question, il cria
d'une si belle voix que les plus difficiles furent satisfaits.
Il suivait la rue de Richelieu, rêvant à la façon dont il
emmènerait à son tour la reine, car de l'emmener dans un carrosse
aux armes de France il n'y fallait pas songer, lorsqu'à la porte
de l'hôtel de madame de Guéménée il aperçut un équipage.
Une idée subite l'illumina.
-- Ah! pardieu, dit-il, ce serait de bonne guerre.
Et il s'approcha du carrosse, regarda les armes qui étaient sur
les panneaux et la livrée du cocher qui était sur le siège.
Cet examen lui était d'autant plus facile que le cocher dormait
les poings fermés.
-- C'est bien le carrosse de M. le coadjuteur, dit-il; sur ma
parole, je commence à croire que la Providence est pour nous.
Il monta doucement dans le carrosse, et tirant le fil de soie qui
correspondait au petit doigt du cocher:
-- Au Palais-Royal! dit-il.
Le cocher, réveillé en sursaut, se dirigea vers le point désigné
sans se douter que l'ordre vînt d'un autre que de son maître. Le
suisse allait fermer les grilles; mais en voyant ce magnifique
équipage il ne douta pas que ce ne fût une visite d'importance, et
laissa passer le carrosse, qui s'arrêta sous le péristyle.
Là seulement le cocher s'aperçut que les laquais n'étaient pas
derrière la voiture.
Il crut que M. le coadjuteur en avait disposé, sauta à bas du
siège sans lâcher les rênes et vint ouvrir.
D'Artagnan sauta à son tour à terre, et, au moment où le cocher,
effrayé en ne reconnaissant pas son maître, faisait un pas en
arrière, il le saisit au collet de la main gauche, et de la droite
lui mit un pistolet sur la gorge:
-- Essaye de prononcer un seul mot, dit d'Artagnan, et tu es mort!
Le cocher vit à l'expression du visage de celui qui lui parlait
qu'il était tombé dans un guet-apens, et il resta la bouche béante
et les yeux démesurément ouverts.
Deux mousquetaires se promenaient dans la cour, d'Artagnan les
appela par leur nom.
-- Monsieur de Bellière, dit-il à l'un, faites-moi le plaisir de
prendre les rênes des mains de ce brave homme, de monter sur le
siège de la voiture, de la conduire à la porte de l'escalier
dérobé et de m'attendre là; c'est pour affaire d'importance et qui
tient au service du roi.
Le mousquetaire, qui savait son lieutenant incapable de faire une
mauvaise plaisanterie à l'endroit du service, obéit sans dire un
mot, quoique l'ordre lui parût singulier.
Alors, se retournant vers le second mousquetaire:
-- Monsieur du Verger, dit-il, aidez-moi à conduire cet homme en
lieu de sûreté.
Le mousquetaire crut que son lieutenant venait d'arrêter quelque
prince déguisé, s'inclina et, tirant son épée, fit signe qu'il
était prêt.
D'Artagnan monta l'escalier suivi de son prisonnier, qui était
suivi lui-même du mousquetaire, traversa le vestibule et entra
dans l'antichambre de Mazarin.
Bernouin attendait avec impatience des nouvelles de son maître.
-- Eh bien! monsieur? dit-il.
-- Tout va à merveille, mon cher monsieur Bernouin; mais voici,
s'il vous plaît, un homme qu'il vous faudrait mettre en lieu de
sûreté...
-- Où cela, monsieur?
-- Où vous voudrez, pourvu que l'endroit que vous choisirez ait
des volets qui ferment au cadenas et une porte qui ferme à la
clef.
-- Nous avons cela, monsieur, dit Bernouin.
Et l'on conduisit le pauvre cocher dans un cabinet dont les
fenêtres étaient grillées et qui ressemblait fort à une prison.
-- Maintenant, mon cher ami, je vous invite, dit d'Artagnan, à
vous défaire en ma faveur de votre chapeau et de votre manteau.
Le cocher, comme on le comprend bien, ne fit aucune résistance;
d'ailleurs il était si étonné de ce qui lui arrivait qu'il
chancelait et balbutiait comme un homme ivre: d'Artagnan mit le
tout sous le bras du valet de chambre.
-- Maintenant, monsieur du Verger, dit d'Artagnan, enfermez-vous
avec cet homme jusqu'à ce que M. Bernouin vienne ouvrir la porte;
la faction sera passablement longue et fort peu amusante, je le
sais, mais vous comprenez, ajouta-t-il gravement, service du roi.
-- À vos ordres, mon lieutenant, répondit le mousquetaire, qui vit
qu'il s'agissait de choses sérieuses.
-- À propos, dit d'Artagnan; si cet homme essaie de fuir ou de
crier, passez-lui votre épée au travers du corps.
Le mousquetaire fit un signe de tête qui voulait dire qu'il
obéirait ponctuellement à la consigne.
D'Artagnan sortit emmenant Bernouin avec lui.
Minuit sonnait.
-- Menez-moi dans l'oratoire de la reine, dit-il; prévenez-la que
j'y suis, et allez me mettre ce paquet-là, avec un mousqueton bien
chargé, sur le siège de la voiture qui attend au bas de l'escalier
dérobé.
Bernouin introduisit d'Artagnan dans l'oratoire où il s'assit tout
pensif.
Tout avait été au Palais-Royal comme d'habitude. À dix heures,
ainsi que nous l'avons dit, presque tous les convives étaient
retirés; ceux qui devaient fuir avec la cour eurent le mot
d'ordre; et chacun fut invité à se trouver de minuit à une heure
au Cours-la-Reine.
À dix heures, Anne d'Autriche passa chez le roi. On venait de
coucher Monsieur; et le jeune Louis, resté le dernier, s'amusait à
mettre en bataille des soldats de plomb, exercice qui le récréait
fort. Deux enfants d'honneur jouaient avec lui.
-- Laporte, dit la reine, il serait temps de coucher Sa Majesté.
Le roi demanda à rester encore debout, n'ayant aucune envie de
dormir, disait-il; mais la reine insista.
