XLI. Mazarin et Madame Henriette

Le cardinal se leva et alla recevoir en hâte la reine

d'Angleterre. Il la joignit au milieu de la galerie qui précédait

son cabinet.

Il témoignait d'autant plus de respect à cette reine sans suite et

sans parure, qu'il sentait lui-même qu'il avait bien quelque

reproche à se faire sur son avarice et son manque de coeur.

Mais les suppliants savent contraindre leur visage à prendre

toutes les expressions, et la fille de Henri IV souriait en venant

au-devant de celui qu'elle haïssait et méprisait.

-- Ah! se dit à lui-même Mazarin, quel doux visage! Viendrait-elle

pour m'emprunter de l'argent?

Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort; il

tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l'éclat

attirait les yeux sur sa main, qu'il avait d'ailleurs blanche et

belle. Malheureusement cette bague n'avait pas la vertu de celle

de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu'il faisait ce

que venait de faire Mazarin.

Or, Mazarin eût bien désiré être invisible en ce moment, car il

devinait que Madame Henriette venait lui demander quelque chose;

du moment où une reine qu'il avait traitée ainsi apparaissait avec

le sourire sur les lèvres, au lieu d'avoir la menace sur la

bouche, elle venait en suppliante.

-- Monsieur le cardinal, dit l'auguste visiteuse, j'avais d'abord

eu l'idée de parler de l'affaire qui m'amène avec la reine ma

soeur, mais j'ai réfléchi que les choses politiques regardent

avant tout les hommes.

-- Madame, dit Mazarin, croyez que Votre Majesté me confond avec

cette distinction flatteuse.

-- Il est bien gracieux, pensa la reine, m'aurait-il donc devinée?

On était arrivé au cabinet du cardinal. Il fit asseoir la reine,

et lorsqu'elle fut accommodée dans son fauteuil:

-- Donnez, dit-il, vos ordres au plus respectueux de vos

serviteurs.

-- Hélas! monsieur, répondit la reine, j'ai perdu l'habitude de

donner des ordres, et pris celle de faire des prières. Je viens

vous prier, trop heureuse si ma prière est exaucée par vous.

-- Je vous écoute, Madame, dit Mazarin.

-- Monsieur le cardinal, il s'agit de la guerre que le roi mon

mari soutient contre ses sujets rebelles. Vous ignorez peut-être

qu'on se bat en Angleterre, dit la reine avec un sourire triste,

et que dans peu l'on se battra d'une façon bien plus décisive

encore qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.

-- Je l'ignore complètement, madame, dit le cardinal en

accompagnant ces paroles d'un léger mouvement d'épaule. Hélas! nos

guerres à nous absorbent le temps et l'esprit d'un pauvre ministre

incapable et infirme comme je le suis.

-- Eh bien! monsieur le cardinal, dit la reine, je vous apprendrai

donc que Charles Ier, mon époux, est à la veille d'engager une

action décisive. En cas d'échec... Mazarin fit un mouvement... Il

faut tout prévoir, continua la reine; en cas d'échec, il désire se

retirer en France et y vivre comme un simple particulier. Que

dites-vous de ce projet?

Le cardinal avait écouté sans qu'une fibre de son visage trahit

l'impression qu'il éprouvait; en écoutant, son sourire resta ce

qu'il était toujours, faux et câlin, et quand la reine eut fini:

-- Croyez-vous, Madame, dit-il de sa voix la plus soyeuse, que la

France, tout agitée et toute bouillante comme elle est elle-même,

soit un port bien salutaire pour un roi détrôné? La couronne est

déjà peu solide sur la tête du roi Louis XIV, comment

supporterait-il un double poids?

-- Ce poids n'a pas été bien lourd, quant à ce qui me regarde,

interrompit la reine avec un douloureux sourire, et je ne demande

pas qu'on fasse plus pour mon époux qu'on n'a fait pour moi. Vous

voyez que nous sommes des rois bien modestes, monsieur.

-- Oh! vous, Madame, vous, se hâta de dire le cardinal pour couper

court aux explications qu'il voyait arriver, vous, c'est autre

chose, une fille de Henri IV, de ce grand, de ce sublime roi...

