Grâce aux informations prises auprès d'Aramis, d'Artagnan, qui
savait déjà que Porthos, de son nom de famille, s'appelait du
Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de
Bracieux, et qu'à cause de cette terre de Bracieux il était en
procès avec l'évêque de Noyon.
C'était donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller
chercher cette terre, c'est-à-dire sur la frontière de l'Île-de-
France et de la Picardie.
Son itinéraire fut promptement arrêté: il irait jusqu'à Dammartin,
où s'embranchent deux routes, l'une qui va à Soissons, l'autre à
Compiègne; là il s'informerait de la terre de Bracieux, et selon
la réponse il suivrait tout droit ou prendrait à gauche.
Planchet, qui n'était pas encore bien rassuré à l'endroit de son
escapade, déclara qu'il suivrait d'Artagnan jusqu'au bout du
monde, prit-il tout droit, ou prit-il à gauche. Seulement il
supplia son ancien maître de partir le soir, l'obscurité
présentant plus de garanties. D'Artagnan lui proposa alors de
prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort; mais
Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu'il était bien
certain que sa femme ne mourrait point d'inquiétude de ne pas
savoir où il était, tandis que, connaissant l'incontinence de
langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait
d'inquiétude si elle le savait.
Ces raisons parurent si bonnes à d'Artagnan, qu'il insista pas
davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment où la
brume commençait à s'épaissir dans les rues, il partit de l'hôtel
de _La Chevrette_, et, suivi de Planchet, sortit de la capitale
par la porte Saint-Denis.
À minuit, les deux voyageurs étaient à Dammartin.
C'était trop tard pour prendre des renseignements. L'hôte du
_Cygne de la Croix_ était couché. D'Artagnan remit donc la chose
au lendemain.
Le lendemain il fit venir l'hôte. C'était un de ces rusés Normands
qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se
compromettent en répondant directement à la question qu'on leur
fait; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout
droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez
équivoque. À neuf heures du matin, il était à Nanteuil; là il
s'arrêta pour déjeuner.
Cette fois, l'hôte était un franc et bon Picard qui, reconnaissant
dans Planchet un compatriote, ne fit aucune difficulté pour lui
donner les renseignements qu'il désirait. La terre de Bracieux
était à quelques lieues de Villers-Cotterêts.
D'Artagnan connaissait Villers-Cotterêts pour y avoir suivi deux
ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterêts était
une résidence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et
descendit à son hôtel ordinaire, c'est-à-dire au _Dauphin d'or._
Là les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que
la terre de Bracieux était située à quatre lieues de cette ville,
mais que ce n'était point là qu'il fallait chercher Porthos.
Porthos avait eu effectivement des démêlés avec l'évêque de Noyon
à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et,
ennuyé de tous ces démêlés judiciaires auxquels il ne comprenait
rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu'il
avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s'appelait
maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans
sa nouvelle propriété. À défaut d'autre illustration, Porthos
visait évidemment à celle du marquis de Carabas.
Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait
dix lieues dans leur journée et étaient fatigués. On aurait pu en
prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande
forêt à traverser, et Planchet, on se le rappelle, n'aimait pas
les forêts la nuit.
Il y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'était de
se mettre en route à jeun: aussi en se réveillant, d'Artagnan
trouva-t-il son déjeuner tout prêt. Il n'y avait pas moyen de se
plaindre d'une pareille attention. Aussi d'Artagnan se mit-il à
table; il va sans dire que Planchet, en reprenant ses anciennes
fonctions, avait repris son ancienne humilité et n'était pas plus
honteux de manger les restes de d'Artagnan que ne l'étaient madame
de Motteville et madame du Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.
On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas à
se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers-
Cotterêts à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.
Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient
dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à
travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée.
En d'autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse
des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient
précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles,
étaient plongés dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature
matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui
réjouissait le coeur. D'Artagnan, lassé de l'odeur fétide de
Paris, se disait à lui-même que lorsqu'on portait trois noms de
terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux
dans un pareil paradis; puis il secouait la tête en disant: «Si
j'étais Porthos et que d'Artagnan me vînt faire la proposition que
je vais faire à Porthos, je sais bien ce que je répondrais à
d'Artagnan.»
Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.
À la lisière du bois, d'Artagnan aperçut le chemin indiqué, et au
bout du chemin les tours d'un immense château féodal.
-- Oh! oh! murmura-t-il, il me semblait que ce château appartenait
à l'ancienne branche d'Orléans; Porthos en aurait-il traité avec
le duc de Longueville?
-- Ma foi, monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues;
et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon
compliment.