-- Ne devez-vous pas aller demain matin à six heures vous baigner
à Conflans, Louis? C'est vous-même qui l'avez demandé, ce me
semble.
-- Vous avez raison, Madame, dit le roi, et je suis prêt à me
retirer dans mon appartement quand vous aurez bien voulu
m'embrasser. Laporte, donnez le bougeoir à M. le chevalier de
Coislin.
La reine posa ses lèvres sur le front blanc et poli que l'auguste
enfant lui tendait avec une gravité qui sentait déjà l'étiquette.
-- Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez
réveillé de bonne heure.
-- Je ferai de mon mieux pour vous obéir, Madame, dit le jeune
Louis, mais je n'ai aucune envie de dormir.
-- Laporte, dit tout bas Anne d'Autriche, cherchez quelque livre
bien ennuyeux à lire à Sa Majesté, mais ne vous déshabillez pas.
Le roi sortit accompagné du chevalier de Coislin, qui lui portait
le bougeoir. L'autre enfant d'honneur fut reconduit chez lui.
Alors la reine rentra dans son appartement. Ses femmes, c'est-à-
dire madame de Brégy, mademoiselle de Beaumont, madame de
Motteville et Socratine sa soeur, que l'on appelait ainsi à cause
de sa sagesse, venaient de lui apporter dans la garde-robe des
restes du dîner, avec lesquels elle soupait, selon son habitude.
La reine alors donna ses ordres, parla d'un repas que lui offrait
le surlendemain le marquis de Villequier, désigna les personnes
qu'elle admettait à l'honneur d'en être, annonça pour le lendemain
encore une visite au Val-de-Grâce, où elle avait l'intention de
faire ses dévotions, et donna à Béringhen, son premier valet de
chambre, ses ordres pour qu'il l'accompagnât.
Le souper des dames fini, la reine feignit une grande fatigue et
passa dans sa chambre à coucher. Madame de Motteville, qui était
de service particulier ce soir-là, l'y suivit, puis l'aida à se
dévêtir. La reine alors se mit au lit, lui parla affectueusement
pendant quelques minutes et la congédia.
C'était en ce moment que d'Artagnan entrait dans la cour du
Palais-Royal avec la voiture du coadjuteur.
Un instant après, les carrosses des dames d'honneur en sortaient
et la grille se refermait derrière eux.
Minuit sonnait.
Cinq minutes après, Bernouin frappait à la chambre à coucher de la
reine, venant par le passage secret du cardinal.
Anne d'Autriche alla ouvrir elle-même.
Elle était déjà habillée, c'est-à-dire qu'elle avait remis ses bas
et s'était enveloppée d'un long peignoir.
-- C'est vous, Bernouin, dit-elle, M. d'Artagnan est-il là?
-- Oui, Madame, dans votre oratoire, il attend que Votre Majesté
soit prête.
-- Je le suis. Allez dire à Laporte d'éveiller et d'habiller le
roi, puis de là passez chez le maréchal de Villeroy et prévenez-le
de ma part.
Bernouin s'inclina et sortit.
La reine entra dans son oratoire, qu'éclairait une simple lampe en
verroterie de Venise. Elle vit d'Artagnan debout et qui
l'attendait.
-- C'est vous? lui dit-elle.
-- Oui, Madame.
-- Vous êtes prêt?
-- Je le suis.
-- Et M. le cardinal?
-- Est sorti sans accident. Il attend Votre Majesté au Cours-la-
Reine.
-- Mais dans quelle voiture partons-nous?
-- J'ai tout prévu, un carrosse attend en bas Votre Majesté.
-- Passons chez le roi.
D'Artagnan s'inclina et suivit la reine.
Le jeune Louis était déjà habillé, à l'exception des souliers et
du pourpoint, il se laissait faire d'un air étonné, en accablant
de questions Laporte, qui ne lui répondait que ces paroles:
-- Sire, c'est par l'ordre de la reine.
Le lit était découvert, et l'on voyait les draps du roi tellement
usés qu'en certains endroits il y avait des trous.
C'était encore un des effets de la lésinerie de Mazarin.
La reine entra, et d'Artagnan se tint sur le seuil. L'enfant, en
apercevant la reine, s'échappa des mains de Laporte et courut à
elle.
La reine fit signe à d'Artagnan de s'approcher.
D'Artagnan obéit.
-- Mon fils, dit Anne d'Autriche, en lui montrant le mousquetaire
calme, debout et découvert, voici M. d'Artagnan, qui est brave
comme un de ces anciens preux dont vous aimez tant que mes femmes
vous racontent l'histoire. Rappelez-vous bien son nom, et
regardez-le bien, pour ne pas oublier son visage, car ce soir il
nous rendra un grand service.
Le jeune roi regarda l'officier de son grand oeil fier et répéta:
-- M. d'Artagnan?
-- C'est cela, mon fils.
Le jeune roi leva lentement sa petite main et la tendit au
mousquetaire; celui-ci mit un genou en terre et la baisa.
-- M. d'Artagnan, répéta Louis, c'est bien, Madame.
À ce moment on entendit comme une rumeur qui s'approchait.
-- Qu'est-ce que cela? dit la reine.
-- Oh! oh! répondit d'Artagnan en tendant tout à la fois son
oreille fine et son regard intelligent, c'est le bruit du peuple
qui s'émeut.
-- Il faut fuir, dit la reine.
-- Votre Majesté m'a donné la direction de cette affaire, il faut
rester et savoir ce qu'il veut.
-- Monsieur d'Artagnan!
-- Je réponds de tout.
Rien ne se communique plus rapidement que la confiance. La reine,
pleine de force et de courage, sentait au plus haut degré ces deux
vertus chez les autres.
-- Faites, dit-elle, je m'en rapporte à vous.
-- Votre Majesté veut-elle me permettre dans toute cette affaire
de donner des ordres en son nom?
-- Ordonnez, monsieur.
-- Que veut donc encore ce peuple? dit le roi.
-- Nous allons le savoir, sire, dit d'Artagnan.
Et il sortit rapidement de la chambre.