-- Ce qui ne vous empêche pas de refuser l'hospitalité à son

gendre, n'est-ce pas, monsieur? Vous devriez pourtant vous

souvenir que ce grand, ce sublime roi, proscrit un jour comme va

l'être mon mari, a été demander du secours à l'Angleterre, et que

l'Angleterre lui en a donné; il est vrai de dire que la reine

Élisabeth n'était pas sa nièce.

-- _Peccato!_ dit Mazarin se débattant sous cette logique si

simple, Votre Majesté ne me comprend pas; elle juge mal mes

intentions, et cela sans doute parce que je m'explique mal en

français.

-- Parlez italien, monsieur; la reine Marie de Médicis, notre

mère, nous a appris cette langue avant que le cardinal votre

prédécesseur l'ait envoyée mourir en exil. S'il est resté quelque

chose de ce grand, de ce sublime roi Henri dont vous parliez tout

à l'heure, il doit bien s'étonner de cette profonde admiration

pour lui jointe à si peu de pitié pour sa famille.

La sueur coulait à grosses gouttes sur le front de Mazarin.

-- Cette admiration est, au contraire, si grande et si réelle,

Madame, dit Mazarin sans accepter l'offre que lui faisait la reine

de changer d'idiome, que, si le roi Charles Ier -- que Dieu le

garde de tout malheur! -- venait en France, je lui offrirais ma

maison, ma propre maison; mais, hélas! ce serait une retraite peu

sûre. Quelque jour le peuple brûlera cette maison comme il a brûlé

celle du maréchal d'Ancre. Pauvre Concino Concini! il ne voulait

cependant que le bien de la France.

-- Oui, Monseigneur, comme vous, dit ironiquement la reine.

Mazarin fit semblant de ne pas comprendre le double sens de la

phrase qu'il avait dite lui-même, et continua de s'apitoyer sur le

sort de Concino Concini.

-- Mais enfin, monseigneur le cardinal, dit la reine impatientée,

que me répondez-vous?

-- Madame, s'écria Mazarin de plus en plus attendri, Madame, Votre

Majesté me permettrait-elle de lui donner un conseil? Bien entendu

qu'avant de prendre cette hardiesse, je commence à me mettre aux

pieds de Votre Majesté pour tout ce qui lui fera plaisir.

-- Dites, monsieur, répondit la reine. Le conseil d'un homme aussi

prudent que vous doit être assurément bon.

-- Madame, croyez-moi, le roi doit se défendre jusqu'au bout.

-- Il l'a fait, monsieur, et cette dernière bataille, qu'il va

livrer avec des ressources bien inférieures à celles de ses

ennemis, prouve qu'il ne compte pas se rendre sans combattre; mais

enfin, dans le cas où il serait vaincu?

-- Eh bien, Madame, dans ce cas, mon avis, je sais que je suis

bien hardi de donner un avis à Votre Majesté, mais mon avis est

que le roi ne doit pas quitter son royaume. On oublie vite les

rois absents: s'il passe en France, sa cause est perdue.

-- Mais alors, dit la reine, si c'est votre avis et que vous lui

portiez vraiment intérêt, envoyez-lui quelque secours d'hommes et

d'argent; car, moi, je ne puis plus rien pour lui, j'ai vendu pour

l'aider jusqu'à mon dernier diamant. Il ne me reste rien, vous le

savez, vous le savez mieux que personne, monsieur. S'il m'était

resté quelque bijou, j'en aurais acheté du bois pour me chauffer,

moi et ma fille, cet hiver.

-- Ah! Madame, dit Mazarin, Votre Majesté ne sait guère ce qu'elle

me demande. Du jour où un secours d'étrangers entre à la suite

d'un roi pour le replacer sur le trône, c'est avouer qu'il n'a

plus d'aide dans l'amour de ses sujets.

-- Au fait, monsieur le cardinal, dit la reine impatientée de

suivre cet esprit subtil dans le labyrinthe de mots où il

s'égarait, au fait, et répondez-moi oui ou non: si le roi persiste

à rester en Angleterre, lui enverrez-vous des secours? S'il vient

en France, lui donnerez-vous l'hospitalité?

