XX. Grimaud entre en fonctions

Grimaud se présenta donc avec ses dehors favorables au donjon de

Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible;

ce qui pourrait faire croire qu'il était véritablement le fils du

cardinal de Richelieu, dont c'était aussi la prétention éternelle.

Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les

sourcils rapprochés, les lèvres minces, le nez crochu et les

pommettes saillantes de Grimaud étaient des indices parfaits. Il

ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en répondit quatre.

-- Voilà un garçon distingué, et je l'avais jugé tel, dit

M. de Chavigny; allez vous faire agréer de M. La Ramée, et dites-

lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection

beaucoup plus rigoureuse de La Ramée. Ce qui le rendait plus

difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se

reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur

Grimaud.

Grimaud avait juste les qualités qui peuvent séduire un exempt qui

désire un sous-exempt; aussi, après mille questions qui

n'obtinrent chacune qu'un quart de réponse, La Ramée, fasciné par

cette sobriété de paroles, se frotta les mains et enrôla Grimaud.

-- La consigne? demanda Grimaud.

-- La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ôter tout

instrument piquant ou tranchant, l'empêcher de faire signe aux

gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.

-- C'est tout? demanda Grimaud.

-- Tout pour le moment, répondit La Ramée. Des circonstances

nouvelles, s'il y en a, amèneront de nouvelles consignes.

-- Bon, répondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci était en train de se peigner la barbe qu'il laissait

pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pièce au Mazarin en

étalant sa misère et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais

comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon,

reconnaître au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon,

dont le souvenir lui était toujours cher, il n'avait pas voulu

être pour elle ce qu'il était pour Mazarin; il avait donc, dans

l'espérance de la revoir, demandé un peigne de plomb qui lui avait

été accordé.

M. de Beaufort avait demandé un peigne de plomb, parce que comme

tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait

en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de déposer

sur la table; il le prit en faisant une révérence.

Le duc regarda cette étrange figure avec étonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

-- Holà, hé! qu'est-ce que cela? s'écria le duc, et quel est ce

drôle?

Grimaud ne répondit point, mais salua une seconde fois.

-- Es-tu muet? s'écria le duc.

Grimaud fit signe que non.

-- Qu'es-tu alors? réponds, je te l'ordonne, dit le duc.

-- Gardien, répondit Grimaud.

-- Gardien! s'écria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure

patibulaire à ma collection. Holà! La Ramée, quelqu'un!

La Ramée appelé accourut; malheureusement pour le prince il

allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris, il était déjà

dans la cour et remonta mécontent.

-- Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.

-- Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa

poche? demanda M. de Beaufort.

-- C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garçon plein de mérite

et que vous apprécierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis

sûr.

-- Pourquoi me prend-il mon peigne?

-- En effet, dit La Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de

Monseigneur?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en

regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un

seul mot:

-- Piquant.

-- C'est vrai, dit La Ramée.

-- Que dit cet animal? demanda le duc.

-- Que tout instrument piquant est interdit par le roi à

Monseigneur.

-- Ah çà! dit le duc, êtes-vous fou, La Ramée? Mais c'est vous-

même qui me l'avez donné, ce peigne.

-- Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je

me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à

La Ramée.

-- Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le

prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermédiaire. Comme

tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on

hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par

instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au

premier coup d'oeil avait plu à M. de Chavigny et à La Ramée, il

devait, ses qualités aux yeux du gouverneur et de l'exempt

devenant des défauts aux yeux du prisonnier, déplaire tout d'abord

à M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre

directement en visière avec le prisonnier; il avait besoin, non

pas d'une répugnance improvisée, mais d'une belle et bonne haine

bien tenace.

Il se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de

déjeuner, pouvaient reprendre leur service près du prince.

De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle

plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demandé

des écrevisses pour son déjeuner du lendemain et comptait passer

la journée à faire une petite potence pour pendre la plus belle au

milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la

cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il

aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant

qu'il fût pendu en réalité, sans qu'on pût toutefois lui reprocher

d'avoir pendu autre chose qu'une écrevisse.

La journée fut employée aux préparatifs de l'exécution. On devient

très enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le

devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude,

brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle

dans sa parade, et, après avoir beaucoup cherché, trouva un

morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus

grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces détails n'échappa à l'oeil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence était prête, et afin de pouvoir la

planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait

un des bouts avec son verre brisé.