Le tumulte allait croissant, il semblait envelopper le Palais-
Royal tout entier. On entendait de l'intérieur des cris dont on ne
pouvait comprendre le sens. Il était évident qu'il y avait clameur
et sédition. Le roi, à moitié habillé, la reine et Laporte
restèrent chacun dans l'état et presque à la place où ils étaient,
écoutant et attendant.
Comminges, qui était de garde cette nuit-là au Palais-Royal,
accourut; il avait deux cents hommes à peu près dans les cours et
dans les écuries, il les mettait à la disposition de la reine.
-- Eh bien! demanda Anne d'Autriche en voyant reparaître
d'Artagnan, qu'y a-t-il?
-- Il y a, madame, que le bruit s'est répandu que la reine avait
quitté le Palais-Royal, enlevant le roi, et que le peuple demande
à avoir la preuve du contraire, ou menace de démolir le Palais-
Royal.
-- Oh! cette fois, c'est trop fort, dit la reine, et je leur
prouverai que je ne suis point partie.
D'Artagnan vit, à l'expression du visage de la reine, qu'elle
allait donner quelque ordre violent. Il s'approcha d'elle et lui
dit tout bas:
-- Votre Majesté a-t-elle toujours confiance en moi?
Cette voix la fit tressaillir.
-- Oui, monsieur, toute confiance, dit-elle... Dites.
-- La reine daigne-t-elle se conduire d'après mes avis?
-- Dites.
-- Que Votre Majesté veuille renvoyer M. de Comminges, en lui
ordonnant de se renfermer, lui et ses hommes, dans le corps de
garde et les écuries.
Comminges regarda d'Artagnan de ce regard envieux avec lequel tout
courtisan voit poindre une fortune nouvelle.
-- Vous avez entendu, Comminges? dit la reine.
D'Artagnan alla à lui, il avait reconnu avec sa sagacité ordinaire
ce coup d'oeil inquiet.
-- Monsieur de Comminges, lui dit-il, pardonnez-moi; nous sommes
tous deux serviteurs de la reine, n'est-ce pas? c'est mon tour de
lui être utile, ne m'enviez donc pas ce bonheur.
Comminges s'inclina et sortit.
-- Allons, se dit d'Artagnan, me voilà avec un ennemi de plus!
-- Et maintenant, dit la reine en s'adressant à d'Artagnan, que
faut-il faire? car, vous l'entendez, au lieu de se calmer le bruit
redouble.
-- Madame, répondit d'Artagnan, le peuple veut voir le roi, il
faut qu'il le voie.
-- Comment, qu'il le voie! où cela! sur le balcon?
-- Non pas, Madame, mais ici, dans son lit, dormant.
-- Oh! Votre Majesté, M. d'Artagnan a toute raison! s'écria
Laporte.
La reine réfléchit et sourit en femme à qui la duplicité n'est pas
étrangère.
-- Au fait, murmura-t-elle.
-- Monsieur Laporte, dit d'Artagnan, allez à travers les grilles
du Palais-Royal annoncer au peuple qu'il va être satisfait et que,
dans cinq minutes, non seulement il verra le roi, mais encore
qu'il le verra dans son lit; ajoutez que le roi dort et que la
reine prie que l'on fasse silence pour ne point le réveiller.
-- Mais pas tout le monde, une députation de deux ou quatre
personnes?
-- Tout le monde, Madame.
-- Mais ils nous tiendront jusqu'au jour, songez-y.
-- Nous en aurons pour un quart d'heure. Je réponds de tout,
Madame; croyez-moi, je connais le peuple c'est un grand enfant
qu'il ne s'agit que de caresser. Devant le roi endormi, il sera
muet, doux et timide comme un agneau.
-- Allez, Laporte, dit la reine.
Le jeune roi se rapprocha de sa mère.
-- Pourquoi faire ce que ces gens demandent? dit-il.
-- Il le faut, mon fils, dit Anne d'Autriche.
-- Mais alors, si on me dit _il le faut_, je ne suis donc plus
roi?
La reine resta muette.
-- Sire, dit d'Artagnan, Votre Majesté me permettra-t-elle de lui
faire une question?
Louis XIV se retourna, étonné qu'on osât lui adresser la parole;
la reine serra la main de l'enfant.
-- Oui, monsieur, dit-il.
-- Votre Majesté se rappelle-t-elle avoir, lorsqu'elle jouait dans
le parc de Fontainebleau ou dans les cours du palais de
Versailles, vu tout à coup le ciel se couvrir et entendu le bruit
du tonnerre?
-- Oui, sans doute.
-- Eh bien! ce bruit du tonnerre, si bonne envie que Votre Majesté
eût encore de jouer, lui disait: «Rentrez, sire, il le faut.»
-- Sans doute, monsieur; mais aussi l'on m'a dit que le bruit du
tonnerre, c'était la voix de Dieu.
-- Eh bien! sire, dit d'Artagnan, écoutez le bruit du peuple, et
vous verrez que cela ressemble beaucoup à celui du tonnerre.
En effet, en ce moment une rumeur terrible passait emportée par la
brise de la nuit.
Tout à coup elle cessa.
-- Tenez, sire, dit d'Artagnan, on vient de dire au peuple que
vous dormiez; vous voyez bien que vous êtes toujours roi.
La reine regardait avec étonnement cet homme étrange que son
courage éclatant faisait l'égal des plus braves, que son esprit
fin et rusé faisait l'égal de tous.
Laporte entra.
-- Eh bien, Laporte? demanda la reine.
-- Madame, répondit-il, la prédiction de M. d'Artagnan s'est
accomplie, ils se sont calmés comme par enchantement. On va leur
ouvrir les portes, et dans cinq minutes ils seront ici.
-- Laporte, dit la reine, si vous mettiez un de vos fils à la
place du roi, nous partirions pendant ce temps.
-- Si Sa Majesté l'ordonne, dit Laporte, mes fils, comme moi, sont
au service de la reine.
-- Non pas, dit d'Artagnan, car si l'un d'eux connaissait Votre
Majesté et s'apercevait du subterfuge, tout serait perdu.
-- Vous avez raison, monsieur, toujours raison, dit Anne
d'Autriche. Laporte, couchez le roi.