-- Peste, dit d'Artagnan, ne va pas l'appeler Porthos, ni même du
Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais
manquer mon ambassade.
À mesure qu'il approchait du château qui avait d'abord attiré ses
regards, d'Artagnan comprenait que ce n'était point là que pouvait
habiter son ami: les tours, quoique solides et paraissant bâties
d'hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que
quelque géant les avait fendues à coup de hache.
Arrivé à l'extrémité du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une
magnifique vallée, au fond de laquelle on voyait dormir un
charmant petit lac au pied de quelques maisons éparses çà et là et
qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les
autres de chaume, reconnaître pour seigneur suzerain un joli
château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que
surmontaient des girouettes seigneuriales.
Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il fût en vue de la demeure
de Porthos.
Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son
aïeul le château de la montagne ce qu'un petit-maître de la
coterie de M. le duc d'Enghien était à un chevalier bardé de fer
du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et
suivit le chemin, Planchet régla le pas de son coursier sur celui
de son maître.
Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva à l'extrémité d'une
allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait
à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales
étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de
seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à
cheval sur un gros roussin. À sa droite et à sa gauche étaient
deux valets galonnés sur toutes les coutures; bon nombre de
croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.
-- Ah! se dit d'Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon de
Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevillé
depuis qu'il ne s'appelle plus Porthos!
-- Ce ne peut être lui, dit Planchet répondant à ce que d'Artagnan
s'était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et
celui-là en a cinq à peine.
-- Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.
À ces mots, d'Artagnan piqua vers le roussin, l'homme considérable
et les valets. À mesure qu'il approchait, il lui semblait
reconnaître les traits du personnage.
-- Jésus Dieu! monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le
reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui?
À cette exclamation, l'homme à cheval se retourna lentement et
d'un air fort noble, et les deux voyageurs purent voir briller
dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le
sourire si éloquent de Mousqueton.
En effet, c'était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de
bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d'Artagnan,
tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de
son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'officier;
de sorte que les hommages de l'assemblée firent un quart de
conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l'ancien.
-- Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, répétait dans ses
joues énormes Mousqueton tout suant d'allégresse, monsieur
d'Artagnan! Oh! quelle joie pour mon seigneur et maître du Vallon
de Bracieux de Pierrefonds!
-- Ce bon Mousqueton! Il est donc ici, ton maître?
-- Vous êtes sur ses domaines.
-- Mais, comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà
fleuri! continuait d'Artagnan infatigable à détailler les
changements que la bonne fortune avait apportés chez l'ancien
affamé.
-- Eh! oui, dieu merci! monsieur, dit Mousqueton, je me porte
assez bien.
-- Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet?
-- À mon ami Planchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'écria
Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.
-- Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mais je voulais savoir
si tu n'étais pas devenu fier.
-- Devenu fier avec un ancien ami! Jamais, Planchet. Tu n'as pas
pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton.
-- À la bonne heure! dit Planchet en descendant de son cheval et
en tendant à son tour les bras à Mousqueton: ce n'est pas comme
cette canaille de Bazin, qui m'a laissé deux heures sous un hangar
sans même faire semblant de me reconnaître.
Et Planchet et Mousqueton s'embrassèrent avec une effusion qui
toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Planchet
était quelque seigneur déguisé, tant ils appréciaient à sa plus
haute valeur la position de Mousqueton.
-- Et maintenant, monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut
débarrassé de l'étreinte de Planchet, qui avait inutilement essayé
de joindre ses mains derrière le dos de son ami; et maintenant,
monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que
mon maître apprenne la nouvelle de votre arrivée par d'autres que
par moi; il ne me pardonnerait pas de m'être laissé devancer.
-- Ce cher ami, dit d'Artagnan, évitant de donner à Porthos ni son
ancien ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oublié!
-- Oublié! lui! s'écria Mousqueton, c'est-à-dire, monsieur, qu'il
n'y a pas de jour que nous ne nous attendions à apprendre que vous
étiez nommé maréchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de
M. de Bassompierre.
D'Artagnan laissa errer sur ses lèvres un de ces rares sourires
mélancoliques qui avaient survécu dans le plus profond de son
coeur au désenchantement de ses jeunes années.
-- Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez près de M. le
comte d'Artagnan, et faites-lui honneur de votre mieux, tandis que
je vais prévenir monseigneur de son arrivée.
Et remontant, aidé de deux âmes charitables, sur son robuste
cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur
le sien, Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop
qui témoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du
quadrupède.
-- Ah çà! mais voilà qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de
mystère, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit à gorge
déployée, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges
d'une aune; en vérité, il me semble que la nature elle-même est en
fête, que les arbres, au lieu de feuilles et de fleurs, sont
couverts de petits rubans verts et roses.
-- Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus
délectable odeur de rôti, que je vois des marmitons se ranger en
haie pour nous voir passer. Ah, monsieur! quel cuisinier doit
avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait déjà tant et si bien
manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos!
-- Halte-là! dit d'Artagnan: tu me fais peur. Si la réalité répond
aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira
jamais de son bonheur, et je vais échouer près de lui comme j'ai
échoué près d'Aramis.
XIII. Comment d'Artagnan s'aperçut, en retrouvant Porthos, que la
fortune ne fait pas le bonheur
D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du château; il
mettait pied à terre quand une sorte de géant apparut sur le
perron. Rendons cette justice à d'Artagnan, qu'à part tout
sentiment d'égoïsme le coeur lui battit avec joie à l'aspect de
cette haute taille et de cette figure martiale qui lui rappelaient
un homme brave et bon.
Il courut à Porthos et se précipita dans ses bras; toute la
valetaille, rangée en cercle à distance respectueuse, regardait
avec une humble curiosité. Mousqueton, au premier rang, s'essuya
les yeux, le pauvre garçon n'avait pas cessé de pleurer de joie
depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.
Porthos prit son ami par le bras.
-- Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'écria-t-il
d'une voix qui avait tourné du baryton à la basse; vous ne m'avez
donc pas oublié, vous?
-- Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublie-t-on les plus beaux
jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls affrontés
ensemble! mais c'est-à-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un
instant de notre ancienne amitié qui ne se présente à ma pensée.
-- Oui, oui, dit Porthos en essayant de redonner à sa moustache ce
pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en
avons fait de belles dans notre temps, et nous avons donné du fil
à retordre à ce pauvre cardinal.
Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.
-- En tout cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le
bienvenu, cher ami, vous m'aiderez à retrouver ma joie; nous
courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le
chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux: j'ai quatre lévriers
qui passent pour les plus légers de la province, et une meute qui
n'a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.
Et Porthos poussa un second soupir.
-- Oh, oh! se dit d'Artagnan tout bas, mon gaillard serait-il
moins heureux qu'il n'en a l'air?
Puis tout haut:
-- Mais avant tout, dit-il, vous me présenterez à madame du
Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation
que vous avez bien voulu m'écrire, et au bas de laquelle elle
avait bien voulu ajouter quelques lignes.
Troisième soupir de Porthos.
-- J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous
m'en voyez encore tout affligé. C'est pour cela que j'ai quitté
mon château du Vallon près de Corbeil, pour venir habiter ma terre
de Bracieux, changement qui m'a amené à acheter celle-ci. Pauvre
madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de
regret; ce n'était pas une femme d'un caractère fort égal, mais
elle avait fini cependant par s'accoutumer à mes façons et par
accepter mes petites volontés.
-- Ainsi, vous êtes riche et libre? dit d'Artagnan.
-- Hélas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres
de rente. Allons déjeuner, voulez-vous?
-- Je le veux fort, dit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis en
appétit.
-- Oui, dit Porthos, mon air est excellent.
Ils entrèrent dans le château; ce n'étaient que dorures du haut en
bas, les corniches étaient dorées, les moulures étaient dorées,
les bois des fauteuils étaient dorés.
Une table toute servie attendait.
-- Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.
-- Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment: le roi
n'en a pas un pareil.
-- Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il était fort mal nourri
par M. de Mazarin. Goûtez cette côtelette, mon cher d'Artagnan,
c'est de mes moutons.
-- Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous
en félicite.
-- Oui, on les nourrit dans mes prairies qui sont excellentes.
-- Donnez-m'en encore.
-- Non; prenez plutôt de ce lièvre que j'ai tué hier dans une de
mes garennes.
-- Peste! quel goût! dit d'Artagnan. Ah çà! vous ne les nourrissez
donc que de serpolet, vos lièvres?
-- Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agréable,
n'est-ce pas?
-- Il est charmant.
-- C'est cependant du vin du pays.
-- Vraiment!
-- Oui, un petit versant au midi, là-bas sur ma montagne; il
fournit vingt muids.
-- Mais c'est une véritable vendange, cela!
Porthos soupira pour la cinquième fois. D'Artagnan avait compté
les soupirs de Porthos.
-- Ah çà! mais, dit-il curieux d'approfondir le problème, on
dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous
souffrant, par hasard?... Est-ce que cette santé...
-- Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un boeuf
d'un coup de poing.
-- Alors, des chagrins de famille...
-- De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.
-- Mais alors qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?
-- Mon cher, dit Porthos, je serai franc avec vous: je ne suis pas
heureux.
