La belle Madeleine annonça à d'Artagnan que Planchet était de
retour et avait amené Mousqueton, lequel avait supporté
héroïquement l'extraction de la balle et se trouvait aussi bien
que le comportait son état.
D'Artagnan ordonna alors d'appeler Planchet; mais, si bien qu'on
l'appelât, Planchet ne répondit point: il avait disparu.
-- Alors, du vin! dit d'Artagnan.
Puis quand le vin fut apporté et que d'Artagnan fut seul avec
Raoul:
-- Vous êtes bien content de vous, n'est-ce pas? dit-il en le
regardant entre les deux yeux.
-- Mais oui, dit Raoul; il me semble que j'ai fait mon devoir.
N'ai-je pas défendu le roi?
-- Et qui vous dit de défendre le roi?
-- Mais M. le comte de La Fère lui-même.
-- Oui, le roi; mais aujourd'hui vous n'avez pas défendu le roi,
vous avez défendu Mazarin, ce qui n'est pas la même chose.
-- Mais, monsieur...
-- Vous avez fait une énormité, jeune homme, vous vous êtes mêlé
de choses qui ne vous regardent pas.
-- Cependant vous-même...
-- Oh! moi, c'est autre chose; moi, j'ai dû obéir aux ordres de
mon capitaine. Votre capitaine, à vous, c'est M. le Prince.
Entendez bien cela, vous n'en avez pas d'autre. Mais a-t-on vu,
continua d'Artagnan, cette mauvaise tête qui va se faire mazarin,
et qui aide à arrêter Broussel! Ne soufflez pas un mot de cela, au
moins, ou M. le comte de La Fère serait furieux.
-- Vous croyez que M. le comte de La Fère se fâcherait contre moi?
-- Si je le crois! j'en suis sûr; sans cela je vous remercierais,
car enfin vous avez travaillé pour nous. Aussi je vous gronde en
son lieu et place; la tempête sera plus douce, croyez-moi. Puis,
ajouta d'Artagnan, j'use, mon cher enfant, du privilège que votre
tuteur m'a concédé.
-- Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Raoul.
D'Artagnan se leva, alla à son secrétaire, prit une lettre et la
présenta à Raoul.
Dès que Raoul eut parcouru le papier, ses regards se troublèrent.
-- Oh! mon Dieu, dit-il en levant ses beaux yeux tout humides de
larmes sur d'Artagnan, M. le comte a donc quitté Paris sans me
voir?
-- Il est parti il y a quatre jours, dit d'Artagnan.
-- Mais sa lettre semble indiquer qu'il court un danger de mort.
-- Ah bien oui; lui, courir un danger de mort! soyez tranquille:
non, il voyage pour affaire et va revenir bientôt; vous n'avez pas
de répugnance, je l'espère, à m'accepter pour tuteur par intérim?
-- Oh! non, monsieur d'Artagnan, dit Raoul, vous êtes si brave
gentilhomme et M. le comte de La Fère vous aime tant!
-- Eh! mon Dieu! aimez-moi aussi; je ne vous tourmenterai guère,
mais à la condition que vous serez frondeur, mon jeune ami, et
très frondeur même.
-- Mais puis-je continuer de voir madame de Chevreuse?
-- Je le crois mordieu bien! et M. le coadjuteur aussi, et madame
de Longueville aussi; et si le bonhomme Broussel était là, que
vous avez si étourdiment contribué à faire arrêter, je vous
dirais: Faites vos excuses bien vite à M. Broussel et embrassez-le
sur les deux joues.
-- Allons, monsieur, je vous obéirai, quoique je ne vous comprenne
pas.
-- C'est inutile que vous compreniez. Tenez, continua d'Artagnan
en se tournant vers la porte qu'on venait d'ouvrir, voici M. du
Vallon qui nous arrive avec ses habits tout déchirés.
-- Oui, mais en échange, dit Porthos ruisselant de sueur et tout
souillé de poussière, en échange j'ai déchiré bien des peaux. Ces
croquants ne voulaient-ils pas m'ôter mon épée! Peste! quelle
émotion populaire! continua le géant avec son air tranquille; mais
j'en ai assommé plus de vingt avec le pommeau de Balizarde... Un
doigt de vin, d'Artagnan.
-- Oh! je m'en rapporte à vous, dit le Gascon en remplissant le
verre de Porthos jusqu'au bord; mais quand vous aurez bu, dites-
moi votre opinion.
Porthos avala le verre d'un trait; puis, quand il l'eut posé sur
la table et qu'il eut sucé sa moustache:
-- Sur quoi? dit-il.
-- Tenez, reprit d'Artagnan, voici monsieur de Bragelonne qui
voulait à toute force aider à l'arrestation de Broussel et que
j'ai eu grand peine à empêcher de défendre M. de Comminges!
-- Peste! dit Porthos; et le tuteur, qu'aurait-il dit s'il eût
appris cela?
-- Voyez-vous, interrompit d'Artagnan; frondez, mon ami, frondez
et songez que je remplace M. le comte en tout.
Et il fit sonner sa bourse.
Puis, se retournant vers son compagnon:
-- Venez-vous, Porthos? dit-il.
-- Où cela? demanda Porthos en se versant un second verre de vin.
-- Présenter nos hommages au cardinal.
Porthos avala le second verre avec la même tranquillité qu'il
avait bu le premier, reprit son feutre, qu'il avait déposé sur une
chaise, et suivit d'Artagnan.
Quant à Raoul, il resta tout étourdi de ce qu'il voyait,
d'Artagnan lui ayant défendu de quitter la chambre avant que toute
cette émotion se fût calmée.