Laporte posa le roi tout vêtu comme il était dans son lit, puis il
le recouvrit jusqu'aux épaules avec le drap.
La reine se courba sur lui et l'embrassa au front.
-- Faites semblant de dormir, Louis, dit-elle.
-- Oui, dit le roi, mais je ne veux pas qu'un seul de ces hommes
me touche.
-- Sire, je suis là, dit d'Artagnan, et je vous réponds que si un
seul avait cette audace, il la payerait de sa vie.
-- Maintenant, que faut-il faire? demanda la reine, car je les
entends.
-- Monsieur Laporte, allez au-devant d'eux, et leur recommandez de
nouveau le silence. Madame, attendez-là à la porte. Moi je suis au
chevet du roi, tout prêt à mourir pour lui.
Laporte sortit, la reine se tint debout près de la tapisserie,
d'Artagnan se glissa derrière les rideaux.
Puis on entendit la marche sourde et contenue d'une grande
multitude d'hommes; la reine souleva elle-même la tapisserie en
mettant un doigt sur sa bouche.
En voyant la reine, ces hommes s'arrêtèrent dans l'attitude du
respect.
-- Entrez, messieurs, entrez, dit la reine.
Il y eut alors parmi tout ce peuple un mouvement d'hésitation qui
ressemblait à de la honte: il s'attendait à la résistance, il
s'attendait à être contrarié, à forcer les grilles et à renverser
les gardes; les grilles s'étaient ouvertes toutes seules, et le
roi, ostensiblement du moins, n'avait à son chevet d'autre garde
que sa mère.
Ceux qui étaient en tête balbutièrent et essayèrent de reculer.
-- Entrez donc, messieurs, dit Laporte, puisque la reine le
permet.
Alors un plus hardi que les autres se hasardant dépassa le seuil
de la porte et s'avança sur la pointe du pied. Tous les autres
l'imitèrent, et la chambre s'emplit silencieusement, comme si tous
ces hommes eussent été les courtisans les plus humbles et les plus
dévoués. Bien au-delà de la porte on apercevait les têtes de ceux
qui, n'ayant pu entrer, se haussaient sur la pointe des pieds.
D'Artagnan voyait tout à travers une ouverture qu'il avait faite
au rideau; dans l'homme qui entra le premier il reconnut Planchet.
-- Monsieur, lui dit la reine, qui comprit qu'il était le chef de
toute cette bande, vous avez désiré voir le roi et j'ai voulu le
montrer moi-même. Approchez, regardez-le et dites si nous avons
l'air de gens qui veulent s'échapper.
-- Non certes, répondit Planchet un peu étonné de l'honneur
inattendu qu'il recevait.
-- Vous direz donc à mes bons et fidèles Parisiens, reprit Anne
d'Autriche avec un sourire à l'expression duquel d'Artagnan ne se
trompa point, que vous avez vu le roi couché et dormant, ainsi que
la reine prête à se mettre au lit à son tour.
-- Je le dirai, Madame, et ceux qui m'accompagnent le diront tous
ainsi que moi, mais...
-- Mais quoi? demanda Anne d'Autriche.
-- Que Votre Majesté me pardonne, dit Planchet, mais est-ce bien
le roi qui est couché dans ce lit?
Anne d'Autriche tressaillit.
-- S'il y a quelqu'un parmi vous tous qui connaisse le roi, dit-
elle, qu'il s'approche et qu'il dise si c'est bien Sa Majesté qui
est là.
Un homme enveloppé d'un manteau, dont en se drapant il se cachait
le visage, s'approcha, se pencha sur le lit et regarda.
Un instant d'Artagnan crut que cet homme avait un mauvais dessein,
et il porta la main à son épée; mais dans le mouvement que fit en
se baissant l'homme au manteau, il découvrit une portion de son
visage, et d'Artagnan reconnut le coadjuteur.
-- C'est bien le roi, dit cet homme en se relevant. Dieu bénisse
Sa Majesté!
-- Oui, dit à demi-voix le chef, oui, Dieu bénisse Sa Majesté!
Et tous ces hommes, qui étaient entrés furieux, passant de la
colère à la pitié, bénirent à leur tour l'enfant royal.
-- Maintenant, dit Planchet, remercions la reine, mes amis, et
retirons-nous.
Tous s'inclinèrent et sortirent peu à peu et sans bruit, comme ils
étaient entrés. Planchet, entré le premier, sortait le dernier.
La reine l'arrêta.
-- Comment vous nommez-vous, mon ami? lui dit-elle.
Planchet se retourna fort étonné de la question.
-- Oui, dit la reine, je me tiens tout aussi honorée de vous avoir
reçu ce soir que si vous étiez un prince, et je désire savoir
votre nom.
-- Oui, pensa Planchet, pour me traiter comme un prince, merci!
D'Artagnan frémit que Planchet, séduit comme le corbeau de la
fable, ne dît son nom, et que la reine, sachant son nom, ne sût
que Planchet lui avait appartenu.
-- Madame, répondit respectueusement Planchet, je m'appelle
Dulaurier pour vous servir.
-- Merci, monsieur Dulaurier, dit la reine, et que faites-vous?
-- Madame, je suis marchand drapier dans la rue des Bourdonnais.
-- Voilà tout ce que je voulais savoir, dit la reine; bien
obligée, mon cher monsieur Dulaurier, vous entendrez parler de
moi.
-- Allons, allons, murmura d'Artagnan en sortant de derrière son
rideau, décidément maître Planchet n'est point un sot, et l'on
voit bien qu'il a été élevé à bonne école.
Les différents acteurs de cette scène étrange restèrent un instant
en face les uns des autres sans dire une seule parole, la reine
debout près de la porte, d'Artagnan à moitié sorti de sa cachette,
le roi soulevé sur son coude et prêt à retomber sur son lit au
moindre bruit qui indiquerait le retour de toute cette multitude;
mais, au lieu de se rapprocher, le bruit s'éloigna de plus en plus
et finit par s'éteindre tout à fait.
La reine respira; d'Artagnan essuya son front humide; le roi se
laissa glisser en bas de son lit en disant:
-- Partons.
En ce moment Laporte reparut.
-- Eh bien? demanda la reine.