La Ramée le regardait faire avec la curiosité d'un père qui pense

qu'il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants,

et les quatre gardes avec cet air de désoeuvrement qui faisait à

cette époque comme aujourd'hui le caractère principal de la

physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de

verre, quoiqu'il n'eût pas encore achevé d'effiler le pied de sa

potence; mais il s'était interrompu pour attacher le fil à son

extrémité opposée.

Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil où se révélait un reste de la

mauvaise humeur de la veille; mais comme il était d'avance très

satisfait du résultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle

invention, il n'y fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un noeud à la marinière à un

bout de son fil et un noeud coulant à l'autre, quand il eut jeté

un regard sur le plat d'écrevisses et choisi de l'oeil la plus

majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de

verre. Le morceau de verre avait disparu.

-- Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en

fronçant le sourcil.

Grimaud fit signe que c'était lui.

-- Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris?

-- Oui, demanda La Ramée, pourquoi avez-vous pris le morceau de

verre à Son Altesse?

Grimaud, qui tenait à la main le fragment de vitre, passa le doigt

sur le fil, et dit:

-- Tranchant.

-- C'est juste, Monseigneur, dit La Ramée. Ah peste! que nous

avons acquis là un garçon précieux!

-- Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intérêt, je vous en

conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver à la portée de ma

main.

Grimaud fit la révérence et se retira au bout de la chambre.

-- Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramée; donnez-moi votre petite

potence, je vais l'effiler avec mon couteau.

-- Vous? dit le duc en riant.

-- Oui, moi; n'était-ce pas cela que vous désiriez?

-- Sans doute.

-- Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drôle. Tenez, mon cher

La Ramée.

La Ramée, qui n'avait rien compris à l'exclamation du prince,

effila le pied de la potence le plus proprement du monde.

-- Là, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre

pendant que je vais aller chercher le patient.

La Ramée mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son écrevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en éclatant de

rire.

La Ramée aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il

riait, et les gardes firent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il s'approcha de La Ramée, et, lui montrant l'écrevisse qui

tournait au bout de son fil:

-- Cardinal! dit-il.

-- Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en

riant plus fort que jamais, et par maître Jacques-Chrysostome La

Ramée, exempt du roi.

La Ramée poussa un cri de terreur et se précipita vers la potence,

qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont

il jeta les morceaux par la fenêtre. Il allait en faire autant de

l'écrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui

prit des mains.

-- Bonne à manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.

Cette fois le duc avait pris si grand plaisir à cette scène, qu'il

pardonna presque à Grimaud le rôle qu'il avait joué. Mais comme,

dans le courant de la journée, il réfléchit à l'intention qu'avait

eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise,

il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une manière sensible.

Mais l'histoire de l'écrevisse n'en eut pas moins, au grand

désespoir de La Ramée, un immense retentissement dans l'intérieur

du donjon, et même au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur

détestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote à deux

ou trois amis bien intentionnés, qui la répandirent à l'instant

même.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journées à M. de Beaufort.

Cependant, le duc avait remarqué parmi ses gardes un homme porteur

d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'à

chaque instant Grimaud lui déplaisait davantage. Or, un matin

qu'il avait pris cet homme à part, et qu'il était parvenu à lui

parler quelque temps en tête à tête, Grimaud entra, regarda ce qui

se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du

prince, il prit le garde par le bras.

-- Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.

Grimaud conduisit le garde à quatre pas et lui montra la porte.

-- Allez, dit-il.

Le garde obéit.

-- Oh! mais, s'écria le prince, vous m'êtes insupportable: je vous

châtierai.

Grimaud salua respectueusement.

-- Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'écria le prince

exaspéré.

Grimaud salua en reculant.

-- Monsieur l'espion, continua le duc, je vous étranglerai de mes

propres mains.

Grimaud salua en reculant toujours.

-- Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en

finir de suite, pas plus tard qu'à l'instant même.

Et il étendit ses deux mains crispées vers Grimaud, qui se

contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derrière

lui.

En même temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur

ses épaules, pareilles à deux tenailles de fer; il se contenta, au

lieu d'appeler ou de se défendre, d'amener lentement son index à

la hauteur de ses lèvres et de prononcer à demi-voix, en colorant

sa figure de son plus charmant sourire, le mot:

-- Chut!

C'était une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un

sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arrêta tout court, au

comble de la stupéfaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste

un charmant petit billet à cachet aristocratique, auquel sa longue

station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre

entièrement son premier parfum, et le présenta au duc sans

prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus étonné, lâcha Grimaud, prit le billet, et,

reconnaissant l'écriture:

-- De madame de Montbazon? s'écria-t-il.

Grimaud fit signe de la tête que oui.