-- Madame, dit le cardinal en affectant la plus grande franchise,

je vais montrer à Votre Majesté, je l'espère, combien je lui suis

dévoué et le désir que j'ai de terminer une affaire qu'elle a tant

à coeur. Après quoi Votre Majesté, je pense, ne doutera plus de

mon zèle à la servir.

La reine se mordait les lèvres et s'agitait d'impatience sur son

fauteuil.

-- Eh bien! qu'allez-vous faire? dit-elle enfin; voyons, parlez.

-- Je vais à l'instant même aller consulter la reine, et nous

déférerons de suite la chose au parlement.

-- Avec lequel vous êtes en guerre, n'est-ce pas? Vous chargerez

Broussel d'en être rapporteur. Assez, monsieur le cardinal, assez.

Je vous comprends, ou plutôt j'ai tort. Allez en effet au

parlement; car c'est de ce parlement, ennemi des rois, que sont

venus à la fille de ce grand, de ce sublime Henri IV, que vous

admirez tant, les seuls secours qui l'aient empêchée de mourir de

faim et de froid cet hiver.

Et, sur ces paroles, la reine se leva avec une majestueuse

indignation.

Le cardinal étendit vers elle ses mains jointes.

-- Ah! Madame, Madame, que vous me connaissez mal, mon Dieu!

Mais la reine Henriette, sans même se retourner du côté de celui

qui versait ces hypocrites larmes, traversa le cabinet, ouvrit la

porte elle-même, et, au milieu des gardes nombreuses de Éminence,

des courtisans empressés à lui faire leur cour, du luxe d'une

royauté rivale, elle alla prendre la main de Winter, seul, isolé

et debout. Pauvre reine déjà déchue, devant laquelle tous

s'inclinaient encore par étiquette, mais qui n'avait plus, de

fait, qu'un seul bras sur lequel elle pût s'appuyer.

-- C'est égal, dit Mazarin quand il fut seul, cela m'a donné de la

peine, et c'est un rude rôle à jouer. Mais je n'ai rien dit ni à

l'un ni à l'autre. Hum! le Cromwell est un rude chasseur de rois,

je plains ses ministres, s'il en prend jamais. Bernouin!

Bernouin entra.

-- Qu'on voie si le jeune homme au pourpoint noir et aux cheveux

courts, que vous avez tantôt introduit près de moi, est encore au

palais.

Bernouin sortit. Le cardinal occupa le temps de son absence à

retourner en dehors le chaton de sa bague, à en frotter le

diamant, à en admirer l'eau, et comme une larme roulait encore

dans ses yeux et lui rendait la vue trouble, il secoua la tête

pour la faire tomber.

Bernouin rentra avec Comminges, qui était de garde.

-- Monseigneur, dit Comminges, comme je reconduisais le jeune

homme que Votre Éminence demande, il s'est approché de la porte

vitrée de la galerie et a regardé quelque chose avec étonnement,

sans doute le tableau de Raphaël, qui est vis-à-vis cette porte.

Ensuite il a rêvé un instant, et a descendu l'escalier. Je crois

l'avoir vu monter sur un cheval gris et sortir de la cour du

palais. Mais Monseigneur ne va-t-il point chez la reine?

-- Pourquoi faire?

-- M. de Guitaut, mon oncle, vient de me dire que Sa Majesté avait

reçu des nouvelles de l'armée.

-- C'est bien, j'y cours.

En ce moment, M. de Villequier apparut. Il venait en effet

chercher le cardinal de la part de la reine.

Comminges avait bien vu, et Mordaunt avait réellement agi comme il

l'avait raconté. En traversant la galerie parallèle à la grande

galerie vitrée, il aperçut de Winter qui attendait que la reine

eût terminé sa négociation.

À cette vue, le jeune homme s'arrêta court, non point en

admiration devant le tableau de Raphaël, mais comme fasciné par la

vue d'un objet terrible. Ses yeux se dilatèrent; un frisson courut

par tout son corps. On eût dit qu'il voulait franchir le rempart

de verre qui le séparait de son ennemi; car si Comminges avait vu

avec quelle expression de haine les yeux de ce jeune homme

s'étaient fixés sur de Winter, il n'eût point douté un instant que

ce seigneur anglais ne fût son ennemi mortel.