-- Eh bien, Madame, répondit le valet de chambre, je les ai suivis
jusqu'aux grilles; ils ont annoncé à tous leurs camarades qu'ils
ont vu le roi et que la reine leur a parlé, de sorte qu'ils
s'éloignent tout fiers et tout glorieux.
-- Oh! les misérables! murmura la reine, ils paieront cher leur
hardiesse, c'est moi qui le leur promets!
Puis, se retournant vers d'Artagnan:
-- Monsieur, dit-elle, vous m'avez donné ce soir les meilleurs
conseils que j'aie reçus de ma vie. Continuez: que devons-nous
faire maintenant?
-- Monsieur Laporte, dit d'Artagnan, achevez d'habiller Sa
Majesté.
-- Nous pouvons partir alors? demanda la reine.
-- Quand Votre Majesté voudra; elle n'a qu'à descendre par
l'escalier dérobé, elle me trouvera à la porte.
-- Allez, monsieur, dit la reine, je vous suis.
D'Artagnan descendit, le carrosse était à son poste, le
mousquetaire se tenait sur le siège.
D'Artagnan prit le paquet qu'il avait chargé Bernouin de mettre
aux pieds du mousquetaire. C'était, on se le rappelle, le chapeau
et le manteau du cocher de M. de Gondy.
Il mit le manteau sur ses épaules et le chapeau sur sa tête.
Le mousquetaire descendit du siège.
-- Monsieur, dit d'Artagnan, vous allez rendre la liberté à votre
compagnon qui garde le cocher. Vous monterez sur vos chevaux, vous
irez prendre, rue Tiquetonne, hôtel de _La Chevrette_, mon cheval
et celui de M. du Vallon, que vous sellerez et harnacherez en
guerre, puis vous sortirez de Paris en les conduisant en main, et
vous vous rendrez au Cours-la-Reine. Si au Cours-la-Reine vous ne
trouviez plus personne, vous pousseriez jusqu'à Saint-Germain.
Service du roi.
Le mousquetaire porta la main à son chapeau et s'éloigna pour
accomplir les ordres qu'il venait de recevoir.
D'Artagnan monta sur le siège.
Il avait une paire de pistolets à sa ceinture, un mousqueton sous
ses pieds, son épée nue derrière lui.
La reine parut; derrière elle venaient le roi et M. le duc
d'Anjou, son frère.
-- Le carrosse de M. le coadjuteur! s'écria-t-elle en reculant
d'un pas.
-- Oui, madame, dit d'Artagnan, mais montez hardiment; c'est moi
qui le conduis.
La reine poussa un cri de surprise et monta dans le carrosse. Le
roi et Monsieur montèrent après elle et s'assirent à ses côtés.
-- Venez, Laporte, dit la reine.
-- Comment, Madame! dit le valet de chambre, dans le même carrosse
que Vos Majestés?
-- Il ne s'agit pas ce soir de l'étiquette royale, mais du salut
du roi. Montez, Laporte!
Laporte obéit.
-- Fermez les mantelets, dit d'Artagnan.
-- Mais cela n'inspirera-t-il pas de la défiance, monsieur?
demanda la reine.
-- Que Votre Majesté soit tranquille, dit d'Artagnan, j'ai ma
réponse prête.
On ferma les mantelets et on partit au galop par la rue de
Richelieu. En arrivant à la porte, le chef du poste s'avança à la
tête d'une douzaine d'hommes et tenant une lanterne à la main.
D'Artagnan lui fit signe d'approcher.
-- Reconnaissez-vous la voiture? dit-il au sergent.
-- Non, répondit celui-ci.
-- Regardez les armes.
Le sergent approcha sa lanterne du panneau.
-- Ce sont celles de M. le coadjuteur! dit-il.
-- Chut! il est en bonne fortune avec madame de Guéménée.
Le sergent se mit à rire.
-- Ouvrez la porte, dit-il, je sais ce que c'est.
Puis, s'approchant du mantelet baissé:
-- Bien du plaisir, Monseigneur! dit-il.
-- Indiscret! cria d'Artagnan, vous me ferez chasser.
La barrière cria sur ses gonds; et d'Artagnan, voyant le chemin
ouvert, fouetta vigoureusement ses chevaux qui partirent au grand
trot.
Cinq minutes après on avait rejoint le carrosse du cardinal.
-- Mousqueton, cria d'Artagnan, relevez les mantelets du carrosse
de Sa Majesté.
-- C'est lui, dit Porthos.
-- En cocher! s'écria Mazarin.
-- Et avec le carrosse du coadjuteur! dit la reine.
-- _Corpo di Dio!_ _monsou_ d'Artagnan, dit Mazarin, vous valez
votre pesant d'or!
LVI. Comment d'Artagnan et Porthos gagnèrent, l'un deux cent dix-
neuf, et l'autre deux cent quinze louis, à vendre de la paille
Mazarin voulait partir à l'instant même pour Saint-Germain, mais
la reine déclara qu'elle attendrait les personnes auxquelles elle
avait donné rendez-vous. Seulement, elle offrit au cardinal la
place de Laporte. Le cardinal accepta et passa d'une voiture dans
l'autre.
Ce n'était pas sans raison que le bruit s'était répandu que le roi
devait quitter Paris dans la nuit: dix ou douze personnes étaient
dans le secret de cette fuite depuis six heures du soir, et, si
discrètes qu'elles eussent été, elles n'avaient pu donner leurs
ordres de départ sans que la chose transpirât quelque peu.
D'ailleurs, chacune de ces personnes en avait une ou deux autres
auxquelles elle s'intéressait; et comme on ne doutait point que la
reine ne quittât Paris avec de terribles projets de vengeance,
chacun avait averti ses amis ou ses parents; de sorte que la
rumeur de ce départ courut comme une traînée de poudre par les
rues de la ville.
Le premier carrosse qui arriva après celui de la reine fut le
carrosse de M. le Prince; il contenait M. de Condé, madame la
princesse et madame la princesse douairière. Toutes deux avaient
été réveillées au milieu de la nuit et ne savaient pas de quoi il
était question.