Le duc déchira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux,

tant il était ébloui, et lut ce qui suit:

«Mon cher duc,

Vous pouvez vous fier entièrement au brave garçon qui vous

remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est à

nous, et qui nous l'a garanti comme éprouvé par vingt ans de

fidélité. Il a consenti à entrer au service de votre exempt et à

s'enfermer avec vous à Vincennes, pour préparer et aider à votre

fuite, de laquelle nous nous occupons.

Le moment de la délivrance approche; prenez patience et courage en

songeant que, malgré le temps et l'absence, tous vos amis vous ont

conservé les sentiments qu'ils vous avaient voués.

Votre toute et toujours affectionnée,

«MARIE DE MONTBAZON.»

«_P.-S._ -- Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de

vanité de penser qu'après cinq ans d'absence vous reconnaîtriez

mes initiales.»

Le duc demeura un instant étourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq

ans sans avoir pu le trouver, c'est-à-dire un serviteur, un aide,

un ami, lui tombait tout à coup du ciel au moment où il s'y

attendait le moins. Il regarda Grimaud avec étonnement et revint à

sa lettre qu'il relut d'un bout à l'autre.

-- Oh! chère Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc

bien elle que j'avais aperçue au fond de son carrosse! Comment,

elle pense encore à moi après cinq ans de séparation! Morbleu!

voilà une constance comme on n'en voit que dans l'_Astrée_.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Et toi, mon brave garçon, ajouta-t-il, tu consens donc à nous

aider?

Grimaud fit signe que oui.

-- Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud répéta le même signe.

-- Et moi qui voulais t'étrangler! s'écria le duc. Grimaud se prit

à sourire.

-- Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

-- Attends, continua-t-il en renouvelant l'expérience infructueuse

une première fois, il ne sera pas dit qu'un pareil dévouement pour

un petit-fils de Henri IV restera sans récompense.

Le mouvement du duc de Beaufort dénonçait la meilleure intention

du monde. Mais une des précautions qu'on prenait à Vincennes était

de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le désappointement du duc, tira de sa

poche une bourse pleine d'or et la lui présenta.

-- Voilà ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de

Grimaud, mais Grimaud secoua la tête.

-- Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis payé.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa

respectueusement. Les grandes manières d'Athos avaient déteint sur

Grimaud.

-- Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?

-- Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, à

deux heures, demande à faire une partie de paume avec La Ramée, et

envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.

-- Eh bien, après?

-- Après... Monseigneur s'approchera des murailles et criera à un

homme qui travaille dans les fossés de les lui renvoyer.

-- Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu

d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la

conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

-- Ah çà! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

-- Je voudrais que Monseigneur me fît une promesse.

-- Laquelle? parle.

-- C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et

partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus

grand risque qu'il coure est d'être réintégré dans sa prison,

tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver,

c'est d'être pendu.

-- C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera

fait comme tu demandes.

-- Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose à demander à

Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me

détester comme auparavant.

-- Je tâcherai, dit le duc.

On frappa à la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur

son lit. On savait que c'était sa ressource dans ses grands

moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'était La Ramée qui venait

de chez le cardinal, où s'était passée la scène que nous avons

racontée.

La Ramée jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant

toujours les mêmes symptômes d'antipathie entre le prisonnier et

son gardien, il sourit plein d'une satisfaction intérieure.

Puis se retournant vers Grimaud:

-- Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'être parlé de vous

en bon lieu, et vous aurez bientôt, je l'espère, des nouvelles qui

ne vous seront point désagréables.

Grimaud salua d'un air qu'il tâcha de rendre gracieux et se

retira, ce qui était son habitude quand son supérieur entrait.

-- Eh bien, Monseigneur! dit La Ramée avec son gros rire, vous

boudez donc toujours ce pauvre garçon?

-- Ah! c'est vous, La Ramée, dit le duc; ma foi, il était temps

que vous arrivassiez. Je m'étais jeté sur mon lit et j'avais

tourné le nez au mur pour ne pas céder à la tentation de tenir ma

promesse en étranglant ce scélérat de Grimaud.

-- Je doute pourtant, dit La Ramée en faisant une spirituelle

allusion au mutisme de son subordonné, qu'il ait dit quelque chose

de désagréable à Votre Altesse.

-- Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il

était temps que vous revinssiez, La Ramée, et que j'avais hâte de

vous revoir.

-- Monseigneur est trop bon, dit La Ramée, flatté du compliment.

-- Oui, continua le duc; en vérité, je me sens aujourd'hui d'une

maladresse qui vous fera plaisir à voir.

-- Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La

Ramée.

-- Si vous le voulez bien.

-- Je suis aux ordres de Monseigneur.