-- Vous, pas heureux, Porthos! vous qui avez un château, des
prairies, des montagnes, des bois; vous qui avez quarante mille
livres de rente, enfin, vous n'êtes pas heureux?
-- Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au
milieu de tout cela.
-- Ah! je comprends: vous êtes entouré de croquants que vous ne
pouvez pas voir sans déroger.
Porthos pâlit légèrement, et vida un énorme verre de son petit vin
du versant.
-- Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des
hobereaux qui ont tous un titre quelconque et prétendent remonter
à Pharamond, à Charlemagne, ou tout au moins à Hugues Capet. Dans
le commencement, j'étais le dernier venu, par conséquent j'ai dû
faire les avances, je les ai faites; mais vous le savez, mon cher,
madame du Vallon...
Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.
-- Madame du Vallon, reprit-il, était de noblesse douteuse, elle
avait, en premières noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre
rien de nouveau), épousé un procureur. Ils trouvèrent cela
nauséabond. Ils ont dit nauséabond. Vous comprenez, c'était un mot
à faire tuer trente mille hommes. J'en ai tué deux; cela a fait
taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je
n'ai plus de société, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me
ronge.
D'Artagnan sourit; il voyait le défaut de la cuirasse, et il
apprêtait le coup.
-- Mais enfin, dit-il, vous êtes par vous-même, et votre femme ne
peut vous défaire.
-- Oui, mais vous comprenez, n'étant pas de noblesse historique
comme les Coucy, qui se contentaient d'être sires, et les Rohan,
qui ne voulaient pas être ducs, tous ces gens-là, qui sont tous ou
vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi, à l'église, dans les
cérémonies, partout, et je n'ai rien à dire. Ah! si j'étais
seulement...
-- Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son
ami.
-- Ah! s'écria Porthos dont les traits s'épanouirent, ah! si
j'étais baron!
-- Bon! pensa d'Artagnan, je réussirai ici.
Puis tout haut:
-- Eh bien! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je
viens vous apporter aujourd'hui.
Porthos fit un bond qui ébranla toute la salle; deux ou trois
bouteilles en perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, où elles
furent brisées. Mousqueton accourut au bruit, et l'on aperçut à la
perspective Planchet la bouche pleine et la serviette à la main.
-- Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton.
Porthos fit signe de la main à Mousqueton de ramasser les éclats
de bouteilles.
-- Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce
brave garçon.
-- Il est mon intendant, dit Porthos.
Puis haussant la voix:
-- Il a fait ses affaires, le drôle, on voit cela; mais, continua-
t-il plus bas, il m'est attaché et ne me quitterait pour rien au
monde.
-- Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan.
-- Sortez, Mouston, dit Porthos.
-- Vous dites Mouston? Ah! oui! par abréviation: Mousqueton était
trop long à prononcer.
-- Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son maréchal des logis
d'une lieue. Mais nous parlions affaire quand ce drôle est entré.
-- Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation à plus
tard, vos gens pourraient soupçonner quelque chose; il y a peut-
être des espions dans le pays. Vous devinez, Porthos, qu'il s'agit
de choses sérieuses.
Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons-
nous dans mon parc.
-- Volontiers.
Et comme tous deux avaient suffisamment déjeuné, ils commencèrent
à faire le tour d'un jardin magnifique; des allées de marronniers
et de tilleuls enfermaient un espace de trente arpents au moins;
au bout de chaque quinconce bien fourré de taillis et d'arbustes,
on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandées et se
jouant dans les hautes herbes.
-- Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond à tout le reste; et
s'il y a autant de poissons dans votre étang que de lapins dans
vos garennes, vous êtes un homme heureux, mon cher Porthos, pour
peu que vous ayez conservé le goût de la chasse et acquis celui de
la pêche.
-- Mon ami, dit Porthos, je laisse la pêche à Mousqueton, c'est un
plaisir de roturier; mais je chasse quelquefois; c'est-à-dire que
quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je
me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien
favori, et je tire des lapins.
-- Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan.
-- Oui, répondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant.
D'Artagnan ne les comptait plus.
-- Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte
lui-même au cuisinier; il est dressé à cela.
-- Ah! la charmante petite bête! dit d'Artagnan.
-- Mais, reprit Porthos, laissons là Gredinet, que je vous
donnerai si vous en avez envie, car je commence à m'en lasser, et
revenons à notre affaire.
-- Volontiers, dit d'Artagnan; seulement je vous préviens, cher
ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en traître,
qu'il faudra bien changer d'existence.
-- Comment cela?
-- Reprendre le harnais, ceindre l'épée, courir les aventures,
laisser, comme dans le temps passé, un peu de sa chair par les
chemins; vous savez, la manière d'autrefois, enfin.
-- Ah diable! fit Porthos.