Le second contenait M. le duc d'Orléans, madame la duchesse, la
grande Mademoiselle et l'abbé de La Rivière, favori inséparable et
conseiller intime du prince.
Le troisième contenait M. de Longueville et M. le prince de Conti,
frère et beau-frère de M. le Prince. Ils mirent pied à terre,
s'approchèrent du carrosse du roi et de la reine, et présentèrent
leurs hommages à Sa Majesté.
La reine plongea son regard jusqu'au fond du carrosse, dont la
portière était restée ouverte, et vit qu'il était vide.
-- Mais où est donc madame de Longueville? dit-elle.
-- En effet, où est donc ma soeur? demanda M. le Prince.
-- Madame de Longueville est souffrante, madame, répondit le duc,
et elle m'a chargé de l'excuser près de Votre Majesté.
Anne lança un coup d'oeil rapide à Mazarin, qui répondit par un
signe imperceptible de tête.
-- Qu'en dites-vous? demanda la reine.
-- Je dis que c'est un otage pour les Parisiens, répondit le
cardinal.
-- Pourquoi n'est-elle pas venue? demanda tout bas M. le Prince à
son frère.
-- Silence! répondit celui-ci; sans doute elle a ses raisons.
-- Elle nous perd, murmura le prince.
-- Elle nous sauve, dit Conti.
Les voitures arrivaient en foule. Le maréchal de La Meilleraie, le
maréchal de Villeroy, Guitaut, Villequier, Comminges, vinrent à la
file; les deux mousquetaires arrivèrent à leur tour, tenant les
chevaux de d'Artagnan et de Porthos en main. D'Artagnan et Porthos
se mirent en selle. Le cocher de Porthos remplaça d'Artagnan sur
le siège du carrosse royal, Mousqueton remplaça le cocher,
conduisant debout, pour raison à lui connue, et pareil à
l'Automédon antique.
La reine, bien qu'occupée de mille détails, cherchait des yeux
d'Artagnan, mais le Gascon s'était déjà replongé dans la foule
avec sa prudence accoutumée.
-- Faisons l'avant-garde, dit-il à Porthos, et ménageons-nous de
bons logements à Saint-Germain, car personne ne songera à nous. Je
me sens fort fatigué.
-- Moi, dit Porthos, je tombe véritablement de sommeil. Dire que
nous n'avons pas eu la moindre bataille. Décidément les Parisiens
sont bien sots.
-- Ne serait-ce pas plutôt que nous sommes bien habiles? dit
d'Artagnan.
-- Peut-être.
-- Et votre poignet, comment va-t-il?
-- Mieux; mais croyez-vous que nous les tenons cette fois-ci?
-- Quoi?
-- Vous, votre grade; et moi, mon titre?
-- Ma foi! oui, je parierais presque. D'ailleurs, s'ils ne se
souviennent pas, je les ferai souvenir.
-- On entend la voix de la reine, dit Porthos. Je crois qu'elle
demande à monter à cheval.
-- Oh! elle le voudrait bien, elle; mais...
-- Mais quoi?
-- Mais le cardinal ne veut pas, lui. Messieurs, continua
d'Artagnan s'adressant aux deux mousquetaires, accompagnez le
carrosse de la reine, et ne quittez pas les portières. Nous allons
faire préparer les logis.
Et d'Artagnan piqua vers Saint-Germain accompagné de Porthos.
-- Partons, messieurs! dit la reine.
Et le carrosse royal se mit en route, suivi de tous les autres
carrosses et de plus de cinquante cavaliers.
On arriva à Saint-Germain sans accident; en descendant du
marchepied, la reine trouva M. le Prince qui attendait debout et
découvert pour lui offrir la main.
-- Quel réveil pour les Parisiens! dit Anne d'Autriche radieuse.
-- C'est la guerre, dit le prince.
-- Eh bien! la guerre, soit. N'avons-nous pas avec nous le
vainqueur de Rocroy, de Nordlingen et de Lens?
Le prince s'inclina en signe de remerciement.
Il était trois heures du matin. La reine entra la première dans le
château; tout le monde la suivit: deux cents personnes à peu près
l'avaient accompagnée dans sa fuite.
-- Messieurs, dit la reine en riant, logez-vous dans le château,
il est vaste et la place ne vous manquera point; mais, comme on ne
comptait pas y venir, on me prévient qu'il n'y a en tout que trois
lits, un pour le roi, un pour moi...
-- Et un pour Mazarin, dit tout bas M. le Prince.
-- Et moi, je coucherai donc sur le plancher? dit Gaston d'Orléans
avec un sourire très inquiet...
-- Non, Monseigneur, dit Mazarin, car le troisième lit est destiné
à Votre Altesse.
-- Mais vous? demanda le prince.
-- Moi, je ne me coucherai pas, dit Mazarin, j'ai à travailler.
Gaston se fit indiquer la chambre où était le lit, sans
s'inquiéter de quelle façon se logeraient sa femme et sa fille.
-- Eh bien, moi, je me coucherai, dit d'Artagnan. Venez avec moi,
Porthos.
Porthos suivit d'Artagnan avec cette profonde confiance qu'il
avait dans l'intellect de son ami.
Ils marchaient l'un à côté de l'autre sur la place du château,
Porthos regardant avec des yeux ébahis d'Artagnan, qui calculait
sur ses doigts.
-- Quatre cents à une pistole la pièce, quatre cents pistoles.
-- Oui, disait Porthos, quatre cents pistoles; mais qu'est-ce qui
fait quatre cents pistoles?
-- Une pistole n'est pas assez, continua d'Artagnan; cela vaut un
louis.
-- Qu'est-ce qui vaut un louis?
-- Quatre cents, à un louis, font quatre cents louis.
-- Quatre cents? dit Porthos.
-- Oui, ils sont deux cents; et il en faut au moins deux par
personne. À deux par personne, cela fait quatre cents.
-- Mais quatre cents quoi?
-- Écoutez, dit d'Artagnan.
Et comme il y avait là toutes sortes de gens qui regardaient dans
l'ébahissement l'arrivée de la cour, il acheva sa phrase tout bas
à l'oreille de Porthos.