Mais il s'arrêta.

Ce fut pour réfléchir sans doute; car au lieu de se laisser

entraîner à son premier mouvement, qui avait été d'aller droit à

milord de Winter, il descendit lentement l'escalier, sortit du

palais la tête baissée, se mit en selle, fit ranger son cheval à

l'angle de la rue Richelieu et, les yeux fixés sur la grille, il

attendit que le carrosse de la reine sortît de la cour.

Il ne fut pas longtemps à attendre, car à peine la reine était-

elle restée un quart d'heure chez Mazarin; mais ce quart d'heure

d'attente parut un siècle à celui qui attendait.

Enfin la lourde machine qu'on appelait alors un carrosse sortit,

en grondant, des grilles, et de Winter, toujours à cheval, se

pencha de nouveau à la portière pour causer avec Sa Majesté.

Les chevaux partirent au trot et prirent le chemin du Louvre, où

ils entrèrent. Avant de partir du couvent des Carmélites, Madame

Henriette avait dit à sa fille de venir l'attendre au Palais

qu'elle avait habité longtemps et qu'elle n'avait quitté que parce

que leur misère leur semblait plus lourde encore dans les salles

dorées.

Mordaunt suivit la voiture, et lorsqu'il l'eut vue entrer sous

l'arcade sombre, il alla, lui et son cheval, s'appliquer contre

une muraille sur laquelle l'ombre s'étendait, et demeura immobile

au milieu des moulures de Jean Goujon, pareil à un bas-relief

représentant une statue équestre.

Il attendait comme il avait déjà fait au Palais-Royal.

XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la

providence

-- Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut éloigné ses

serviteurs.

-- Eh bien, ce que j'avais prévu arrive, milord.

-- Il refuse?

-- Ne vous l'avais-je pas dit d'avance?

-- Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse

l'hospitalité à un prince malheureux? mais c'est la première fois,

Madame!

-- Je n'ai pas dit la France, milord, j'ai dit le cardinal, et le

cardinal n'est pas même français.

-- Mais la reine, l'avez-vous vue?

-- Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tête tristement;

ce n'est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit

non. Ignorez-vous que cet Italien mène tout, au-dedans comme au-

dehors? Il y a plus, et j'en reviens à ce que je vous ai dit, je

ne serais pas étonnée que nous eussions été prévenus par Cromwell;

il était embarrassé en me parlant, et cependant ferme dans sa

volonté de refuser. Puis, avez-vous remarqué cette agitation au

Palais-Royal, ces allées, ces venues de gens affairés! Auraient-

ils reçu quelques nouvelles, milord?

-- Ce n'est point d'Angleterre, Madame; j'ai fait si grande

diligence que je suis sûr de n'avoir point été prévenu: je suis

parti il y a trois jours, j'ai passé par miracle au milieu de

l'armée puritaine, j'ai pris la poste avec mon laquais Tony, et

les chevaux que nous montons, nous les avons achetés à Paris.

D'ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j'en suis sûr, attendra

la réponse de Votre Majesté.

-- Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au désespoir, que

je ne puis rien, que j'ai souffert autant que lui, plus que lui,

obligée que je suis de manger le pain de l'exil, et de demander

l'hospitalité à de faux amis qui rient de mes larmes, et que,

quant à sa personne royale, il faut qu'il se sacrifie

généreusement et meure en roi. J'irai mourir à ses côtés.

-- Madame! Madame! s'écria de Winter, Votre Majesté s'abandonne au

découragement, et peut-être nous reste-t-il encore quelque espoir.

-- Plus d'amis, milord! plus d'amis dans le monde entier que vous!

O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Madame Henriette en levant les bras

au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs généreux qui

existaient sur la terre!

-- J'espère que non, Madame, répondit de Winter rêveur; je vous ai

parlé de quatre hommes.

-- Que voulez-vous faire avec quatre hommes?

-- Quatre hommes dévoués, quatre hommes résolus à mourir peuvent

beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont

beaucoup fait dans un temps.

-- Et ces quatre hommes, où sont-ils?

-- Ah! voilà ce que j'ignore. Depuis près de vingt ans je les ai

perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions où j'ai vu

le roi en péril j'ai songé à eux.