-- Oui, je comprends, vous vous êtes gâté, cher ami; vous avez
pris du ventre, et le poignet n'a plus cette élasticité dont les
gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.
-- Ah! le poignet est encore bon, je vous le jure, dit Porthos en
étendant une main pareille à une épaule de mouton.
-- Tant mieux.
-- C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions?
-- Eh! mon Dieu, oui!
-- Et contre qui?
-- Avez-vous suivi la politique, mon ami?
-- Moi! pas le moins du monde.
-- Alors, êtes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?
-- Moi, je ne suis pour personne.
-- C'est-à-dire que vous êtes pour nous. Tant mieux, Porthos,
c'est la bonne position pour faire ses affaires. Eh bien, mon
cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.
Ce mot fit son effet sur Porthos, comme si on eût encore été en
1640 et qu'il se fût agi du vrai cardinal.
-- Oh, oh! dit-il, que me veut Son Éminence?
-- Son Éminence veut vous avoir à son service.
-- Et qui lui a parlé de moi?
-- Rochefort. Vous rappelez-vous?
-- Oui, pardieu! celui qui nous a donné tant d'ennui dans le temps
et qui nous a fait tant courir par les chemins, le même à qui vous
avez fourni successivement trois coups d'épée, qu'il n'a pas
volés, au reste.
-- Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Artagnan.
-- Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune!
-- Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan à son tour: c'est
moi qui n'en ai pas.
Porthos ne comprit pas très bien; mais, on se le rappelle, la
compréhension n'était pas son fort.
-- Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de Rochefort
qui a parlé de moi au cardinal?
-- Oui, et puis la reine.
-- Comment, la reine?
-- Pour nous inspirer confiance, elle lui a même remis le fameux
diamant, vous savez, que j'avais vendu à M. des Essarts, et qui,
je ne sais comment, est rentré en sa possession.
-- Mais il me semble, dit Porthos avec son gros bon sens, qu'elle
eût mieux fait de le remettre à vous.
-- C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan; mais que voulez-vous! les
rois et les reines ont quelquefois de singuliers caprices. Au bout
du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et les
honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est
dévoué.
-- Oui, on leur est dévoué! dit Porthos. Alors vous êtes donc
dévoué, dans ce moment-ci?...
-- Au roi, à la reine et au cardinal, et j'ai de plus répondu de
votre dévouement.
-- Et vous dites que vous avez fait certaines conditions pour moi?
-- Magnifiques, mon cher, magnifiques! D'abord vous avez de
l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me
l'avez dit.
Porthos entra en défiance.
-- Eh! mon ami, lui dit-il, on n'a jamais trop d'argent. Madame du
Vallon a laissé une succession embrouillée; je ne suis pas grand
clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.
-- Il a peur que je ne sois venu pour lui emprunter de l'argent,
pensa d'Artagnan. Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si
vous êtes gêné!
-- Comment, tant mieux? dit Porthos.
-- Oui, car Son Éminence donnera tout ce que l'on voudra, terres,
argent et titres.
-- Ah! ah! ah! fit Porthos écarquillant les yeux à ce dernier mot.
-- Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su
profiter de la fortune; c'était le cas pourtant; je ne dis pas
cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui
me paraissez l'homme le plus heureux de la terre.
Porthos soupira.
-- Toutefois, continua d'Artagnan, malgré vos quarante mille
livres de rente, et peut-être même à cause de vos quarante mille
livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien
sur votre carrosse. Eh! eh!
-- Mais oui, dit Porthos.
-- Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre épée.
Nous ne nous nuirons pas. Votre but à vous, c'est un titre; mon
but, à moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire
reconstruire Artagnan, que mes ancêtres appauvris par les
croisades ont laissé tomber en ruine depuis ce temps, et pour
acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce
qu'il faut; je m'y retire, et j'y meurs tranquille.
-- Et moi, dit Porthos, je veux être baron.
-- Vous le serez.
-- Et n'avez-vous donc point pensé aussi à nos autres amis?
demanda Porthos.
-- Si fait, j'ai vu Aramis.
-- Et que désire-t-il, lui? d'être évêque?
-- Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas désenchanter
Porthos; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine
et jésuite, qu'il vit comme un ours: il renonce à tout, et ne
pense qu'à son salut. Mes offres n'ont pu le décider.
-- Tant pis! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos?
-- Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant.
Savez-vous où je le trouverai, lui?
-- Près de Blois, dans une petite terre qu'il a héritée, je ne
sais de quel parent.
-- Et qu'on appelle?
-- Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui était noble
comme l'empereur et qui hérite d'une terre qui a titre de comté!
que fera-t-il de tous ces comtés-là? Comté de la Fère, comté de
Bragelonne?
-- Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Artagnan.
-- Heu! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopté un jeune
homme qui lui ressemble par le visage.
-- Athos, notre Athos, qui était vertueux comme Scipion? l'avez-
vous revu?
-- Non.
-- Eh bien! j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur,
entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ait fort vieilli et
dégradé.
-- Oui, dit Porthos, c'est vrai; il buvait beaucoup.
-- Puis c'était notre aîné à tous, dit d'Artagnan.
-- De quelques années seulement, reprit Porthos; son air grave le
vieillissait beaucoup.
-- Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux:
si nous ne l'avons pas, eh bien! nous nous en passerons. Nous en
valons bien douze à nous deux.
-- Oui, dit Porthos souriant au souvenir de ses anciens exploits;
mais à nous quatre nous en aurions valu trente-six; d'autant plus
que le métier sera dur, à ce que vous dites.
-- Dur pour des recrues, oui; mais pour nous, non.
-- Sera-ce long?
-- Dame! cela pourra durer trois ou quatre ans.
-- Se battra-t-on beaucoup?
-- Je l'espère.
-- Tant mieux, au bout du compte, tant mieux! s'écria Porthos:
vous n'avez point idée, mon cher, combien les os me craquent
depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la
messe, je cours à cheval dans les champs et sur les terres des
voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens
que j'en ai besoin; mais rien, mon cher! Soit qu'on me respecte,
soit qu'on ne craigne, ce qui est bien plus probable, on me laisse
fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre à tout
le monde, et je reviens, plus ennuyé, voilà tout. Au moins, dites-
moi, se bat-on un peu plus facilement à Paris?
-- Quant à cela, mon cher, c'est charmant; plus d'édits, plus de
gardes du cardinal, plus de Jussac ni d'autres limiers. Mon Dieu!
voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; êtes-
vous frondeur, on dégaine et tout est dit. M. de Guise a tué
M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien été.
-- Ah! voilà qui va bien, alors, dit Porthos.
-- Et puis avant peu, continua d'Artagnan, nous aurons des
batailles rangées, du canon, des incendies, ce sera très varié.
-- Alors, je me décide.
-- J'ai donc votre parole?
-- Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazarin.
Mais...
-- Mais?
-- Mais il me fera baron.
-- Eh pardieu! dit d'Artagnan, c'est arrêté d'avance; je vous l'ai
dit et je vous le répète, je réponds de votre baronnie.
Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais douté de la parole
de son ami, reprit avec lui le chemin du château.
XIV. Où il est démontré que, si Porthos était mécontent de son
état, Mousqueton était fort satisfait du sien
Tout en revenant vers le château et tandis que Porthos nageait
dans ses rêves de baronnie, d'Artagnan réfléchissait à la misère
de cette pauvre nature humaine, toujours mécontente de ce qu'elle
a, toujours désireuse de ce qu'elle n'a pas. À la place de
Porthos, d'Artagnan se serait trouvé l'homme le plus heureux de la
terre, et pour que Porthos fût heureux, il lui manquait, quoi?
cinq lettres à mettre avant tous ses noms et une petite couronne à
faire peindre sur les panneaux de sa voiture.
-- Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-même d'Artagnan, à
regarder à droite et à gauche sans voir jamais la figure d'un
homme complètement heureux.
Il faisait cette réflexion philosophique, lorsque la Providence
sembla vouloir lui donner un démenti. Au moment où Porthos venait
de le quitter pour donner quelques ordres à son cuisinier, il vit
s'approcher de lui Mousqueton. La figure du brave garçon, moins un
léger trouble qui, comme un nuage d'été, gazait sa physionomie
plutôt qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme
parfaitement heureux.
-- Voilà ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, hélas! le
pauvre garçon ne sait pas pourquoi je suis venu.
Mousqueton se tenait à distance. D'Artagnan s'assit sur un banc et
lui fit signe de s'approcher.
-- Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, j'ai une
grâce à vous demander.
-- Parle, mon ami, dit d'Artagnan.
-- C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la
prospérité m'a perdu.
-- Tu es donc heureux, mon ami, dit d'Artagnan.
-- Aussi heureux qu'il est possible de l'être, et cependant vous
pouvez me rendre plus heureux encore.
-- Eh bien, parle! et si la chose dépend de moi, elle est faite.
-- Oh! monsieur, elle ne dépend que de vous.
-- J'attends.
-- Monsieur, la grâce que j'ai à vous demander, c'est de m'appeler
non plus Mousqueton, mais bien Mouston. Depuis que j'ai l'honneur
d'être intendant de monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est
plus digne et sert à me faire respecter de mes inférieurs. Vous
savez, monsieur, combien la subordination est nécessaire à la
valetaille.