-- Je comprends, dit Porthos, je comprends à merveille, par ma
foi! Deux cents louis chacun, c'est joli; mais que dira-t-on?
-- On dira ce qu'on voudra; d'ailleurs saura-t-on que c'est nous?
-- Mais qui se chargera de la distribution?
-- Mousqueton n'est-il pas là?
-- Et ma livrée! dit Porthos, on reconnaîtra ma livrée.
-- Il retournera son habit.
-- Vous avez toujours raison, mon cher, s'écria Porthos, mais où
diable puisez-vous donc toutes les idées que vous avez?
D'Artagnan sourit.
Les deux amis prirent la première rue qu'ils rencontrèrent;
Porthos frappa à la porte de la maison de droite, tandis que
d'Artagnan frappait à la porte de la maison de gauche.
-- De la paille! dirent-ils.
-- Monsieur, nous n'en avons pas, répondirent les gens qui vinrent
ouvrir, mais adressez-vous au marchand de fourrages.
-- Et où est-il, le marchand de fourrages?
-- La dernière grand'porte de la rue.
-- À droite ou à gauche?
-- À gauche.
-- Et y a-t-il encore à Saint-Germain d'autres gens chez lesquels
on en pourrait trouver?
-- Il y a l'aubergiste du _Mouton-Couronné_, et Gros-Louis le
fermier.
-- Où demeurent-ils?
-- Rue des Ursulines.
-- Tous deux?
-- Oui.
-- Très bien.
Les deux amis se firent indiquer la seconde et la troisième
adresse aussi exactement qu'ils s'étaient fait indiquer la
première; puis d'Artagnan se rendit chez le marchand de fourrages
et traita avec lui de cent cinquante bottes de paille qu'il
possédait, moyennant la somme de trois pistoles. Il se rendit
ensuite chez l'aubergiste, où il trouva Porthos qui venait de
traiter de deux cents bottes pour une somme à peu près pareille.
Enfin le fermier Louis en mit cent quatre-vingts à leur
disposition. Cela faisait un total de quatre cent trente.
Saint-Germain n'en avait pas davantage.
Toute cette rafle ne leur prit pas plus d'une demi-heure.
Mousqueton, dûment éduqué, fut mis à la tête de ce commerce
improvisé. On lui recommanda de ne pas laisser sortir de ses mains
un fétu de paille au-dessous d'un louis la botte; on lui en
confiait pour quatre cent trente louis.
Mousqueton secouait la tête et ne comprenait rien à la spéculation
des deux amis.
D'Artagnan, portant trois bottes de paille, s'en retourna au
château, où chacun, grelottant de froid et tombant de sommeil,
regardait envieusement le roi, la reine et Monsieur sur leurs lits
de camp.
L'entrée de d'Artagnan dans la grande salle produisit un éclat de
rire universel; mais d'Artagnan n'eut pas même l'air de
s'apercevoir qu'il était l'objet de l'attention générale et se mit
à disposer avec tant d'habileté, d'adresse et de gaieté sa couche
de paille que l'eau en venait à la bouche à tous ces pauvres
endormis qui ne pouvaient dormir.
-- De la paille! s'écrièrent-ils, de la paille! où trouve-t-on de
la paille?
-- Je vais vous conduire, dit Porthos.
Et il conduisit les amateurs à Mousqueton, qui distribuait
généreusement les bottes à un louis la pièce. On trouva bien que
c'était un peu cher; mais quand on a bien envie de dormir, qui
est-ce qui ne paierait pas deux ou trois louis quelques heures de
bon sommeil?
D'Artagnan cédait à chacun son lit, qu'il recommença dix fois de
suite; et comme il était censé avoir payé comme les autres sa
botte de paille un louis, il empocha ainsi une trentaine de louis
en moins d'une demi-heure. À cinq heures du matin, la paille
valait quatre-vingts livres la botte, et encore n'en trouvait-on
plus.
D'Artagnan avait eu le soin d'en mettre quatre bottes de côté pour
lui. Il prit dans sa poche la clef du cabinet où il les avait
cachées, et, accompagné de Porthos, s'en retourna compter avec
Mousqueton, qui, naïvement et comme un digne intendant qu'il
était, leur remit quatre cent trente louis et garda encore cent
louis pour lui.
Mousqueton, qui ne savait rien de ce qui s'était passé au château,
ne comprenait pas comment l'idée de vendre de la paille ne lui
était pas venue plus tôt.
D'Artagnan mit l'or dans son chapeau, et tout en revenant fit son
compte avec Porthos. Il leur revenait à chacun deux cent quinze
louis.
Porthos alors seulement s'aperçut qu'il n'avait pas de paille pour
son compte, il retourna auprès de Mousqueton; mais Mousqueton
avait vendu jusqu'à son dernier fétu, ne gardant rien pour lui-
même.
Il revint alors trouver d'Artagnan, lequel, grâce à ses quatre
bottes de paille, était en train de confectionner, et en le
savourant d'avance avec délices, un lit si moelleux, si bien
rembourré à la tête, si bien couvert au pied, que ce lit eût fait
envie au roi lui-même, si le roi n'eût si bien dormi dans le sien.
D'Artagnan, à aucun prix, ne voulut déranger son lit pour Porthos;
mais moyennant quatre louis que celui-ci lui compta, il consentit
à ce que Porthos couchât avec lui.
Il rangea son épée à son chevet, posa ses pistolets à son côté,
étendit son manteau à ses pieds, plaça son feutre sur son manteau,
et s'étendit voluptueusement sur la paille qui craquait. Déjà il
caressait les doux rêves qu'engendre la possession de deux cent
dix-neuf louis gagnés en un quart d'heure, quand une voix retentit
à la porte de la salle et le fit bondir.
-- Monsieur d'Artagnan! criait-elle, monsieur d'Artagnan!
-- Ici, dit Porthos, ici!
Porthos comprenait que si d'Artagnan s'en allait, le lit lui
resterait à lui tout seul.
Un officier s'approcha.
D'Artagnan se souleva sur son coude.
-- C'est vous qui êtes monsieur d'Artagnan? dit-il.
-- Oui, monsieur; que me voulez-vous?