-- Et ces hommes étaient vos amis?

-- L'un d'eux a tenu ma vie entre ses mains et me l'a rendue; je

ne sais pas s'il est resté mon ami, mais depuis ce temps au moins,

moi, je suis demeuré le sien.

-- Et ces hommes sont en France, milord?

-- Je le crois.

-- Dites leurs noms; peut-être les ai-je entendu nommer et

pourrais-je vous aider dans votre recherche.

-- L'un d'eux se nommait le chevalier d'Artagnan.

-- Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier d'Artagnan est

lieutenant aux gardes, j'ai entendu prononcer son nom; mais,

faites-y attention, cet homme, j'en ai peur, est tout au cardinal.

-- En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je

commencerais à croire que nous sommes véritablement maudits.

-- Mais les autres, dit la reine, qui s'accrochait à ce dernier

espoir comme un naufragé aux débris de son vaisseau, les autres,

milord!

-- Le second, j'ai entendu son nom par hasard, car avant de se

battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs

noms, le second s'appelait le comte de La Fère. Quant aux deux

autres, l'habitude que j'avais de les appeler de noms empruntés

m'a fait oublier leurs noms véritables.

-- Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver,

dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes

pourraient être si utiles au roi.

-- Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les mêmes; écoutez bien

ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: n'avez-vous pas

entendu raconter que la reine Anne d'Autriche avait été autrefois

sauvée du plus grand danger que jamais reine ait couru?

-- Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais à

propos de quels ferrets de diamants.

-- Eh bien! c'est cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la

sauvèrent, et je souris de pitié en songeant que si les noms de

ces gentilshommes ne vous sont pas connus, c'est que la reine les

a oubliés, tandis qu'elle aurait dû les faire les premiers

seigneurs du royaume.

-- Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire

quatre hommes, ou plutôt trois hommes? car, je vous le dis, il ne

faut pas compter sur M. d'Artagnan.

-- Ce serait une vaillante épée de moins, Madame, mais il en

resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre

hommes dévoués autour du roi pour le garder de ses ennemis,

l'entourer dans la bataille, l'aider dans le conseil l'escorter

dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi

vainqueur, mais pour le sauver s'il était vaincu, pour l'aider à

traverser la mer, et quoi qu'en dise Mazarin, une fois sur les

côtes de France, votre royal époux y trouverait autant de

retraites et d'asiles que l'oiseau de mer en trouve dans les

tempêtes.

-- Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les

retrouvez, s'ils consentent à passer avec vous en Angleterre, je

leur donnerai à chacun un duché le jour où nous remonterons sur le

trône, et en outre autant d'or qu'il en faudrait pour paver le

palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en

conjure.

-- Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les

trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majesté

oublie-t-elle que le roi attend sa réponse et l'attend avec

angoisse?

-- Alors nous sommes donc perdus! s'écria la reine avec

l'expansion d'un coeur brisé.

En ce moment la porte s'ouvrit, la jeune Henriette parut, et la

reine, avec cette sublime force qui est l'héroïsme des mères,

renfonça ses larmes au fond de son coeur en faisant signe à de

Winter de changer de conversation.

Mais cette réaction, si puissante qu'elle fût, n'échappa point aux

yeux de la jeune princesse; elle s'arrêta sur le seuil, poussa un

soupir, et s'adressant à la reine:

-- Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mère? lui dit-

elle.

La reine sourit, et au lieu de lui répondre:

-- Tenez, de Winter, lui dit-elle, j'ai au moins gagné une chose à

n'être plus qu'à moitié reine, c'est que mes enfants m'appellent

ma mère au lieu de m'appeler Madame.

Puis se tournant vers sa fille:

-- Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle.

-- Ma mère, dit la jeune princesse, un cavalier vient d'entrer au

Louvre et demande à présenter ses respects à Votre Majesté; il

arrive de l'armée, et a, dit-il, une lettre à vous remettre de la

part du maréchal de Grammont, je crois.

-- Ah! dit la reine à de Winter, c'est un de mes fidèles; mais ne

remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement

servis, que c'est ma fille qui fait les fonctions d'introductrice?

-- Madame, ayez pitié de moi, dit de Winter, vous me brisez l'âme.

-- Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine.