D'Artagnan sourit; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton
raccourcissait le sien.
-- Eh bien, monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.
-- Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan; sois
tranquille, je n'oublierai pas ta requête, et si cela te fait
plaisir je ne te tutoierai même plus.
-- Oh! s'écria Mousqueton rouge de joie, si vous me faisiez un
pareil honneur, monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie,
mais ce serait trop demander peut-être?
-- Hélas! dit en lui-même d'Artagnan, c'est bien peu en échange
des tribulations inattendues que j'apporte à ce pauvre diable qui
m'a si bien reçu.
-- Et monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la
figure, rendue à son ancienne sérénité, s'épanouissait comme une
pivoine.
-- Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan.
-- Ah, monsieur! dit Mousqueton, c'était donc seulement pour nous
donner des regrets que vous étiez venu?
-- J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se
retirait en saluant, ne put l'entendre.
Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son coeur ce
fût fort racorni.
Il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route où sa vie et
sa fortune allaient être compromises, car Porthos risquait
volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il désirait depuis
quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne désirait rien que
d'être appelé Mouston, n'était-il pas bien cruel de l'arracher à
la vie délicieuse de son grenier d'abondance? Cette idée-là le
préoccupait lorsque Porthos reparut.
-- À table! dit Porthos.
-- Comment, à table? dit d'Artagnan, quelle heure est-il donc?
-- Eh! mon cher, il est une heure passée.
-- Votre habitation est un paradis, Porthos, on y oublie le temps.
Je vous suis, mais je n'ai pas faim.
-- Venez, si l'on ne peut pas toujours manger, l'on peut toujours
boire; c'est une des maximes de ce pauvre Athos dont j'ai reconnu
la solidité depuis que je m'ennuie.
D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait sobre, ne
paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vérité de
l'axiome d'Athos; néanmoins il fit ce qu'il put pour se tenir à la
hauteur de son hôte.
Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son
mieux, cette idée de Mousqueton revenait à l'esprit de d'Artagnan,
et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir
lui-même à table, ce qui eût été au-dessous de sa nouvelle
position, apparaissait de temps en temps à la porte et trahissait
sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'âge et le cru des vins
qu'il faisait servir.
Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan, Porthos eut
renvoyé ses laquais et que les deux amis se trouvèrent seuls:
-- Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos
campagnes?
-- Mais, répondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.
Ce fut un coup pour d'Artagnan; il vit déjà se changer en grimace
de douleur le bienveillant sourire de l'intendant.
-- Cependant, répliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la
première jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu très gros et
peut-être a-t-il perdu l'habitude du service actif.
-- Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutumé à lui; et
d'ailleurs il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop.
-- Oh! aveugle amour-propre! pensa d'Artagnan.
-- D'ailleurs, vous-même, demanda Porthos, n'avez-vous pas
toujours à votre service votre même laquais: ce bon, ce grave, cet
intelligent... comment l'appelez-vous donc?
-- Planchet. Oui, je l'ai retrouvé, mais il n'est plus laquais.
-- Qu'est-il donc?
-- Eh bien! avec ses seize cents livres, vous savez, les seize
cents livres qu'il a gagnées au siège de La Rochelle en portant la
lettre à lord de Winter, il a élevé une petite boutique rue des
Lombards, et il est confiseur.
-- Ah! il est confiseur rue des Lombards! Mais comment vous sert-
il?
-- Il a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint
d'être inquiété.
Et le mousquetaire raconta à son ami comment il avait retrouvé
Planchet.
-- Eh bien! dit alors Porthos, si on vous eût dit, mon cher, qu'un
jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez
pour cela?
-- Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous? les événements
changent les hommes.
-- Rien de plus vrai, dit Porthos; mais ce qui ne change pas, ou
ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Goûtez de celui-ci;
c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos: c'est
du xérès.
À ce moment, l'intendant vint consulter son maître sur le menu du
lendemain et aussi sur la partie de chasse projetée.
-- Dis-moi, Mouston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon
état?
D'Artagnan commença à battre la mesure sur la table pour cacher
son embarras.
-- Vos armes, monseigneur, demanda Mouston, quelles armes?
-- Eh pardieu, mes harnais!
-- Quels harnais?
-- Mes harnais de guerre.
-- Mais oui, monseigneur. Je le crois, du moins.
-- Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en
ont besoin. Quel est mon meilleur cheval de course?
-- Vulcain.
-- Et de fatigue?
-- Bayard.
-- Quel cheval aimes-tu, toi?
-- J'aime Rustaud, monseigneur; c'est une bonne bête, avec
laquelle je m'entends à merveille.