-- C'est-à-dire, mon cher La Ramée, dit le duc, que vous êtes un

homme charmant et que je voudrais demeurer éternellement à

Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

-- Monseigneur, dit La Ramée, je crois qu'il ne tiendra pas au

cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

-- Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?

-- Il m'a envoyé quérir ce matin.

-- Vraiment! pour vous parler de moi?

-- De quoi voulez-vous qu'il me parle? En vérité, Monseigneur,

vous êtes son cauchemar.

Le duc sourit amèrement.

-- Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramée!

-- Allons, Monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de

cela; mais vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

-- La Ramée, je vous ai dit et je vous répète encore que je ferais

votre fortune.

-- Avec quoi? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos

biens seront confisqués.

-- Je ne serai pas plus tôt sorti de prison que je serai maître de

Paris.

-- Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre

des choses comme cela? Voilà une belle conversation à tenir à un

officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je

cherche un second Grimaud.

-- Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a été question de moi entre

toi et le cardinal? La Ramée, tu devrais, un jour qu'il te fera

demander, me laisser mettre tes habits; j'irais à ta place, je

l'étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'était une condition,

je reviendrais me mettre en prison.

-- Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.

-- J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre?

-- Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Ramée d'un air fin,

parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de

vous surveiller.

-- Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

-- Parce qu'un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.

-- Ah! un astrologue a prédit cela? dit le duc en tressaillant

malgré lui.

-- Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole

d'honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de

magiciens.

-- Et qu'as-tu répondu à l'illustrissime Éminence?

-- Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne

lui conseillerais pas d'en acheter.

-- Pourquoi?

-- Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez

pinson ou roitelet.

-- Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie

de paume, La Ramée.

-- Monseigneur, j'en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il

faut qu'elle m'accorde une demi-heure.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il

ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu'il a oublié

de m'inviter à déjeuner.

-- Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter à déjeuner ici?

-- Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui

demeurait en face du château, et qu'on appelait le père Marteau

...

-- Eh bien?

-- Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds à un

pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu'il paraît, ont

recommandé l'air de la campagne.

-- Eh bien! qu'est-ce que cela me fait à moi?

-- Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damné pâtissier a

devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau à

la bouche.

-- Gourmand.

-- Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Ramée, on n'est pas

gourmand parce qu'on aime à bien manger. Il est dans la nature de

l'homme de chercher la perfection dans les pâtés comme dans les

autres choses. Or, ce gueux de pâtissier, il faut vous dire,

Monseigneur, que quand il m'a vu m'arrêter devant son étalage, il

est venu à moi la langue tout enfarinée et m'a dit: «Monsieur La

Ramée, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du

donjon. J'ai acheté l'établissement de mon prédécesseur parce

qu'il m'a assuré qu'il fournissait le château: et cependant, sur

mon honneur, monsieur La Ramée, depuis huit jours que je suis

établi, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.

«-- Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que

M. de Chavigny craint que votre pâtisserie ne soit pas bonne.

«-- Pas bonne, ma pâtisserie! eh bien, monsieur La Ramée, je veux

vous en faire juge, et cela à l'instant même.

«-- Je ne peux pas, lui ai-je répondu, il faut absolument que je

rentre au château.

«-- Eh bien, a-t-il dit, allez à vos affaires, puisque vous

paraissez pressé, mais revenez dans une demi-heure.

«-- Dans une demi-heure?

«-- Oui. Avez-vous déjeuné?

«-- Ma foi, non.

«-- Eh bien, voici un pâté qui vous attendra avec une bouteille de

vieux bourgogne...

«Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis à jeun, je

voudrais, avec la permission de Votre Altesse...

Et La Ramée s'inclina.

-- Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te

donne qu'une demi-heure.

-- Puis-je promettre votre pratique au successeur du père Marteau,

Monseigneur?

-- Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pâtés;

tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de

Vincennes sont mortels à ma famille.

La Ramée sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes après sa

sortie, l'officier de garde entra sous prétexte de faire honneur

au prince en lui tenant compagnie, mais en réalité pour accomplir

les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit,

recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu'il était resté seul, le duc avait

eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel

prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublié et

s'occupaient de sa délivrance. De quelle façon? il l'ignorait

encore, mais il se promettait bien, quel que fût son mutisme, de

faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant

plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa

conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait inventé toutes les

petites persécutions dont il poursuivait le duc, que pour ôter à

ses gardiens toute idée qu'il pouvait s'entendre avec lui.

Cette ruse donna au duc une haute idée de l'intellect de Grimaud,

auquel il résolut de se fier entièrement.

Vingt ans après · 第 21 / 95 题