-- Je l'ai vu par la fenêtre, Madame; c'est un jeune homme qui

paraît à peine seize ans et qu'on nomme le vicomte de Bragelonne.

La reine fit en souriant un signe de la tête, la jeune princesse

rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil.

Il fit trois pas vers la reine et s'agenouilla.

-- Madame, dit-il, j'apporte à Votre Majesté une lettre de mon

ami, M. le comte de Guiche, qui m'a dit avoir l'honneur d'être de

vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et

l'expression de ses respects.

Au nom du comte de Guiche, une rougeur se répandit sur les joues

de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine

sévérité.

-- Mais vous m'aviez dit que la lettre était du maréchal de

Grammont, Henriette! dit la reine.

-- Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille.

-- C'est ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annoncé

effectivement comme venant de la part du maréchal de Grammont;

mais blessé au bras droit, il n'a pu écrire, et c'est le comte de

Guiche qui lui a servi de secrétaire.

-- On s'est donc battu? dit la reine faisant signe à Raoul de se

relever.

-- Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre à de

Winter, qui s'était avancé pour la recevoir et qui la transmit à

la reine.

À cette nouvelle d'une bataille livrée, la jeune princesse ouvrit

la bouche pour faire une question qui l'intéressait sans doute;

mais sa bouche se referma sans avoir prononcé une parole, tandis

que les roses de ses joues disparaissaient graduellement.

La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel

les traduisit; car s'adressant de nouveau à Raoul:

-- Et il n'est rien arrivé de mal au jeune comte de Guiche?

demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme

il vous l'a dit, monsieur, mais encore de nos amis.

-- Non, Madame, répondit Raoul; mais au contraire, il a gagné dans

cette journée une grande gloire, et il a eu l'honneur d'être

embrassé par M. le Prince sur le champ de bataille.

La jeune princesse frappa ses mains l'une contre l'autre, mais

toute honteuse de s'être laissé entraîner à une pareille

démonstration de joie, elle se tourna à demi et se pencha vers un

vase plein de roses comme pour en respirer l'odeur.

-- Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine.

-- J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'il écrivait au nom

de son père.

-- Oui, monsieur.

La reine décacheta la lettre et lut:

«Madame et reine,

«Ne pouvant avoir l'honneur de vous écrire moi-même pour cause

d'une blessure que j'ai reçue dans la main droite, je vous fais

écrire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez être

votre serviteur à l'égal de son père, pour vous dire que nous

venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne

peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et à la

reine sur les affaires de l'Europe. Que Votre Majesté, si elle

veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour

insister en faveur de son auguste époux auprès du gouvernement du

roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura l'honneur de vous

remettre cette lettre, est l'ami de mon fils, auquel il a, selon

toute probabilité, sauvé la vie; c'est un gentilhomme auquel Votre

Majesté peut entièrement se confier, dans le cas où elle aurait

quelque ordre verbal ou écrit à me faire parvenir.

«J'ai l'honneur d'être avec respect...

«Maréchal DE GRAMMONT.»

Au moment où il avait été question du service qu'il avait rendu au

comte, Raoul n'avait pu s'empêcher de tourner la tête vers la

jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une

expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il n'y avait plus

de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami.

-- La bataille de Lens est gagnée! dit la reine. Ils sont heureux

ici, ils gagnent des batailles! Oui, le maréchal de Grammont a

raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais j'ai bien

peur qu'elle ne fasse rien aux nôtres, si toutefois elle ne leur

nuit pas. Cette nouvelle est récente, monsieur, continua la reine,

je vous sais gré d'avoir mis cette diligence à me l'apporter; sans

vous, sans cette lettre, je ne l'eusse apprise que demain, après-

demain peut-être, la dernière de tout Paris.

-- Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais où cette

nouvelle soit arrivée; personne encore ne la connaît; et j'avais

juré à M. le comte de Guiche de remettre cette lettre à Votre

Majesté avant même d'avoir embrassé mon tuteur.

-- Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de

Winter. J'ai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours?

-- Non, monsieur, il est mort, et c'est de lui que mon tuteur,

dont il était parent assez proche, je crois, a hérité cette terre

dont il porte le nom.

-- Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait

s'empêcher de prendre intérêt à ce beau jeune homme, comment se

nomme-t-il?

-- M. le comte de La Fère, Madame, répondit le jeune homme en

s'inclinant.

De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en

éclatant de joie.

-- Le comte de La Fère! s'écria-t-elle; n'est-ce point ce nom que

vous m'avez dit?

Quant à de Winter, il ne pouvait en croire ce qu'il avait entendu.

-- M. le comte de La Fère! s'écria-t-il à son tour. Oh! monsieur,

répondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fère n'est-il

point un seigneur que j'ai connu beau et brave, qui fut

mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante-

sept à quarante-huit ans?

-- Oui, monsieur, c'est cela en tous points.

-- Et qui servait sous un nom d'emprunt?

-- Sous le nom d'Athos. Dernièrement encore j'ai, entendu son ami,

M. d'Artagnan, lui donner ce nom.

-- C'est cela, Madame, c'est cela. Dieu soit loué! Et il est à

Paris? continua le comte en s'adressant à Raoul.

Puis revenant à la reine:

-- Espérez encore, espérez, lui dit-il, la Providence se déclare

pour nous, puisqu'elle fait que je retrouve ce brave gentilhomme

d'une façon si miraculeuse. Et où loge-t-il, monsieur, je vous

prie?

-- M. le comte de La Fère loge rue Guénégaud, hôtel du Grand-Roi-

Charlemagne.

-- Merci, monsieur. Prévenez ce digne ami afin qu'il reste chez

lui, je vais aller l'embrasser tout à l'heure.

-- Monsieur, j'obéis avec grand plaisir, si Sa Majesté veut me

donner mon congé.

-- Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez,

et soyez assuré de notre affection.

Raoul s'inclina respectueusement devant les deux princesses, salua

de Winter et partit.

De Winter et la reine continuèrent à s'entretenir quelque temps à

voix basse pour que la jeune princesse ne les entendît pas; mais

cette précaution était inutile, celle-ci s'entretenait avec ses

pensées.

Puis comme de Winter allait prendre congé:

-- Écoutez, milord, dit la reine, j'avais conservé cette croix de

diamants, qui vient de ma mère, et cette plaque de saint Michel,

qui vient de mon époux; ils valent à peu près cinquante mille

livres. J'avais juré de mourir de faim près de ces gages précieux

plutôt que de m'en défaire; mais aujourd'hui que ces deux bijoux

peuvent être utiles à lui ou à ses défenseurs, il faut sacrifier

tout à cette espérance. Prenez-les; et s'il est besoin d'argent

pour votre expédition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais

si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je

vous tiens comme m'ayant rendu le plus grand service qu'un

gentilhomme puisse rendre à une reine, et qu'au jour de ma

prospérité celui qui me rapportera cette plaque et cette croix

sera béni par moi et mes enfants.

-- Madame, dit le Winter, Votre Majesté sera servie par un homme

dévoué. Je cours déposer en lieu sûr ces deux objets, que je

n'accepterais pas s'il nous restait les ressources de notre

ancienne fortune; mais nos biens sont confisqués, notre argent

comptant est tari, et nous sommes arrivés aussi à faire ressources

de tout ce que nous possédons. Dans une heure je me rends chez le

comte de La Fère, et demain Votre Majesté aura une réponse

définitive.

La reine tendit la main à lord de Winter, qui la baisa

respectueusement; et se tournant vers sa fille:

-- Milord, dit-elle, vous étiez chargé de remettre à cette enfant

quelque chose de la part de son père.

De Winter demeura étonné; il ne savait pas ce que la reine voulait

dire.

La jeune Henriette s'avança alors souriant et rougissant, et

tendit son front au gentilhomme.

-- Dites à mon père que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu,

puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille

la plus soumise et la plus affectionnée.

-- Je le sais, Madame, répondit de Winter, en touchant de ses

lèvres le front d'Henriette.

Puis il partit, traversant, sans être reconduit, ces grands

appartements déserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout

blasé qu'il était par cinquante années de vie de cour, il ne

pouvait s'empêcher de verser à la vue de cette royale infortune,

si digne et si profonde à la fois.

Vingt ans après · 第 43 / 95 题