-- C'est vigoureux, n'est-ce pas?
-- Normand croisé Mecklembourg, ça irait jour et nuit.
-- Voilà notre affaire. Tu feras restaurer les trois bêtes, tu
fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour
toi et un couteau de chasse.
-- Nous voyagerons donc, monseigneur? dit Mousqueton d'un air
inquiet.
D'Artagnan, qui n'avait jusque-là fait que des accords vagues,
battit une marche.
-- Mieux que cela, Mouston! répondit Porthos.
-- Nous faisons une expédition, monsieur? dit l'intendant, dont
les roses commençaient à se changer en lis.
-- Nous rentrons au service, Mouston! répondit Porthos en essayant
toujours de faire reprendre à sa moustache ce pli martial qu'elle
avait perdu.
Ces paroles étaient à peine prononcées que Mousqueton fut agité
d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrées, il
regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche, que
l'officier ne put supporter sans se sentir attendri; puis il
chancela, et d'une voix étranglée:
-- Du service! du service dans les armées du roi? dit-il.
-- Oui et non. Nous allons refaire campagne, chercher toutes
sortes d'aventures, reprendre la vie d'autrefois, enfin.
Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la foudre. C'était cet
_autrefois_ si terrible qui faisait le _maintenant_ si doux.
-- Oh! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends? dit Mousqueton avec un
regard plus suppliant encore que le premier, à l'adresse de
d'Artagnan.
-- Que voulez-vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan, la
fatalité...
Malgré la précaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas le
tutoyer et de donner à son nom la mesure qu'il ambitionnait,
Mousqueton n'en reçut pas moins le coup, et le coup fut si
terrible, qu'il sortit tout bouleversé en oubliant de fermer la
porte.
-- Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie, dit Porthos
du ton que Don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller
son grison pour une dernière campagne.
Les deux amis restés seuls se mirent à parler de l'avenir et à
faire mille châteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton leur
faisait voir, à d'Artagnan une perspective toute reluisante de
quadruples et de pistoles, à Porthos le cordon bleu! et le manteau
ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint
les inviter à passer dans leur lit.
Cependant, dès le lendemain, Mousqueton fut un peu réconforté par
d'Artagnan, qui lui annonça que probablement la guerre se ferait
toujours au coeur de Paris et à la portée du château du Vallon,
qui était près de Corbeil; de Bracieux, qui était près de Melun,
et de Pierrefonds, qui était entre Compiègne et Villers-Cotterêts.
-- Mais il me semble qu'autrefois... dit timidement Mousqueton.
-- Oh! dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre à la manière
d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez
à Planchet.
Mousqueton alla demander ces renseignements à son ancien ami,
lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan;
seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre, les prisonniers courent
le risque d'être pendus.
-- Peste, dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le
siège de La Rochelle.
Quant à Porthos, après avoir fait tuer un chevreuil à son hôte,
après l'avoir conduit de ses bois à sa montagne, de sa montagne à
ses étangs, après lui avoir fait voir ses lévriers, sa meute,
Gredinet, tout ce qu'il possédait enfin, et fait refaire trois
autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions
définitives à d'Artagnan, forcé de le quitter pour continuer son
chemin.
-- Voici, cher ami! lui dit le messager; il me faut quatre jours
pour aller d'ici à Blois, un jour pour y rester, trois ou quatre
jours pour retourner à Paris. Partez donc dans une semaine avec
vos équipages; vous descendrez rue Tiquetonne, à l'hôtel de la
Chevrette, et vous attendrez mon retour.
-- C'est convenu, dit Porthos.
-- Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athos, dit
d'Artagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapable, il
faut observer les procédés avec ses amis.
-- Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-
être.
-- C'est possible, dit d'Artagnan, et moi aussi; mais vous
n'auriez plus le temps de faire vos préparatifs.
-- C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant à
moi, je suis plein d'ardeur.
-- À merveille! dit d'Artagnan.
Et ils se séparèrent sur les limites de la terre de Pierrefonds,
jusqu'aux extrémités de laquelle Porthos voulut conduire son ami.
-- Au moins, disait d'Artagnan tout en prenant la route de
Villers-Cotterêts, au moins je ne serai pas seul. Ce diable de
Porthos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien!
nous serons trois à nous moquer d'Aramis, de ce petit frocard à
bonnes fortunes.
À Villers-Cotterêts il écrivit au cardinal.
«Monseigneur, j'en ai déjà un à offrir à Votre Éminence, et celui-
là vaut vingt hommes. Je pars pour Blois, le comte de La Fère
habitant le château de Bragelonne aux environs de cette ville.»
Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec
Planchet, qui lui était une grande distraction pendant ce long
voyage.