-- Je viens vous chercher.
-- De quelle part?
-- De la part de Son Éminence.
-- Dites à Monseigneur que je vais dormir et que je lui conseille
en ami d'en faire autant.
-- Son Éminence ne s'est pas couchée et ne se couchera pas, et
elle vous demande à l'instant même.
-- La peste étouffe le Mazarin, qui ne sait pas dormir à propos!
murmura d'Artagnan. Que me veut-il? Est-ce pour me faire
capitaine? En ce cas je lui pardonne.
Et le mousquetaire se leva tout en grommelant, prit son épée, son
chapeau, ses pistolets et son manteau, puis suivit l'officier,
tandis que Porthos, resté seul unique possesseur du lit, essayait
d'imiter les belles dispositions de son ami.
-- _Monsou_ d'Artagnan, dit le cardinal en apercevant celui qu'il
venait d'envoyer chercher si mal à propos, je n'ai point oublié
avec quel zèle vous m'avez servi, et je vais vous en donner une
preuve.
-- Bon! pensa d'Artagnan, cela s'annonce bien.
Mazarin regardait le mousquetaire et vit sa figure s'épanouir.
-- Ah! Monseigneur...
-- Monsieur d'Artagnan, dit-il, avez-vous bien envie d'être
capitaine?
-- Oui, Monseigneur.
-- Et votre ami désire-t-il toujours être baron?
-- En ce moment-ci, Monseigneur, il rêve qu'il l'est!
-- Alors, dit Mazarin, tirant d'un portefeuille la lettre qu'il
avait déjà montrée à d'Artagnan, prenez cette dépêche et portez-la
en Angleterre.
D'Artagnan regarda l'enveloppe: il n'y avait point d'adresse.
-- Ne puis-je savoir à qui je dois la remettre?
-- En arrivant à Londres, vous le saurez; à Londres seulement vous
déchirerez la double enveloppe.
-- Et quelles sont mes instructions?
-- D'obéir en tout point à celui à qui cette lettre est adressée.
D'Artagnan allait faire de nouvelles questions, lorsque Mazarin
ajouta:
-- Vous partez pour Boulogne; vous trouverez, _aux Armes
d'Angleterre_, un jeune gentilhomme nommé M. Mordaunt.
-- Oui, Monseigneur, et que dois-je faire de ce gentilhomme?
-- Le suivre jusqu'où il vous mènera.
D'Artagnan regarda le cardinal d'un air stupéfait.
-- Vous voilà renseigné, dit Mazarin; allez!
-- Allez! c'est bien facile à dire, reprit d'Artagnan; mais pour
aller il faut de l'argent et je n'en ai pas.
-- Ah! dit Mazarin en se grattant l'oreille, vous dites que vous
n'avez pas d'argent?
-- Non, Monseigneur.
-- Mais ce diamant que je vous donnai hier soir?
-- Je désire le conserver comme un souvenir de votre Éminence.
Mazarin soupira.
-- Il fait cher vivre en Angleterre, Monseigneur, et surtout comme
envoyé extraordinaire.
-- Hein! fit Mazarin, c'est un pays fort sobre et qui vit de
simplicité depuis la révolution; mais n'importe.
Il ouvrit un tiroir et prit une bourse.
-- Que dites-vous de ces mille écus?
D'Artagnan avança la lèvre inférieure d'une façon démesurée.
-- Je dis, Monseigneur, que c'est peu, car je ne partirai
certainement pas seul.
-- J'y compte bien, répondit Mazarin, M. du Vallon vous
accompagnera, le digne gentilhomme; car, après vous, mon cher
_monsou_ d'Artagnan, c'est bien certainement l'homme de France que
j'aime et estime le plus.
-- Alors, Monseigneur, dit d'Artagnan en montrant la bourse que
Mazarin n'avait point lâchée; alors, si vous l'aimez et l'estimez
tant, vous comprenez...
-- Soit! à sa considération, j'ajouterai deux cents écus.
-- Ladre! murmura d'Artagnan... Mais à notre retour, au moins,
ajouta-t-il tout haut, nous pourrons compter, n'est-ce pas,
M. Porthos sur sa baronnie et moi sur mon grade?
-- Foi de Mazarin!
-- J'aimerais mieux un autre serment, se dit tout bas d'Artagnan;
puis tout haut: Ne puis-je, dit-il, présenter mes respects à Sa
Majesté la reine?
-- Sa Majesté dort, répondit vivement Mazarin, et il faut que vous
partiez sans délai; allez donc, monsieur.
-- Encore un mot, Monseigneur: si on se bat où je vais, me
battrai-je?
-- Vous ferez ce que vous ordonnera la personne à laquelle je vous
adresse.
-- C'est bien, Monseigneur, dit d'Artagnan en allongeant la main
pour recevoir le sac, et je vous présente tous mes respects.
D'Artagnan mit lentement le sac dans sa large poche et, se
retournant vers l'officier:
-- Monsieur, lui dit-il, voulez-vous bien aller réveiller à son
tour M. du Vallon de la part de Son Éminence et lui dire que je
l'attends aux écuries?
L'officier partit aussitôt avec un empressement qui parut à
d'Artagnan avoir quelque chose d'intéressé.
Porthos venait de s'étendre à son tour dans son lit, et il
commençait à ronfler harmonieusement, selon son habitude,
lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.
Il crut que c'était d'Artagnan et ne bougea point.
-- De la part du cardinal, dit l'officier.
-- Hein! dit Porthos en ouvrant de grands yeux, que dites-vous?
-- Je dis que Son Éminence vous envoie en Angleterre, et que
M. d'Artagnan vous attend aux écuries.
Porthos poussa un profond soupir, se leva, prit son feutre, ses
pistolets, son épée et son manteau, et sortit en jetant un regard
de regret sur le lit dans lequel il s'était promis de si bien
dormir.
À peine avait-il tourné le dos que l'officier y était installé, et
il n'avait point passé le seuil de la porte que son successeur, à
son tour, ronflait à tout rompre. C'était bien naturel, il était
seul dans toute cette assemblée, avec le roi, la reine et
Monseigneur Gaston d'Orléans, qui dormît gratis.